Atelier d’écriture lycée Georges Braque, séance 4

Chorégraphie durassienne

par Sylvie Gracia


Comme l’atelier d’écriture est couplé avec un atelier danse, on s’est demandé comment trouver, entre les deux, un langage commun. Les élèves ont déjà, avec Nicole Roulet-Lacaule, leur professeur d’éducation physique et sportive, travaillé avec Chiharu Mamiya une danseuse du groupe les Kubilaï dont nous verrons tous ensemble le spectacle en mars. L’idée étant, à l’origine du projet, de réutiliser certains textes ou bouts de textes, pour une création chorégraphique en fin d’année.

Par ailleurs, Chantal avait parlé de Marguerite Duras en classe, et elle souhaitait aussi, pourquoi pas, utiliser un de ses textes en atelier. Et c’est toujours le mystère des lectures et des relectures, lorsqu’on cherche comment monter un atelier : on trouve, ou pas, un texte qui semble particulièrement pouvoir susciter et supporter une séance.
J’ai ainsi ouvert L’Amour, de Marguerite Duras, un texte mineur, écrit dans la continuité du Ravissement de Lol V. Stein, au moment où Duras se lance dans le cinéma. Ce livre en porte la trace : scènes purement descriptives, renforcées par des dialogues, très proches de ce que pourrait être un scénario. C’est la mise en rapport d’un trio (deux hommes et une femme), sur une plage.

Dans nos mémoires, Lol V. Stein, c’est bien sûr, tout de suite, la scène de bal. Mais dans L’Amour, on se trouve, peut-être plus profondément, une communauté d’écriture avec ce que peut être la représentation, la scène (scène cinématographique mais aussi scène chorégraphique).
Lorsqu’on pense "danse", on pense d’abord espace et corps. Il me semble alors que les premières pages de L’Amour peuvent tout à fait amener les élèves dans une écriture a priori assez éloignée de ce qu’ils ont l’habitude d’écrire, ou de lire (en ce moment, ils étudient le mouvement littéraire qu’est le Romantisme). Une écriture dans laquelle on reste à la surface des corps, où rien de l’intériorité n’est exprimé. (Avec Chantal, on cherche comment contenir une écriture trop "sentimentale", dans ces ateliers. Trop de soi à soi. On aime les voir se décentrer, aller vers là où ils ne sont jamais allés). Comme dans la danse, dans ce roman, ce sont les gestes, les rythmes, les déplacements dans l’espace, qui sont expressifs. Travailler l’espace, c’est aussi amener les élèves à tester une des forces de l’écriture : faire venir les lieux dans l’écriture. Je sais combien décrire ou inventer un lieu est souvent un formidable déclencheur d’histoire. Définir un lieu, à un moment du jour ou de la nuit, c’est déjà entrer dans l’espace de la littérature.

L’idée de trio (utilisé par Marguerite Duras dans ce texte) nous semble aussi tout à fait justifiée. Ils ont déjà, en danse, dû inventer à trois une figure. Ils ont dû, aussi, travailler sur le déplacement de leur corps dans l’espace, et on veut leur montrer comment, dans un texte aussi, on travaille sur les déplacements. Comment l’espace se construit quand les corps se déplacent. Et puis, on veut aussi leur montrer comment, dans l’écriture (comme au cinéma d’ailleurs), on choisit l’endroit depuis lequel on écrit (ou on filme). On pourrait dire ainsi que les romantiques placent leur stylo au cœur de chaque individu, dans l’espace intérieur. Certaines écritures contemporaines, à la différence, la placent à distance, donnant une écriture froide, blanche, dénuée de toute psychologie.

Après la lecture de trois pages de l’Amour, on les convie donc à imaginer la rencontre d’un trio, dans un lieu précis : rien de ce qui meut intérieurement les personnages ne doit être dit (ils ne doivent pas avoir d’ailleurs de nom), c’est dans la décomposition de leurs gestes, leur inscription dans l’espace, la description de l’espace (et du moment : jour/nuit ? soleil/pluie ? etc) que l’on doit saisir les liens et les tensions entre les personnages. Une scène, trois personnages, que se passe-t-il ?

Ils écrivent, rencontres dans un couloir de lycée, à un arrêt de bus, dans le métro, lors d’une randonnée... Ayant saisi, sans aucune difficulté, l’espace d’écriture dans lequel on les amenait. En concevant la séance avec Chantal, j’exprimais l’idée que tout cela risquait d’être bien abstrait pour eux, Duras, l’espace, les corps, l’écriture à distance. Eh bien non. Ils se lancent à chaque fois dans l’expérimentation qu’on leur propose avec curiosité et intelligence.

