Martine Drai | De Paris 6


Mains anonymes métro parisien, 2007

13 avril
Chaleur comme en été, mais à 13h30, comme prévu, je commence ma visite guidée du parc de Choisy avec Monsieur T., maître ouvrier jardinier – c’est son titre, qu’il m’a énoncé avec une certaine fierté.
Il m’a dit les noms de presque tous les arbres et arbustes. Tout en marchant, il coupait au sécateur les rameaux venus bas sur les troncs, trop bas, disait-il — ça c’est le signe de leur souffrance, vous voyez, ils souffrent de la pollution, et en plus ils ont soif… Et nous, on n’a même pas le droit de déclencher l’arrosage automatique…
— Pourquoi ?
— On doit attendre l’employé qui est habilité à le faire, il y en a qu’un pour le douzième et le treizième, pauvre type, avec cette chaleur qui est arrivée d’un coup il arrête pas de courir… C’est que c’est pas rien, le douzième et le treizième…
Je m’étonne : pourquoi attendre pour un simple geste, ouvrir les robinets, ça paraît pourtant si facile… Mais non : pour ouvrir l’arrosage automatique il faut descendre au sous-sol, or les jardiniers ne sont pas vaccinés contre la leptospirose, et le sous-sol est plein de rats… Je m’étonne encore : pourquoi un seul employé pour ouvrir les robinets de deux arrondissements, ou/et : pourquoi n’accepte-t-on pas de faire vacciner les jardiniers alors qu’ils le demandent ?... Monsieur T. me répond, en mélangeant tout dans sa rogne : lenteurs administratives et bureaucratiques… Réductions de personnel… Départs à la retraite pas remplacés… etc.
J’aurais pu m’en douter. Tous les milieux sont touchés de la même manière. Dans l’enseignement artistique non plus on ne remplace plus systématiquement les postes laissés vacants par les départs en retraite.
Malgré cette note désagréable, je quitte Monsieur T. avec en tête quelques ajustements tout frais qui m’importent beaucoup. Là où je croyais voir des acacias, ce sont des robiniers. Ici c’est un seringa, et non pas un lilas. L’oranger du Mexique j’en ai froissé les feuilles, et je saurai désormais le reconnaître à son odeur, même si la forme me laisse un doute… Monsieur T. me disait fièrement les noms latins, et je les écoutais tout à fait sérieusement… Quand nous sommes arrivés à mon arbre préféré, ce petit dégingandé que je depuis quatre ans je prenais pour un saule, Monsieur T. m’a dit : non, pas vraiment, pas un saule, mais vous n’étiez pas loin, c’est un poirier à feuilles de saule, regardez, la fleur en rosace, là, c’est un indice, presque toutes les fleurs en rosace donnent des fruits comestibles...
À propos de fruits, j’ai appris encore qu’on donnait naguère aux chevaux de l’amande du fruit de l’if, chair comestible mais amande mortelle - C’est comme du cyanure, ça les tuait rapidement, presque sans souffrance… Du temps de la compagnie des omnibus, à l’époque où les omnibus étaient encore tirés par des chevaux, les responsables se fournissaient chez nous… enfin je veux dire… dans les jardins parisiens… pour abréger les souffrances des chevaux malades, ou trop vieux…

3 mai
Lendemain du premier tour des élections présidentielles. Parc de Choisy, tôt le matin. Une classe d’enfants d’environ six ou sept ans accompagnés de deux institutrices, l’une précédant, l’autre suivant. Bizarrement, les filles se sont groupées vers l’arrière, les garçons devant. Il fait très beau. Les garçons s’entretiennent deux à deux, pendant que les filles chantonnent, à peu près ensemble : Vooo-tez-Sé-go-lène….vooo-tez-Sé-go-lène… Sourire enjoué mais discret des deux institutrices… Autour on lit le journal, on fait ses mots croisés, on fait son jogging, on n’a rien remarqué, semble-t-il, de l’entrain militant des petites… Et la procession se dirige vers la sortie du Parc, légère comme un dessin de Sempé.

11 mai
Devant l’entrée murée du Barbizon, exactement centrée, une porte de bois d’un rouge vermillon un peu éteint. Elle est simplement posée là, comme une échelle, légèrement oblique. Devant elle une chaise d’un rouge carmin, skaï éventré, style années soixante. Belle installation. Polysémique évidemment, même si par hasard. Aveuglément polysémique. Ce qui convient au Barbizon.

13 mai
Devant le Barbizon la porte rouge vermillon a disparu. La chaise rouge carmin se trouve maintenant dans le coin droit, près des matelas empilés, et on y voit un paréo à grands ramages, plié, avec dessus un chapeau de paille à grands bords.

