Extrait | La Main gauche de Derek Munn

Je me brosse les dents, mets la brosse àdents dans ma trousse de toilette, la trousse de toilette dans ma valise, il ne restait que ça. Je m’agace des doutes au moment de la fermeture définitive, puis je descends mes bagages dans la cuisine, les pose àcôté de la porte, je mets mon manteau sur le tas, mon écharpe, mes gants, tout, tout, j’espère, je crois.

La porte donc. J’hésite, une image rapide, brouillon avec mon téléphone, ou quelque chose de plus réfléchi avec l’appareil photo  ? Le silence me décide, je regarde, je me sens réduite dans l’espace, dans la lumière. Il faut l’appareil photo pour creuser, saisir ce que je n’ai pas vu. Je suis surprise, j’ai l’impression de sentir la patience de la maison, elle attend je ne sais quoi de moi, c’est comme un interrogatoire, mais je dois répondre sans connaître les questions. Je me concentre sur la porte comme si je m’appuyais sur elle physiquement, l’épaisseur du bois, ces planches butées, une sorte d’intemporalité. La maison commence là, l’ancien loquet au-dessus de notre serrure moderne, c’est le vieux papy qui tend ses mains, vers grand-mère araignée.
Je lui fais son portrait.
Je photographie l’amoncellement de mes affaires.
Quand je recule, la lumière est différente, tout est subtilement déformé, ma présence est décalée par rapport àla chronologie de la pièce. Je suis prise d’une fringale d’images, je regarde sans voir, ou je vois sans regarder, je ne sais pas, je photographie la cuisine pour la reconstruire, pour la rendre possible, pour me convaincre. La théière, la fenêtre, la table, la cafetière, le sol, l’évier, les placards, une tombée de rideau, la corbeille àfruits, les flyers retenus par le sous-plat. À force de tourner, je crée un espace cubiste, je ne sais pas ce que je fais, une sorte de délire. Puis je bute contre la lassitude de la luminosité, la prédominance brune, c’est comme si j’étais sortie de la pièce sans la quitter, comme si j’avais crié.
Je suis là, je suis chez moi, mais j’ai le sentiment que rien n’est acquis. Cette idée m’accable, m’essouffle, comme si elle était nouvelle. En réalité elle est aussi vieille que ma façon de la nier, elle est une habitude, une ombre.

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tu exagères, en rajoutes
tu veux toujours être plus étrangère que tu ne l’es
en même temps, oui, tu as raison
tu avais peur sans raison, mais tu avais raison, tu arrivais au bout de quelque chose, tu regardais dans un miroir qui refusait de te refléter
mais comment ne pas être étranger dans la vie
la porte, cette porte, toutes les portes qui ne cessent de grincer, claquer, bâiller dans ta tête
qui cachent
le qui de ton être
ce beau bois foncé de la cuisine, du thé trop infusé, cette harmonie hétéroclite, une question en suspens, un visage fatigué, un cheveu blanc dans la tignasse de Stéphane

Derek Munn, extrait de La Main gauche, L’Ire des marges, avril 2022

25 mars 2022
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