Nous étions rassemblés


« Nous étions rassemblés, trente mille hommes immobiles, sur la grande place d’appel, et les S.S. avaient dressé au milieu l’échafaudage des pendaisons. Il était interdit de bouger la tête, il était interdit de baisser les yeux. Il fallait que nous voyions ce camarade mourir. Nous le voyons mourir. Même si on avait pu bouger la tête, même si on avait pu baisser les yeux, nous aurions regardé mourir ce camarade. Nous aurions fixé sur lui nos regards dévastés, nous l’aurions accompagné par le regard sur la potence. »

Je lis, je lis à voix haute cet extrait du Grand Voyage  [1] de Jorge Semprun, cet extrait que je connais bien. Ce livre, deux fois déjà je l’ai lu. La première il y a vingt ans, la seconde le mois dernier.

« Nous étions trente mille, rangés impeccablement, les S.S. aiment l’ordre et la symétrie. Le haut-parleur hurlait : « Das Ganze, Stand ! » et l’on entendait trente mille paires de talons claquer dans un garde-à-vous impeccable. Les S.S. aiment les garde-à-vous impeccables. Le haut-parleur hurlait : « Mützen ab ! », et trente mille bérets de forçats étaient saisis par trente mille mains droites et claqués contre trente mille jambes droites, dans un parfait mouvement d’ensemble. C’est alors qu’on amenait le camarade, mains liées dans le dos, et qu’on le faisait monter sur la potence. Les S.S. aiment bien l’ordre et la symétrie et les beaux mouvements d’ensemble d’une foule maîtrisée, mais ce sont de pauvres types. Ils se disent qu’ils vont faire un exemple, mais ils ne savent pas à quel point c’est vrai, à quel point la mort de ce camarade est exemplaire. »

Je lis à voix haute cet extrait du Grand Voyage de Jorge Semprun, j’ai accepté de le lire il y a cinq minutes, lorsque Joachim König qui travaille ici et guide notre visite m’a proposé de le faire, extrayant le livre corné et annoté, de la poche intérieure de son coupe-vent. Je le lis en m’appliquant, il me parait impensable que je butte sur un mot ou que ma voix déraille.

« Nous regardions monter sur la plateforme ce Russe de vingt ans, condamné à la pendaison pour sabotage à la « Mibau », où l’on fabriquait les pièces les plus délicates de V-1. Les prisonniers de guerre soviétiques étaient fixés dans un garde-à-vous douloureux, à force d’immobilité massive, épaule contre épaule, à force de regards impénétrables. »

Je lis à voix haute Jorge Semprun, je le lis à l’endroit exact où s’est déroulée la pendaison qu’il décrit, je suis face à la place d’appel, exposé nord-ouest, exposé aux vents que rien n’arrête sur cette colline, je lis et il est impensable que je butte sur un mot. Je lis et je me concentre sur ma diction, c’est rassurant de penser à la diction et l’articulation, cela m’évite de trop penser à ce que je lis à cet endroit précisément. Je termine.

« Nous regardons monter sur la plate-forme ce Russe de vingt ans et les S.S. s’imaginent que nous allons subir sa mort, la sentir fondre sur nous comme une menace ou un avertissement. Mais cette mort, nous sommes en train de l’accepter pour nous-mêmes, le cas échéant, nous sommes en train de la choisir pour nous-mêmes. Nous sommes en train de mourir de la mort de ce copain, et par là même nous la nions, nous l’annulons, nous faisons de la mort de ce copain le sens de notre vie. Un projet de vivre parfaitement valable, le seul valable en ce moment précis. Mais les S.S. sont de pauvres types et ne comprennent jamais ces choses-là. »

J’ai lu, convenablement, il me semble, à voix haute cet extrait du Grand Voyage de Jorge Semprun, ce dimanche 9 mai 2010. Je relève la tête du livre, les regards des lycéens que j’accompagne sont fermés, intérieurs, j’ai lu un texte qui devient une part de moi, jamais je ne suis entré en telle familiarité avec un texte, et pourtant je sais que je ne comprendrai jamais réellement ce texte, ce qu’il dit va au-delà de ce que je peux en comprendre, il va pleuvoir, la visite continue.




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15 mai 2010
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[1Editions Gallimard, 1963