La carne de bord > Morceaux choisis _ 2

MORCEAU 2
27/28 MARS — DANS LA BOITE


source icono > Collectif La VAN


V de Vulve est dans la boîte.
Mon R, mon amour, est à son poste de travail / nettoie ma Vulve de ses mauvaises respirations, de ses trébuchements
> comprendre : la monteuse son nettoie toutes les imperfections, agence les fragments et les pistes, efface les redites, veille au rythme, réécrit l’espace du texte.
Je vais et viens / écoute/ réécoute le texte. Vulve est chargée. Je coupe, coupe encore. M’agace de mon « vouloir tout dire », d’une sorte de folie de la totalité. Mais j’aime ce travail, cette étape du travail où je me retire — non sans tension.
Je taille.
A l’oreille.
La langue à l’oreille — c’est l’un des rares moments où je me parle comme une anonyme. Ou la sensiblerie n’a plus rien à faire dans l’histoire.
LA VOIX L’ECRIT.
Et cette voix n’est plus la mienne.
Je peux en retravailler la « valeur », l’élasticité.
Agencer le lien entre « intelligible » et « sensible ».



Je crois qu’il fait beau. En fait, je n’en sais rien. Ça ne m’intéresse pas.



A chaque chronique, j’attends l’apaisement du corps, il ne vient pas. LA CARNE est une machinerie incontrôlable.
Gargantua se vautre sur mon pieu.
La première éducation de Gargantua fut un échec lamentable. Plus même bouche, sa cavité buccale se délite, se réduit à de l’évacuation :
Puis fiantoyt, pissoyt, rendoyt sa gorge, rottoit, pettoyt, baisloyt, crachoît, toussoyt, sangloutoyt, esternuoyt et se morvoyt en archidiacre.

@sara — et ça me fait rêver, cette dislocation du phonatoire — je n’ai jamais eu la bouche éduquée.


29 MARS — AU LOIN
@sara — Je t’ai tout envoyé : le mp3, le visuel, le résumé. Par texto, tu m’informes que Vulve sera en ligne dès l’après-midi. Je fume sans interruption. Si j’arrête de fumer, je vais devoir respirer et donc disparaître. Ce n’est pas possible.

Je me force à réécouter C de Crypte. Là aussi, comme pour le Génie, je n’ai presque rien conservé de mes recherches. Voici dans quoi ça s’est volatilisé :

PALIMPSESTE-1
La victoire des oiseaux
(détail)

A l’époque, mon R travaillant tout l’été sur les films de Grégoire Perrier puis de Anis Djaad, j’étais à Anis Gras, entre le freezer d’un des grands ateliers et la plaque chauffante de la cour. Le (premier) confinement ayant bousculé les vies, les calendriers, le lieu de l’Autre était quasi vide. Je pataugeais avec mes fantômes, mes hantises, j’écrivais debout, le dos cassé sur une table où se ridaient, sous l’encre et les pigments, mes feuilles de papier de soie.
Ma langue était reléguée en arrière-cour, elle laissait remonter l’autre-langue, celle qui a parcouru toute la moelle. Celle qui ne se demande plus si elle fait bien ou mal parce qu’elle « compose » et qu’elle réinvente ses limites, redéfinit chaque jour son CADRE.
L’autre-langue est tout pleine et vive d’EXPÉRIENCES.
Dans ce cadre, mouvant, ma main écrivait > non > elle traçait comme on danse (plus ou moins gracieusement et qu’on s’en fout). [1]
Ça parlait entre les limites perméables des genres, celle du tableau-poème. [2]
Je me sentais délestée.
Visitée.
Parfaitement dispersée et réunie.
Je LAISSAIS-FAIRE.

