Pierre Antoine Villemaine | Apprendre à parler aux fantômes...

pour que dure l’aventure de l’incertain, de l’inattendu. (H. M.)

 

Je dispose d’un réservoir infini d’âmes qui viennent me rendre visite, parfois même en rêve. Légères, elles sont d’espèce aérienne, faites d’éther ou d’air, toute diaphane. Ces âmes semblent s’intéresser à moi et m’abordent avec délicatesse. Cependant si près qu’elles s’approchent, elles ne deviennent jamais perceptibles. Certaines viennent de très loin, bien avant la venue de J.C. Ce sont des âmes qui posent des questions difficiles. « Pourquoi les hommes sont ainsi fait ? Sont-ils une erreur de la nature ? » demandent-elles. Le monde est entièrement peuplé de ces créatures qui se renseignent entre elles et discutent sur les hommes et sur toutes choses. Beaucoup aujourd’hui pensent que ces êtres n’existent pas parce qu’ils en ont peur. Ils se trompent lourdement. Ce sont de douces créatures qui se soucient de toi, te susurrent à l’oreille, te conseillent et te guident. Elles sont fidèles, toujours disponibles et tu les consultes régulièrement. — Mais j’avoue que parfois la présence de ces encombrants personnages me pèse.

 

*

avec F. P.

Je me suis évanoui un moment de ma vie et ne parviens pas à renouer le fil. Je sens en moi la notion confuse d’un intervalle inconnu. Si j’ai vécu, j’ai oublié de m’en apercevoir. Ce que j’ai vécu je l’ai oublié : j’ai tant vécu sans jamais vivre ! Je n’ai jamais réussi à être vivant de manière active et voilà bien longtemps que je n’enregistre plus aucune sensation ; souffle incertain de ce qui n’a pas osé vivre, j’ai oublié qui je suis, je ne pense plus, je n’existe plus,...

(ou comment les mots que l’on pose sur les choses changent les choses elles-mêmes)

 

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avec D.H. L.

[...] je frissonnais au milieu de ce chaos étrange et à jamais houleux ; pris dans le tourbillon d’un maelström sur lequel je n’avais aucune prise, je frissonnais dis-je, j’étais devenu moi-même un chaos vivant et ce jusqu’à ce jour bienheureux où je décidais de faire une pause et entrepris un jeûne de parole qui dura quarante jours. Lors de cette parenthèse je retournais à l’enfance ; privé de parole vive, les idées flottaient dans l’air et je méditais ou plutôt ressassais les mêmes questions sans avancer d’un pouce jusqu’au jour où j’eus cette révélation que tout ce que nous devrions faire c’était simplement d’accepter ce chaos véritable qui nous compose...

 

*

Aujourd’hui abrité sous l’ombre fraîche de l’arbre du jardin communal, je me protégeais de la violence du soleil, le dos appuyé au tronc, les yeux clos je m’abandonnais. Ma pensée n’allait pas loin en ce jour. Je me livrais au flottement des sentiments et goûtais ce suspens avec une joie calme et profonde. Il faudrait se suicider en plein bonheur, m’avait confié cet ami comme un secret. En finir en ce calme repos, pourquoi pas ?, me dis-je. J’étais si bien dans ma nuit. Chuchotements hasardeux, retrouvailles, souvenirs enfouis, transitions évanescentes, correspondances et analogies, le vague le vide le décousu, c’était là son ordinaire.

 

*

La musique était si douce qu’on voudrait qu’elle ne s’arrête jamais. Anxieux tu guettes le retour du motif qui t’a bouleversé, tu l’attends, tu l’espères ; il reparait, ô miracle !, et sa vague te soulève à nouveau, te renverse, te jette hors de toi-même.

 

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signes de rien


ils ne disent pas autre chose qu’eux-mêmes

ils sont les événements

les seuls événements

de purs événements

27 avril 2023
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