15 mai
Du bistrot face à la gare de Lyon où je me trouve assise pour un moment, je vois à travers la vitre le SDF assis par terre sous un distributeur de billets. Il n’est chaussé qu’à un seul pied, à l’autre une grosse chaussette seulement, au-dessus un plâtre couvre le genou et arrive à mi-cuisse, le jean a été coupé pour l’aisance. Il remet sur sa tête la casquette qui lui sert à faire la manche, se lève avec difficulté, se cale méthodiquement sur les deux béquilles qui étaient posées à sa droite, s’approche, entre au bistrot, descend péniblement mais calmement vers les toilettes. Quand il en remonte la patronne lui lance : Pas évident, hein ?... Il sourit mais à peine, très concentré sur ses béquilles, il se dirige vers la porte, je me lève pour la lui ouvrir, il proteste puis remercie, le tout laconiquement, et il retourne s’asseoir, méthodiquement, calmement, à sa place, où il range les deux béquilles comme précédemment, et retire sa casquette et la pose devant lui.
Ce qui me retient dans tout ça ? Son flegme, sa méthode. Il fait son boulot. Sale boulot mais il y est accordé, accordé plus que résigné - l’économie de ses gestes en atteste. Pas de colère, pas de révolte, nulle déperdition.

20 mai
Ce matin au marché de l’avenue d’Italie, vers onze heures, parmi les entrechoquements des parapluies au milieu des étals, entendu rapidement la voix sentencieuse du Maghrébin qui vend d’inégalables feuilles de vigne : « Une vie sans argent ça n’est pas une vie, mais une vie avec trop d’argent non plus ça n’est pas une vie… » Restée en suspens un instant, j’attendais un développement, mais non, le service l’attendait, et je me suis trouvée prise de court par l’arrêt de cette phrase, j’ai quitté le marché. Je suis descendue jusqu’au Jardin du Moulin de la Pointe. Le charme des jardins mouillés tient à ce que la pluie les vide, que le silence y est maître, qu’on les traverse en n’étant sollicité par rien d’autre que par le bruissement des arbres et le son des vies animales, sollicitations plutôt discrètes, et on se sent un peu propriétaire de ce grand calme, et tout de suite on se rappelle que propriétaire évidemment non, plutôt liée intimement, plus intimement dans ce silence que dans le partage avec autrui. J’ai quitté ce jardin par l’allée Alexandre-Vialatte, qui est étroite et très courte, quatre mètres environ, et plantée de bouleaux graciles à croissance très lente, en quatre ans c’est tout juste s’ils ont pris cinquante centimètres. Cette allée secrète va très bien à Vialatte, je pense à lui chaque fois, aujourd’hui en m’éloignant je repense aussi à la déclaration de Gilles Clément lue hier dans Libération, selon laquelle, en réaction contre l’élection de Nicolas Sarkozy, il annulait tous ses engagements pris à ce jour en France. C’est radical, ça lui va bien, on en soupire de soulagement, mais juste après on se rappelle : nous perdons, pour un temps que rien ne permet de mesurer, les jardins qu’il allait nous donner, qu’il donnera donc ailleurs. Je le regrette. Non par patriotisme, je n’en ai pas une once, mais par égoïsme. Les jardins qu’il donnera ailleurs seront peut-être trop loin de moi pour que j’y aie accès.

21 mai
Le Barbizon. Devant l’entrée murée, ce matin, plus de chaise, plus de matelas, plus le moindre ustensile. Restent seulement des vêtements, non pas en tas mais dispersés, çà et là, comme après une fouille, ou un cambriolage, ou une colère. Ou un déshabillage pressé.

24 mai
Rendez-vous avec mon amie Dominique à la Fondation Cartier, pour l’exposition David Lynch. Je suis en avance, je me promène dans le jardin en hémicycle, puis je m’y assieds. Un concert se prépare, et je ne suis pas la seule sur les gradins. Ambiance estivale, avec quelques effets larsen qui ne gâchent pas vraiment le luxe et la tranquillité inouïs de cet endroit secret du boulevard Raspail. Et en un éclair je revois ce que je n’ai que vite vu sur le moment et dans le mouvement : à deux pas de nous, dans le jardin de la maison de retraite juste avant la Fondation, ce vieil homme qui regardait passer les voitures sur le boulevard avec une expression d’intérêt bienveillant, un peu détaché. À peu près comme nous regardons, nous, maintenant, le concert qui se prépare. Je me dis qu’il y est peut-être encore. Et un instant, à cause de la contiguïté des deux jardins, et à cause de la direction, identique, de nos regards, je nous sens bien apparentés, lui et moi qui ne nous sommes rien.

