Daniel Cabanis | Codes d’accès aux réserves


1 — Le parloir des bavards



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On m’avait dit du mal de ces bavards, notamment qu’ils étaient d’anciens SOURDS que la médecine avait guéris. Où est le mal ? Là : que la guérison de leur surdité s’est faite au prix d’un autre malheur, une logorrhée sévère. Thérapie énergique va rarement sans effet secondaire ! Et voilà les patients enfermés ici, dedans ce parloir, quelques-uns assis sur de pauvres chaises ou divans, les autres debout oscillant d’avant en arrière, tous à débiter sans fin des sornettes, listes, propos décousus, tirades interminables, argumentaires spécieux, descriptions aberrantes, jérémiades etc. Le spectacle fait peine, le brouhaha est considérable. J’observe. J’écoute. Je prends des notes ; je fais des croquis, des photos. Le local n’est pas ventilé. Il fait très chaud. Ça pue la transpire, les pieds, l’haleine mauvaise ; rots, flatulences, et le trop-plein de la tinette. Ma parole, zéro hygiène ici, en plus de la CACOPHONIE ! Chez ces bavards depuis à peine une heure et déjà je fatigue : la migraine me vient. Je demande après un responsable. Le psy de service arrive en trottinant. Aussitôt il est acclamé. Les bavards scandent son nom. Lou-ka ! Lou-ka ! Je questionne. Il se défile. J’insiste : Ces gens-là, dis-je, entre nous DOC, ils n’auraient pas gagné à rester sourds ? Tiens, le psy s’affole. J’enfonce le clou : Conditions sanitaires indignes, pas de soins, lavage de cerveau, autres maltraitances. Euh, euh, fait le psy. Enfin il articule : On a prévu de tous les opérer, dit-il ; ablation sec de la langue. Bon, dis-je. Mais on hésite, il ajoute, car il y a un RISQUE réel que la perte de cet organe tue leur joie de vivre. N’hésitez plus, dis-je.




2 — Le cabinet des curieux





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Lors de la refonte du CODE pénal, la curiosité (autrefois simple défaut) est devenue un délit passible de peines correctionnelles. On ne rigole plus : stages de citoyenneté ou amendes pour tous, prison ferme pour les journalistes. Ah ! les consciences propres ont gémi. Et la presse, soudain unanime, a pleurniché la fin des libertés chéries. Ce Code nouveau l’a défrisée. Est-il abusif ? Je n’en sais rien. Sûrement. La gravité des crimes et délits fluctue selon les époques mais toujours les peines sont TROP. À Fleury-Mérogis, les journalistes sont regroupés dans une cellule dédiée qui a reçu le nom plaisant de cabinet des curieux. Je demande à visiter. J’obtiens l’accréditation, et le PASS. Voyons ça. Eh bien croyez-moi, les types ne sont pas malheureux : officiellement il y a huit places dans ce cabinet, et ils ne sont que douze. J’essaie de lancer la conversation. Alors les gars comment c’est la taule, avantages, gains, profits etc. ? Ils ne bronchent pas. Je dérange, on dirait. Doivent me croire un des leurs fraîchement écroué. Je dissipe le malentendu. Allons messieurs, je dis, suis pas là pour une peine ! Et ouvrant ma sacoche je déballe en vrac des bières, des amphétamines, des sudokus, la bio d’Hubert Beuve-Méry et quelques DVD pornos importés illégalement de Corée du Nord. Cadeau, je dis. Ils se détendent. On parle, et ils se confient. Les investigations crapoteuses, les dessous sales de la politique, les photos volées, tout ça leur manque. On est des PROS ! ils disent. Des nuls, je réponds. Ils m’avouent qu’ils cherchent à s’évader. Je vais vous dénoncer, je dis. Une bagarre éclate. Je suis blessé.




3 — L’atelier des simulateurs





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On ne sait pas de façon certaine si nos amis les simulateurs sont réellement des simulateurs ou s’ils simulent. Dans le doute on a jugé prudent de les réunir dans ce sous-sol et on les a enfermés. L’endroit ne manque pas de charme, c’est un ancien parking : il y a une belle lumière artificielle, de très rafraichissants courants d’air et par endroits le béton a bien vieilli. Les simulateurs sont probablement de grands malades ; on ne prétend pas les soigner, on veut juste éviter qu’ils nuisent à des tiers (mais on leur laisse le loisir de se nuire entre eux). Ici, j’ai mission de mettre tout ce beau monde au travail car il ne serait pas sain qu’ils s’ennuient. J’ai donc organisé un atelier de couture. Machines, tissus et fils, modèles de jupes, chemises, pantalons, tout est en place. Je fixe les quantités à produire, règle les cadences, forme les équipes et allez ZOU, on y va ! Au début, les simulateurs se piquent au jeu. L’idée leur plaît de vêtir ceux qui sont nus. Et le ronronnement des machines, douze heures par jour, les berce et les ensorcelle. Ça usine. On fait du chiffre. En moins de dix semaines l’état de bonheur est atteint. Les symptômes des simulateurs ont disparu. Finis les vomissements, fièvres, folies ; tout pour la production ! Hélas, ça ne dure pas. Bientôt ces braves couturiers se lassent et commencent à tirer au flanc. Y en a marre, on est FATIGUES, ils disent. Tu parles, je suis pas dupe, le vice de simuler la flemme les reprend, ces salauds. Je fouette les plus feignants, je gueule, je menace de mort ; mais rien n’y fait : la production s’effondre. Bien sûr le grand patron déboule. C’est mon tour d’être fouetté.