PALIMPSESTE-2
Naissances

…nous avons besoin de cadres pour tenir nos fantômes comme on tient ses chiens.
Le fantôme est l’expérience, au plus près de soi, de la possession. Mais comment la plus grande intimité, à savoir ma chair, pourrait-elle devenir le champ de la plus violente des aliénations et de la possession la plus dangereuse ? Comment encore, dans la communication, ce qui est intime, peut-il se retourner comme un gant et devenir la surface qui m’expose avec le plus de risques ? Le fantôme est la plus grande des aliénations parce qu’elle m’arrache intimement à l’intime : à « mes propriétés » (comme le dit Michaux), à ma souveraineté, à mon corps propre.
Martin Rueff



Le soir, en rentrant rue Stendhal, si j’avais mal, c’était d’être rompue par une quelqu’une d’autre que moi. Je sentais la dépression de mes reins, la sécheresse de mes mains, la pesée cervical — et j’en étais aussi troublement heureuse que lorsqu’on sort en plein jour tout juste après avoir fait l’amour. [3] [4]
Comme un printemps anachronique, celui qui n’avait pas pu être vécu en mars/avril/mai, j’allais et venais entre trois chantiers qui n’en faisaient qu’un :

> ma série de photos-poèmes Autoportr’Œil
 [5].

> l’Abécéd’Air et de Feu
> les palimpsestes
Cet espace/temps estival, sans exigence extérieure, sans autre rythme que celui de l’IMAGINAIRE, me donnait l’impression juvénile d’être libre, d’avoir enfin réussi, en petite spinoziste du samedi soir, à choisir mes aliénations, prendre le temps de chercher, chercher je ne sais quoi mais chercher malgré tout — dans un monde qui brûle.

Joyeusement.

Autoportr’OEil 1 - Suffocations-2
Le vieux virus

Poème sans masque sans gants.
Deux points, j’ouvre les guillemets :

« GROTESQUE
le raffut
tous ces cris ces gueulements
d’oppressés soit disant
vilaine populace qui geint
qui braille brame braie
se démène s’excite
se répand
et puis s’étonne d’être éborgnée
moi
je dis que
si on vous prend l’œil droit
le gauche compensera
et même si c’est les deux
reste le bonheur d’entendre
où est le problème
¬— vraiment
je ne comprends pas

GROTESQUE
ce vouloir plus des moins que rien
vouloir plus que
le droit de respirer
le droit de s’indigner
et de le manifester
ça se plaint
quand tout est à portée de main
pour qui sait se remuer
ma mère répétait qu’on
« élève des chiens pour vous mordre »
faut croire que ma mère avait raison
— ça je l’entends je le comprends
vraiment

GROTESQUE
ce refus de l’adoubement
de la gratification
servir faut du talent et de l’obstination
moi
ma noblesse c’est ma contribution
ma récompense l’abnégation
qu’est-ce que ça gagne d’être insoumise
de remettre tout en question
si ce n’est de vivre en cauchemardise
en douloureuse lucidité
— vraiment
je ne comprends pas

GROTESQUE
ce besoin de diversité
en banderole arc-en-ciel
qui vient ruiner notre belle trinité
le rouge glorieux du sang versé
le blanc de la pureté
et puis une tranche de bleu pour
raviver les veines
c’est le Pacte à trois temps
j’y ai cru / j’y crois / j’y croirai
— donc vraiment
moi
je les trouve

GROTESQUES
ces casses et
ces déboulonnages en veux-tu
en voilà
la rue est balisée signalisée
elle nous appartient pas
même les chiens savent ça
ce que c’est que le bien commun
et le respect de la propriété
moi
ça me rassure les longs soirs gris
où la racaille me ferait douter
qu’on me dise où je peux pisser
— vraiment
vraiment
tous ces débordements
je les trouve
GROTESQUES
la fronde
la commune
l’anarchie
vous avez vu comment ça s’est achevé
je parle même pas de qui a payé
pour les dégâts occasionnés
moi
j’aime qu’on me dise
quand faut rester cloîtré chez soi
et quand sortir servir la collectivité
moi
quand je pense à l’Ordre et la Nation
ma chatte frémit je suis mouillée
je fais des rêves de fleurs de lys
sur le front des mairies
et des tapis d’hermine dans des théâtres
où je me ferai sauter comme une actrice
je suis la Marianne du conformisme
j’ai l’idéal rigide sous le bonnet phrygien
je dégouline de mémoire et d’oubli
¬— et vraiment
je ne comprends pas
que ça ne vous fasse pas bander

GROTESQUES
encore
ces luttes pour l’égalité
si tout se vaut qu’est-ce qu’on deviendrait
sans concurrence
on serait
ballots déconfits tout truffés de

GROTESQUES comme
votre chaos d’humanité
tout ce raffut de colonisé-ié-esse
d’émancipé-euh-esse
avec vos é point e point s de mes fesses
qu’est-ce qui ne vous ne convient pas
dans le désir d’être identifié-euh-esse
tous et toutesses
classés rangés bien en sécurité
dans une monde circoncis/évolué
— mais non vous êtes et vous restez
définitivement

