Yvon Le Men | l’usage du ciel

Nicolas Bouvier admirait Vladimir Holan et disait de lui-même qu’il n’était pas poète, que ses poèmes étaient des accidents de parcours, de chemins sur la route de sa prose. Il disait...

Mais pendant ce temps, ses vers murmuraient dans l’entre-deux du récit, coulaient à même l’histoire, brillaient dans les yeux de ceux à qui il racontait la vie, et nous réveillaient.

Il disait qu’il n’était qu’un poète d’occasion mais, comme l’affirme le proverbe, l’occasion fait le larron et l’écrivain, les lecteurs. Il faisait d’eux des poètes qui, même s’ils n’écriraient jamais, lèveraient leurs yeux à hauteur de vers où les phrases résonnent à la manière des cordes de guitare sous les doigts d’un gitan.

Il connaissait la musique. Il avait suivi la route des sons jusqu’au pays où le soleil se lève. Il connaissait les musiques du vent et des larmes, des galops et des prières, du silence et du silence :

Depuis que le silence
n’est plus le père de la musique
depuis que la parole a fini d’avouer
qu’elle ne nous conduit qu’au silence
les gouttières pleurent
il fait noir et il pleut

Il avait franchi la frontière où les hommes se taisent, où les langues deviennent des paroles et les paroles des chants et les chants des berceuses qui consolent les vents aux quatre vents du monde.

Avec sa langue il avait raconté des langues. Il était allé au plus près de l’autre, au plus profond de lui, là où l’on se craint, où l’ombre dévaste la lumière et d’où peu de gens reviennent. Il était resté longtemps dans le manque du poème.

Dans l’oubli des noms et des souvenirs
il reste quelque chose à dire
entre cette pluie et Celle qu’on attend
entre le sarcasme et le testament
entre les trois coups de l’horloge
et les deux battements du sang

Il avait appris la seule langue qui vaille, celle que l’on parle au bord des lèvres et des frontières, que l’on échange contre un bout de pain et un canif, un verre de vin et une chanson, et qui tend l’oreille aux yeux des autres. Il avait écrit L’Usage du monde.

merci Nicolas
maintenant apprends-nous l’usage du ciel

Cette phrase est peinte sur un galet. Ce galet est déposé sur sa tombe.

Il disait qu’il n’était pas poète.

Mais par où commencer
depuis que le midi du pré
refuse de dire pourquoi
nous ne comprenons la simplicité
que quand le coeur se brise

© Y L M - Le Seuil


Ces trois brèves pages d’hommage à Nicolas Bouvier sont les pages 119, 120 et 121 de Besoin de poème, livre qu’Yvon Le Men vient de faire paraître au Seuil.

A sa façon si particulière, sans jamais quitter son propre jardin d’écriture, Yvon Le Men reparcourt ses traces biographiques en y associant les textes, les visages, les poèmes qui ont compté. Cela devient une route d’écriture, un parcours d’apprentissage, avec vue sur mort et sur mer.

On croise Bernard Chambaz et Graeme Allwright, Guillevic, Tagore, Bashô et bien des villes, de Bamako à Sarajevo via Saô Paulo.

Offrir aux quinze, dix-sept ans particulièrement bienvenu, salutaire : un bout de ciel. On écrira forcément dans les marges.

à lire :
- dossier Yvon Le Men sur remue.net

8 mars 2006
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