4 — Le bureau des autodidactes





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On est fondé à détester les autodidactes. Ils sont vaniteux et pas plus méritants que les autres quoi qu’on en dise, LOIN s’en faut. Si cela leur plaît de suer SEUL, où est le mérite ? Des tâcherons. Ils ont eu, il y a peu, l’outrecuidance de réclamer un bureau. On a réfléchi avant de dire non, et on a dit oui avec l’arrière-pensée que nous tenions là un habile moyen de les circonvenir. Le plan consistait à ouvrir officiellement ce Bureau des Autodidactes et à leur en céder la jouissance gracieuse en échange de la garantie qu’ils n’en sortiraient PAS avant d’avoir parachevé leurs chères études. Ils auraient pu flairer l’embrouille, et non. Comme quoi on peut être autodidacte et idiot (et parfois, à ce titre-là, un idiot notoire). Désormais, les voilà assignés à résidence : je veux dire au bureau. Avec ordinateurs et internet en accès libre et illimité. Leur désir d’omniscience jusque-là obscur amateurisme, PLAIE, fléau social, orgueil, devient adulte, professionnel, et inoffensif. Je passe les voir de temps en temps pour vérifier que leur âpreté à l’étude n’a pas fléchi. Alors, on s’amuse bien ? je lance. Mais voilà, ils ne s’amusent pas, et déjà ils déchantent. Ils voudraient pouvoir sortir, au moins le week-end ; ou un week-end sur deux. Pour quoi faire ? je demande. Ciné, restau, shopping et boîte de nuit. Ah, les fumistes ! C’EST NON, je dis ; la connaissance vous requiert à PLEIN TEMPS ; et je les abandonne à eux-mêmes. Je ne reviens les voir que dix semaines plus tard. Un désastre. Ou une apothéose (!). Vingt-six autodidactes se sont suicidés Ceux qui restent font la grève de la faim. Je décide de les laisser CREVER.



5 — Le pavillon des donneurs





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Avec le vieillissement toujours croissant des populations aisées, la demande d’organes frais a explosé. Vivre longtemps ne suffit plus, on veut également rajeunir. Aberrant : rajeunir est devenu le passe-temps préféré des vieux. Le tricot, le bridge et les mots croisés sont dépassés ; le scrabble est caduc. Il s’agit clairement d’une régression. Et aussi d’une arnaque, car la jouvence est un marché de dupes. Ici, au pavillon, chaque matin on reçoit et trie les jeunes donneurs qui se présentent spontanément. Il n’y a pas que des philanthropes ; quelques impudents sont VENDEURS plus que donneurs, il faut les éconduire. Les autres restent et signent leur engagement au don total, après quoi on les enferme. La vie quotidienne au pavillon constitue pour eux une première et rude épreuve car la cohabitation avec les donneurs vétérans n’est pas simple. Ces gens, auxquels on a déjà ôté trois ou quatre organes et qui de surcroît sont amputés d’un ou plusieurs membres, sont un peu aigris. Ils croyaient que le don de soi serait une ineffable joie or, maintenant qu’ils ont beaucoup donné, ils ne sont pas si JOYEUX. Ils se sentent FLOUES. Et ce vice auquel ils s’adonnent, pour se désennuyer, de forniquer en groupe serré en multipliant les agencements chimériques n’est pas non plus heureux car ces JEUX glauques effraient les primo-donneurs, voire les accablent au point que certains parlent déjà de reprendre leur engagement initial. Ceux-là, il faut vite les rassurer ; aussi, D’OFFICE, on leur prélève un rein (ce qui les calme). Ils projetaient de s’enfuir, ils y renoncent. Ça y est : ils ont compris ce que DONNER veut dire.



6 — Le réfectoire des anorexiques





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Ça paraît une IDIOTIE d’avoir cantonné les anorexiques dans un réfectoire, comme si IPSO FACTO ils allaient se mettre à manger. Évidemment, ce procédé ne donne RIEN. Chaque jour, les repas sont servis à midi et dix-neuf heures PILE mais à treize et vingt, PILE également, la nourriture est remportée intacte, et direct à la poubelle. On gaspille ainsi des tonnes de vivres (qui auraient pu être utiles aux associations de goinfres et de boulimiques), mais passons. Voyons plutôt les animations riches et variées qui sont proposées à nos pensionnaires entre les repas pour éviter qu’ils ne se morfondent : le matin, groupes de parole sur les sujets les plus divers ; tournois de ping-pong ou ateliers d’écriture l’après- midi ; télé à gogo le soir. Ainsi, un anorexique énergique peut le même jour causer actualités, gribouiller la recette imaginaire du veau en abyme (une sorte de veau au bœuf  ?) et voir (ou revoir) La traversée de Paris ou La grande bouffe. C’est du LUXE. (Les obèses, pour ce que j’en sais, ne sont pas maltraités avec autant d’égards.) Et pourtant, malgré ce confort, certains trouvent à se plaindre. Ils en ont MARRE du ping-pong, ils voudraient faire du tir à l’arc. L’animateur de l’atelier d’écriture est un connard, me dit l’un d’eux. Non, je réponds, c’est un BON écrivain. Il n’aime pas les MAIGRES, me dit un autre, et il BEGAIE. Soit, je concède, j’aviserai la direction, on le remplacera. Ils réclament AUSSI des conférences sur l’art, des sorties dans les musées (pas question, ils pourraient nous échapper), et l’installation d’un sauna. Cette dernière insolence ne nous amuse pas : douche froide pour tous.

24 février 2019
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