Écrire trois saisons, dans trois jardins

L’espace et le temps vont par trois.
Il existe trois jardins, trois saisons se déroulent.

Le jardin du bord de mer est celui qui recueille le printemps, la solitude, la mort de la mère. La maison résonne de la séparation d’avec Mario que celle qui raconte a aimé ou cru aimer, quelle différence, la douleur est identique. Alentour, des bois.

Le jardin de l’été est celui du parc de Choisy, Paris.

Le parc ouvre à sept heures en été et j’y entre dans la douceur du matin. Je n’y suis pas seule. La fontaine est occupée par une femme qui a passé la nuit dehors et dont le maquillage fond sur les joues. Elle rafraîchit ses bras, ses mains, son cou ; elle semble laver une nuit sans joie faite de rencontres qui lui ont rapporté trop peu d’argent [...] Deux clochards font leur entrée et profitent à leur tour de la fontaine. La femme s’éloigne un peu et s’installe sur un banc, puis elle coiffe ses cheveux, plie la serviette de toilette, range ses affaires dans le sac et croque un morceau de chocolat. Elle regarde à son tour les ablutions des deux hommes qui se déchaussent et trempent leurs pieds dans le bassin en gestes lents, frottent, ne parlent pas, comme endormis et goûtant précieusement les premières heures du jour encore paisibles. Pour quelques instants, nous sommes une communauté du matin, au milieu des arbres, dans l’illusion que rien de mal ne nous arrivera, dans l’oubli du monde autre que celui des charmes et des rosiers du parc.

Celle qui raconte traduit un ouvrage sur les couleurs de l’Amérique du Sud, rosado, carmesi, vermello, escarlata, violeta... Elle se souvient de l’hôpital où on l’a soignée, elle imagine le bateau qui emporte Mario loin de la France, elle marche dans la ville, elle va attendre un ami à la gare.

L’automne l’installe dans la maison de sa sœur. Il y a du monde, des amis, ensuite plus personne. Alentour, des marais. Le feu, enfin, un feu qui ne détruit pas.

Je ne suis jamais là dans le présent et dans le lieu de mon corps. J’habite en mille endroits et mille temps et parfois s’entrechoquent les odeurs des pins, le bruit de l’océan au-delà de la dune, la ville au fleuve mouvant, la lumière du marais et l’image des arbres station Glacière, plus tous les livres, toutes les phrases qui traversent des pays inconnus puis visités en rêve.

Celle qui raconte est attentive à ceux qu’elle croise, qu’elle les connaisse ou pas, les aime ou pas ; attentive à ce qu’elle voit, entend, respire ; aux mots, aux jardins, aux saisons. Elle reçoit le monde avec force et acuité.
C’est avec la douceur et la présence de ce récit qu’on approchera, lira Trois jardins, sans se hâter, le récit est l’espace où le temps a lieu d’attente et d’écriture.

Si on craint de s’éloigner trop vite on relira la voix proche de Colette : « Je voudrais dire, dire, dire tout ce que je sais, tout ce que je pense, tout ce que je devine, tout ce qui m’enchante et me blesse et m’étonne ; mais il y a toujours, vers l’aube de cette nuit sonore, une sage main fraîche qui se pose sur ma bouche... » (Les Vrilles de la vigne).

Il est interdit de parler de la mort, de l’amour et du Caucase.

De Cathie Barreau paraît également le Journal secret que tient une jeune femme nommée Natalia Gontcharova durant la nuit que meurt son mari, Alexandre Pouchkine, l’écrivain russe blessé à mort lors d’un duel avec d’Anthès.


Les lecteurs de remue.net connaissent Cathie Barreau.
Elle a publié dans la revue Lettres de Margeride et Châtaignes sur feu de pages.

On lira également Cellule.

Cathie Barreau est reponsable de l’Atelier d’écriture du Manège, scène nationale de La Roche-sur-Yon.

Trois jardins et Journal secret de Natalia Gontcharova paraissent en janvier 2006 aux éditions Laurence Teper.

31 décembre 2005
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