François Durif | Un beau métier


Dans une autre vie, rien ne m’empêche d’être garçon coiffeur, et de m’épiler les sourcils, le zob, la rondelle, et de porter des couleurs flashy, et de me dandiner en marchant dans la rue, et de m’inventer une autre vie ? Pour l’heure, c’est dans l’habit gris du croquemort que vous me surprenez. C’est pas une vie, c’est juste un moment. C’est pas moi, c’est la dame du bilan de compétences qui a choisi ce métier pour moi. J’ai dit oui. C’est après que j’ai eu l’occasion d’inventer mon métier à l’intérieur des contraintes du métier. Autant de temps que j’ai exercé ce métier, j’ai accueilli les familles que je pouvais accueillir, elles m’ont choisi tout autant, comme si elles pressentaient que j’étais celui qui pouvait les accompagner dans ce moment.

Et pourtant, je vous l’ai déjà dit, je crois, nous étions trois dans l’agence, à tour de rôle, chacun accueillait « sa » famille. Venait mon tour, débarquait ma famille, je tremblais toujours un peu avant de lever le cul de ma chaise, je n’avais qu’à faire quelques pas vers eux, tout en leur indiquant du regard la table ronde autour de laquelle j’allais les confesser. Parfois, je n’avais pas à ouvrir la bouche, l’un des proches prenait la parole, s’entendait dire à haute voix pour la première fois devant un étranger : c’est mon père qui est mort, c’est ma mère qui vient de décéder, c’est ma sœur, c’est mon frère, c’est mon enfant. La première question que je leur posais : Où est le corps ? Ils me répondaient alors : Il est à l’hôpital machin, à l’IML, au domicile. Au moment de nommer le défunt, la défunte, les larmes venaient ou il n’y avait plus de larmes à verser, les principales décisions étaient déjà prises, leur demande précise, la voix ne tremblait pas. Il arrivait aussi qu’une forme de soulagement soit perceptible dans leur attitude, quand la mort est perçue comme une délivrance, quand l’agonie a duré trop longtemps, qu’il n’en finissait pas de mourir, le bougre ! Selon les circonstances de la mort, les familles ne véhiculaient pas les mêmes émotions et je le ressentais dans leur façon de franchir le seuil de l’agence. Quand les personnes avaient eu la possibilité d’être présentes jusqu’au dernier souffle, elles ne communiquaient pas la même énergie psychique que celles qui avaient eu le sentiment que la mort de leur parent leur avait été volée. À ma place, tous les signes qu’ils émettaient, je les enregistrais, cela modifiait mon débit de paroles, ma façon d’entrer peu à peu dans l’intime, d’aborder le concret des opérations funéraires auxquelles nous allions procéder. Je prenais soin de ne laisser aucune zone d’ombre, de les préparer à tout ce qu’ils allaient devoir endurer. Je tenais à leur dire la vérité, leur parlais normalement, n’étais pas là pour les ménager. Leur confiance accordée, nous pouvions plaisanter sur certains aspects triviaux ou symboliques : le choix des cache-vis, le coussin rempli de poils de chat que nous glisserions dans le cercueil avant sa fermeture, la tenue vestimentaire du défunt, la tonalité des textes choisis pour la cérémonie. Et puis, nous parlions d’autre chose, de la pluie, du beau temps, des études des enfants, de la vie d’avant, de la vie d’après, de leur vie maintenant, du métier que j’avais choisi.

Quel métier vous faites ! Comment vous en êtes venu à faire ce métier ? Vous faisiez quoi avant ? Vous avez fait une analyse ? Ça se voit ? C’est un beau métier, vous savez. Ce peut être un beau métier. Tout dépend de l’engagement avec lequel vous l’exercez, ce que vous y mettez, la marge de manœuvre dont vous disposez. C’est sûr, dans une église, j’ai intérêt à me tenir à carreau. Le plus souvent, les curés ne nous cachent pas leur mépris. Depuis que je fais ce métier, l’odeur âcre des lys, ça me soulève le cœur. Votre mari aimait l’accordéon ? Si vous le souhaitez, je peux faire venir quelqu’un qui joue de l’accordéon. Et si vous n’arrivez pas à lire le texte, je serai à vos côtés, je pourrai le lire à votre place, mais je suis sûr que vous allez y arriver. Oui, c’est moi qui vous accueillerai demain à la chambre mortuaire. Vous pouvez compter sur ma probité. N’ayez crainte, je remettrai moi-même les habits au gars de la chambre mortuaire. Je me tiens à votre disposition jusqu’au jour des obsèques. À vendredi.

13 janvier 2020
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