Cour - 0 - 0 (3)

C’est une cour fermée. C’est une cour fermée sur les quatre côtés. Sur trois côtés il y a des bâtiments. Le quatrième est pour moitié un haut mur. haut comme un bâtiment de deux étages. qui retient la terre et les roches qui ont été creusés. Parce qu’il a fallu creuser pour mettre la maison. à flan de coteau. Creuser la terre. pleine de cailloux. Creuser la terre pleine de cailloux et déplacer les roches. mais personne ne sait. Personne ne sait exactement dans la famille quand cela a eu lieu. Il y a longtemps. C’est tout ce qu’on sait. La mémoire familiale s’est effacée avec le temps. remplacée par des hypothèses. des suppositions. La mémoire a commencé à s’effacer quand la famille a migré vers la ville. quand plus personne n’a habité là de façon permanente. quand la maison n’est plus devenue qu’un lieu de vacances. Il faudra quand même qu’il demande à sa mère. un jour. Il faudra qu’il lui demande si elle ne sait pas un peu elle. Et qu’elle lui raconte. Pas vraiment pour savoir. il aime bien les hypothèse et les suppositions. Mais il ne voudrait pas être le responsable de l’oubli de la mémoire familiale. Celui par qui elle a disparue. Être le dépositaire de l’oubli. Il ne voudrait pas dire ça à ses enfants. le jour où ils demanderont. Dire non je ne sais pas.

Seul un côté est le bâtiment habitable. Deux fenêtres permettent de voir cette cour. Celle de la cuisine et celle de la chambre isolée dans la cour. Deux portes aussi vont avec ces fenêtres. On peut voir la cour par ces portes aussi. mais seulement l’été. L’été tout reste ouvert. Ça a toujours été comme ça. Il n’a pas à se rappeler quand est-ce que ça a commencé. ça a toujours été comme ça. De son vivant en tout cas. Les réflexes paysans ont été perdus. Le réflexe qui veut qu’on préserve la fraicheur en fermant portes et volets lorsque le soleil chauffe trop et que la chaleur est écrasante. On vit toute l’année en ville on va pas rester enfermé. Il l’a entendu souvent. De toute façon l’été ils vivent presque dans la cour. Elle devient la pièce principale de la maison. Les enfants y jouent. sans discontinuer. Ils y prennent les repas. contre toute recommandation médicale mais on manque tellement de soleil le reste de l’année. Les hommes y ont fumé leurs cigarettes. le soir quand les autres se préparaient à aller dormir. Les enfants y ont observé les étoiles. Alors les portes restent toujours ouvertes.

Le reste ce sont des anciens pressoirs ou des magasins de stockage. Les murs aveugles. ou presque. La porte assez grande pour laisser passer une charrette de foin ou de raisin est en grosses planches. La fenêtre au dessus donnant accès au grenier est fermée d’un volet. Toutes sont peintes couleur lie de vin. La couleur est passée. ça fait bien longtemps qu’elles n’ont pas été repeintes. C’est dans ces parties que chaque génération remise les affaires de la génération précédente. On y trouve des meubles des livres des habits des bicyclettes et des ustensiles divers. Il aimait bien y aller. quand il était petit avec sa grand-mère. Il remontait le temps. découvrait l’Histoire par l’histoire. mettait des images sur les époques. Aujourd’hui il a un peu oublié. à qui tout cela appartenait. Ça n’a plus trop de sens. ça reste là par habitude. Mais ce ne sont plus que des vieilles choses encombrantes. Sa grand-mère savait. Elle savait à qui chaque chose avait appartenu. Elle lui racontait. et il posait des questions. Il ne saurait pas faire la même chose avec ses enfants. il ne sait plus ce qu’elle lui a raconté. Ou vaguement. par bribe. Les lieux sont devenus dangereux de toute façon. on n’y va plus. Les sols et les plafond s’effondrent sous le poids du temps et de tout ce qui y est entreposé. Les enfants ne peuvent plus aller y jouer quand il pleut dans la cour. comme il le faisait petit.

Quand on est dans cette cour on ne voit pas le monde extérieur. On n’en entend même pas le son. les murs sont trop hauts. Même le soleil peine à y entrer et il y fait souvent quelques degrés de moins que dans le reste du village. L’ombre l’envahie pour moitié tout au long de la journée. Pas la même moitié bien sûr. elle tourne. Pas exactement la moitié bien sûr. ça dépend de la saison. Mais elle est à l’ombre. et elle est froide. Pourtant c’est dans cette cour qu’il a ses souvenirs. C’est dans cette cour que tous ont leurs souvenirs. que tous auront leurs souvenirs. il en est sûr. quasiment. Dans cette cour on joue. on prend les repas. on discute. on bricole. on coupe du bois. on charge les voitures. on taille la treille ou les rosiers. Parfois même on n’y fait rien. on est juste dans la cour. comme ça. Elle est la pièce principale de la maison. Cette cour est un monde. Un monde à elle. seule.

13 janvier 2020
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