GROTESQUES`
et
j’ai le pouce qui me démange
je suis prête — toute ready made
à appuyer sur la gâchette
pour vous éteindre / pauvres allumés
toute prête à défendre
le Grand Ordre
et nos souverains stratèges
et
je vous crie GROTESQUES
je vous crache GROTESQUES
je vous vomis GROTESQUES
vive la trique et puis le fouet
vive l’ordre rétabli
vive la déraison du Prince
je comprends pas tout mais j’applaudis
ses grand discours illuminés
sa langue toute lettrée
de fureur et de mystère
lui seul peut nous réinventer
lui seul a un projet
— y a que
abattus
pulvérisés
morts vraiment vraiment
que vous le comprendrez »

Point. Je ferme les guillemets.
Et sinon à part ÇA, le 28 juin,
c’est quoi le programme déjà ?




@sara — J’ai parfaitement conscience d’avoir une notion de la joie toute personnelle… ;)



Dans la composition des palimpsestes, je vis/vais entre le geste et la trace. Je laisse se mouvoir, par incantation, une force vitale composée d’une multitude de forces. Depuis quelques années, la graphie s’incarnant magiquement me réjouit — alors cet été là je coule, je tache, j’empreinte, je colle et gratte, déchire, compose, recompose, abandonne.
Oui, j’abandonne.
Ce n’est pas lâcher prise mais véritablement LAISSER FAIRE.
Accepter l’enchevêtrement.
Les poèmes "en mots" — comme celui qui précède — m’encombrent souvent trop.
Ce vouloir n’est pas (à) moi.
Ou il l’est trop. [6]
Même si la colère, l’impuissance, le désir qui l’irriguent sont miens [ces émotions me relient aux autres, elles traduisent le sujet que je suis au sein d’une société imposée] [et donc m’y incarcèrent].
Alors je sue, je marine.
Je besogne. [7]
C’est ainsi, qu’est apparue CRYPTE l’été dernier.
 [8]
LA CARNE était poreuse, malléable — je pouvais triturer le langage, jouer dans la pâte du vivre > ce que Tarkos appelle la patmo. Où du moins ce que je ressens/reçois et m’approprie de ce qu’il appelle la patmo.

« Ma langue est poétique par toutes ses pores [sic], par tous ses membres, le long de toute sa sublime sensibilité révélée par ses mots magiques, tous ses mots, le moindre de ses mots si beaux, si purs, si musicaux, si heureux, les mots de ma langue sont délicieusement poétiques. « Broute », l’un de ses mots magiques, ma langue recèle d’innombrables mots magiques, et chacun d’eux possède la grâce naturelle d’une joie sonore, ainsi broute est la pousse, est le bourgeon, l’herbe verte, toute l’herbe verte d’où broute se départ et traîne, d’où broute remonte, accroche la racine, remonte de par terre, renaît, retrouve sa forme divine, s’amplifie, résonne […]  »
Christophe Tarkos, Écrits poétiques,
P.O.L., 2008.



D’où sa présence évidente (à Tarkos) dans le rêve éveillé du C de Crypte. Cette deuxième chronique qui confirmait la naissance du trio
« enfant-moi/poète/femme-qu’elle-est-censée-être ».
Parce qu’on naît par le rêve. [9]

@sara — bien qu’évoquant la mort du père, crypte n’est pas une exhumation, mais une giclure d’étoiles plus ou moins glorieuse (la merde ET l’ange de Miller dans Printemps noir)

29 avril 2021
T T+

[1Foutaises, la Carne ! Tu danses pas, tu brichenaudes. C’est par paresse "sensationnelle" que tu parles "danser" quand toi, tu baves brichenaude et sues pataugeage.

[2Pfffff....

[3Le « faire l’amour » est étrangement un « ne rien faire », je crois, comme le poème.

[4(et les fantômes)

[5variations identitaires nées du 1er confinement
+postopératoire

[6(dans les deux cas, c’est une carie d’oiseau.)

[7Ça va mieux quand j’ai le coccyx
qui me rit au nez.

[8Une liberté par l’intérieur — dans le grand NU,
seule voie possible.

[9Et ses entrelacements.