12 juin
Tout à l’heure, dix heures du soir environ, je suis descendue du bus 57 en même temps qu’un grand adolescent efflanqué dont je n’ai pas vu le visage, sa capuche me le dissimulait, mais nous avons fait le tour de la place d’Italie dans le même sens, lui prenant rapidement deux mètres d’avance sur moi, deux mais pas plus, définitivement, car sa foulée se trouvait empêtrée par l’entrejambe de son bénard qui lui arrivait à peu près à mi-cuisses… Je le suivais, médusée par cet entrejambe et riant silencieusement de la pensée vacharde qui venait de me traverser : que ça faisait plaisir à voir, tout de même, après dix ou quinze siècles de corsets féminins, de paniers, de vertugadins, de souliers trop petits, etc. - ce jeune homme dûment entravé par la stricte observance d’un code vestimentaire… Nous sommes restés arrêtés un instant au même passage clouté, nous avons traversé l’avenue d’Italie presque du même pas, puis il s’est dirigé comme moi vers l’avenue de Choisy, et d’abord il m’a précédée, mais après quelques mètres il a obliqué, traversé, rejoint le côté des numéros pairs, il semblait se diriger vers le groupe des premiers HLM de l’avenue, il s’éloignait de moi… Et tout d’un coup dans la distance je ne l’ai plus trouvé comique. Il me rappelait tous les gosses que j’ai pu connaître dans les banlieues de Paris, ces dernières années, à l’occasion d’ateliers d’écriture ou d’autres interventions pédagogiques, et c’était la deuxième fois en trois jours que je les sentais là, très présents à côté de moi, la première c’était avant-hier, après le résultat sinistre des législatives du premier tour, j’ai pensé à eux avec tristesse, avec inquiétude, avec le sentiment aigu de mon impuissance et de la leur encore plus grande… Et eux tous maintenant je les vois comme lui, marchant à trop petits pas, faits comme des rats, faits et refaits par le système dont ils s’imaginent protégés par les capuches profondes dans l’ombre desquelles ils se retranchent pour écouter leurs musiques sur les MP3 qu’ils ont pu se payer, car en général ils parviennent à se payer ce qu’il faut pour ne pas faire figure de tocard dans ce monde qui est le leur, puisqu’ils n’en ont pas d’autre - et souvent n’en veulent pas ( j’ai toujours trouvé légitime que, pour la plupart d’entre eux, ils refusent avec une morgue muette ces mondes parallèles où nous prétendons les entraîner par la vertu de l’imaginaire, de la culture, etc.).
J’aurais bien bu un whisky ou deux en arrivant chez moi mais je n’en avais pas, j’aurais pu ressortir, aller dans un bistrot, mais je n’aime pas boire seule, alors je suis restée là, dans mes meubles, avec mon chat, sans alcool mais avec ma musique - différente de la leur, mais qui m’abrite aussi. Et j’ai cherché, cherché de manière volontariste, pour me remonter, un souvenir joyeux emporté de ces banlieues. Et j’en ai trouvé deux.
Le premier me vient d’un après-midi à Aubergenville, il y a quatre ans, avec les apprentis menuisiers à qui je tentais d’enseigner des bases de dessin de perspective. Ils avaient fini par déduire, de mon ahurissement total devant les références qui étaient les leurs, que la télé, moi, je ne l’avais pas… Et dans la foulée, je leur avais dit que je ne possédais pas non plus de voiture, et que je tenais à rester sans. Sans voiture, sans télé. Un choc. Un choc tel qu’il m’avait offert quinze bonnes secondes d’un silence parfait, avec devant moi des bouches qui s’ouvraient et se refermaient, et des yeux dilatés par l’incrédulité… Et puis, l’un d’eux : Oh Madame c’est pas possible… Pas de voiture pas de télé Madame… Oh Madame… Et ça va ?

Et puis : une jeune fille à qui je n’ai rien enseigné, une passagère du RER qui me ramenait d’Aulnay-sous-Bois, un jour du printemps 2006. Une jeune fille d’un beau noir très foncé, visage délicat, silhouette longiligne et jambes interminables dans un jean ultracollant. Elle venait d’écouter sa copine (noir moins foncé, visage plus rond, quelques boutons) lui expliquer dans les détails ce qu’était la possibilité de la péridurale pendant un accouchement. Elle l’avait écoutée calmement, les yeux sérieux, le front plissé. Mais à la fin elle lui avait asséné, d’un ton qui n’admettait pas de réplique, que c’était de la connerie ce machin ma parole, parce quoi, quoi, qu’est-ce qui est bon quand tu mets au monde ton petit, hein ? C’est de le sentir venir, non ? … Si tu le sens pas venir c’est pas la peine ma parole ! Moi je veux le sentir venir à fond ! À fond, et que ça dure, et qu’il m’éclate la tête de souffrance !... Que jamais je l’oublie ! Que je peux lui dire après mon fils, si tu savais si tu savais comme j’ai eu mal comme j’ai eu mal pour ta naissance ! Mal à en crever ma parole !...Voilà ! Moi ça sera ça et pas autre chose, moi je veux souffrir à fond et jamais l’oublier, c’est ça que j’attends de la vie le jour où je serai mère !... Moi dormir je veux pas ma cousine, je veux pas !
À peu près. Je n’ai pas retranscrit le verlan ni l’accent. Que chacun l’entende à son gré. Moi je l’entends bien encore, et la puissance de cette jeunesse me tient encore compagnie, ce soir, des années après, dans la frayeur morose du temps que nous vivons.

