22 - sans approcher Dachau, ni jamais s’éloigner

À Dachau on ne peut aller, comme on ne peut en venir, et pourtant j’ai vu - mais qu’ai-je vu ? - la longue place qui se ferme, les arbres sans pourquoi, les gravillons roulés dans leur seul et même bruit de pierre, les miradors comme neufs, les mouroirs, les lits par grappes de douze, les lits vides, les latrines, les planchers cloués sur tout, et partout les plafonds, les grilles, les caisses, partout les murs, le fer, les murs, les murs, les murs de plus en plus épais, nombreux, du centre inassignable vers l’extérieur fuyant, par-delà la ceinture du fossé en béton, et la route, les néons, les câbles, et les pylônes, le murmure de la ville, l’obstacle infranchissable du paysage insouciant.

Rien ne sera jamais pardonné. Rien ne cesse. Des centaines de nazillons ont défilé à Münich la semaine dernière, des centaines au centre ville, protégés, entourés par la police. Rien ne cesse. La ville monte, grandit, s’étale autour du camp, la ville témoigne du domaine illimité de l’impunité. Rien ne sera jamais pardonné.

Comment est-il possible de redire, de répéter, ahuri, en rage, en pleurs, ahuri par la rage et les pleurs, assommé de tristesse, comment est-il possible de parler, de prononcer ces mots : "je suis allé à Dachau ce matin et j’en suis revenu, je suis entré, sorti, j’ai croisé et recroisé le seuil avec la facilité du chien de la maison" ?

Parler non pour dire - qui le pourrait ? - mais pour ne pas se taire, pour battre, ici, le silence, infiniment.

Je suis entré, et sorti, avec la facilité du chien de la maison. Qui oserait se prétendre innocent, pardonné ?

Parmi les enfants des écoles qui "visitent" Dachau, parmi ces enfants que je rencontre sous les portraits foudroyés, parmi ceux qui pleurent au fond des couloirs, se tient également celui qui apprend à reconstruire la machine d’abjection. C’est un enfant parmi les autres, que je ne reconnais pas, mais dont je sais la présence, un enfant debout parmi les autres, silencieux et qui avance les yeux ouverts, et compte lentement les meurtres à accomplir.

Münich, le 5 avril 2005.


le site contre l’oubli
le travail de Shelomo Selinger


- 29.01.09. parmi les signes d’un monde toujours malade des mêmes démons, la réintégration de l’évêque négationniste R. Williamson par le pape Benoit XVI // et la nausée devant l’absence de condamnation ferme des Etats, des médias, dans un climat général d’indifférence, ou, au mieux, de molle indignation // comme si pareil acte ne concernait que la communauté juive, ou, au mieux, le cercle élargi de ceux qui se sentent aujourd’hui meurtis dans leur foi, ou dans leur "humanité" // comme si nous, le monde, étions affranchis de tout rapport avec l’abjection // cette mise à l’écart du scandale souligne l’ampleur de notre lâcheté, de notre mauvaise conscience, de notre antisémitisme plus ou moins larvés // pardon, pardon pour nous, pardon pour moi

et que nous soyons quelques uns, ou nombreux, à nous indigner, voire que Mgr. Richard Williamson se trouve finalement sanctionné d’une manière ou d’une autre, ne change pas grand’chose à l’affaire : le Pape, originaire de Münich, élu par un collège représentatif de notre temps, agit en toute connaissance de cause

5 avril 2005
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