Vue de la gare Saint-Lazare, hiver 2003. Quand je partais à Aubergenville, tôt le matin

20 juin
Ce matin vers dix heures, à peine passé le porche de mon entrée, me parvient des étages au-dessus de notre cour cette odeur que j’appelle pour moi l’odeur Simenon . C’est celle du frichti lancé longtemps avant midi, qui donc mijote longtemps, à l’ancienne, voilà sans doute d’où m’est venu ce qualificatif, Simenon c’est du temps qui dure, c’est du désuet mais qui perdure.
Aujourd’hui je décèle une viande cartilagineuse qu’on est en train de saisir, avec peut-être un fond d’oignons. Peut-être seulement. Mais du cartilage je suis sûre. Du cartilage qui grille, fond, et attache, on ne peut pas douter. C’est du côté du pied de la bête, ou de la tête.

3 juillet
Journée pluvieuse encore, visages maussades et fatigués un peu partout dans mon quartier. À l’entrée du centre commercial Italie, un griffon gris et noir, attaché court à une rampe, hurle, le cou tendu, vers les caisses du Champion qui se trouvent à quelques mètres devant lui. Il hurle très humainement, affaiblissement progressif et poignant de la voix, reprise du souffle longue et audible… Non loin de lui, réfugiée là sans doute à cause de la pluie, une SDF bien connue du quartier, une grande et grosse femme aux cheveux courts décolorés, à la bouche fardée de pourpre, et elle le regarde. Scandalisée, amusée, effrayée, apitoyée, atterrée, écœurée, etc. Des sentiments hétéroclites et pas toujours identifiables passent à toute vitesse dans ses yeux, si vite que je ne peux pas suivre… Et je suis d’autant moins que c’est la première fois que je vois à cette femme un visage expressif, et même exagérément expressif, comme une accumulation ou une compression d’expressivité - ce qu’on doit aujourd’hui à ce chien qui pleure et ignore tout, ce visage de femme changé en mobile baroque, et insensé.

6 juillet
Assise depuis cinq minutes sur une petite place non loin du parvis de Beaubourg, à ma droite le café Beaubourg, qui paraît encore neuf, à ma gauche le bistrot Beaubourg, qui aussi loin que je me le rappelle ne l’a jamais été. Paisible milieu d’après-midi, première éclaircie depuis longtemps. Passe devant moi une bande de garçons et de filles, ils sont huit, au jugé entre dix-huit et vingt-cinq ans, déguisés on ne sait en quoi, collants pailletés, justaucorps dorés, argentés, bigarrés, emplumés, toques rondes et chapeaux pointus, maquillages punk, quelques pointes et épingles ça et là dans les chairs, et ils tentent de haranguer le peu de foule que nous sommes là. Mais comme une guitare joue derrière moi un air assez doux, d’inspiration celtique, et que je préfère ce son, je ne les entends pas vraiment. Mais je suis très frappée, soudain, par la joie visible qu’ils éprouvent à se montrer… Et je me rappelle : se faire très visible pour être vu, et l’être, l’être beaucoup, c’est être contenu, porté, c’est se délivrer de soi dans le regard de l’autre, et s’accorder à cette dépendance et en tirer sa joie, consciemment ou inconsciemment s’accorder, humblement ou orgueilleusement.
Un instant je me dis : c’était ça de ton temps, oui, du temps de tes vingt ans - mais maintenant ?... Maintenant, pour eux qui sont du temps de l’image banalisée, et de la visibilité obligée, qui te dit que c’est la même chose ?... Pour eux peut-être c’est plus inquiet, plus urgent... Ou simplement normal ?
Je ne le saurai jamais. Je ne saurais même pas leur poser la question.

7 juillet
Dans le mur du Barbizon a été creusé un trou irrégulier de la largeur d’une grande assiette, les alvéoles dans l’épaisseur de la brique font penser à des habitacles animaux, ruche ou coquillage, et là ont été déposées des tracts d’informations. Pour le cas où on hésiterait, une inscription sur le mur : SERVEZ-VOUS. Ça fait une bonne semaine que ça n’évolue pas, je me demande ce qu’ils attendent – soit d’un côté pour agrandir le trou, soit de l’autre pour le colmater.

9 juillet
C’est fait. Colmaté.


Photos de Martine Drai ©

12 juillet 2007
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