Quelques textes :

Un Gothique, assis par terre dans le couloir du lycée. C’était à l’heure de l’interclasse. Tout le monde est en activité sauf lui. Il est seul, il ne parle à personne. Son visage est sombre. Son visage est percé de partout. Il est habillé de vêtements sombres. Ses yeux sont noirs. Il est assis et regarde les autres. Entre le Gothique et tous les autres, il y a une fille. Elle est habillée comme une petite fille modèle. Elle est naturelle, sans maquillage avec des lunettes. Elle a un T-shirt blanc et une jupe bleue. Avec son sac sur le dos, elle parcourt le couloir et se place face au Gothique. Entre eux, les autres continuent de marcher. Au milieu de tous les autres, un autre garçon. Il est géant, costaud, les yeux bleus. Il est isolé. Tout le monde s’éloigne de lui. Tout le monde a peur de lui. Il se met debout à trois pas du Gothique. Le Gothique s’éloigne peu à peu du géant. Le triangle s’agrandit. C’est la fin de l’interclasse. La lumière du couloir s’éteint. Ils sont donc trois dans l’obscurité du couloir avec au bout du couloir une lumière qui les éclaire de peu. Ils se regardent. La fille se met à marcher. Elle se dirige au bout du couloir éclairé. Le géant et le Gothique la suivent du regard. Lorsqu’elle arrive au bout du couloir, elle tourne à droite. Le géant et le Gothique baissent les yeux. Tout à coup, ils entendent un cri. C’est la fille. Les deux garçons se précipitent mais elle n’est plus là. L’escalier est désert.

La femme finit de monter les marches, essoufflée, et reste un moment immobile. Elle regarde droit devant ce couloir interminable. Entre le point minuscule qu’est la sortie tout au bout du couloir et une des immenses fenêtres laissant traverser la lueur froide de ce matin d’hiver se trouve un homme. Il est assis par terre, et le dos roulé, dort. La femme marche d’un pas rapide. A l’instant où elle passe devant l’homme qui dort une autre homme arrive. Cet homme regarde le sol, les mains dans les poches, le pas indécis, traînant, lent et fatigué. Lorsqu’il arrive en face de l’homme qui dort, il s’écroule, assommé et dort à son tour. Le bruit produit par l’homme qui s’est endormi résonne dans le couloir. L’écho rattrape la femme qui est sur le point de sortir. Elle se retourne et jette un dernier regard sur ce couloir qu’elle vient de traverser.

Dans un ancien entrepôt désaffecté, installée dans un des nombreux couloirs qui le constituent, la fille est assise, le dos posé sur un mur envahi de fissures. L’homme aux yeux verts est placé debout devant une fenêtre dont il ne reste plus que des débris de verre et un trou dans un mur.
Le couloir et le visage des deux jeunes gens sont seulement éclairés par le feu qu’un clochard a allumé dans un vieux jerricane. Un rat placé au pied du jerricane, il a les yeux fixes qui scrutent le couple. La fille assise bascule tout d’un coup sur la gauche pour se coucher sur un carton humide. L’homme aux yeux verts en entendant le bruit que vient de faire la fille en atterrissant sur le carton, se retourne d’un geste brusque.
En avançant d’un pas assez lent, l’homme aux yeux verts retire son manteau, arrive devant la fille, il reste fixe pendant quelques secondes puis il place le manteau sur le corps de la fille qui frissonne.
L’homme accroupi devant la fille se met à lui caresser les cheveux. A ce même moment, le clochard qui a allumé le feu arrive dans le couloir.
L’homme aux yeux verts bascule vers l’arrière pour retomber sur ses fesses. Le clochard se met à marcher dans le couloir en direction des deux jeunes gens ; arrivé à leur niveau il ne les regarde même pas et, comme si de rien n’était, il se place juste en face d’eux à coté du jerricane.
Le clochard tend d’un seul coup les bras pour atteindre les flammes.
L’homme aux yeux verts qui est tombé se relève et se place à nouveau devant la fenêtre en ruine.

Une femme marche le long d’une voie forestière, le vent souffle légèrement dans le feuillage des arbres. Elle semble observer les oiseaux volant d’arbre en arbre.

La brise souffle faiblement ses cheveux blonds, elle marche lentement sur le gravier blanc exposé au fort soleil brûlant.

A plusieurs mètres devant elle un homme coupe du bois mort, il se trouve plongé dans l’ombre on ne le distingue à peine.

En poursuivant sa marche, elle aperçoit dans un arbre en haut, assit sur une branche, un enfant d’une dizaine d’années.
Ces trois personnes sont presque invisibles : la couleur de leurs vêtements est la même que celui du milieu qui les entoure.

Deux personnes s’observent l’une face à l’autre.
La nuit est sombre et turbulente avec un ciel d’un bleu sombre transpercé par des nuages gris, mélancoliques, ténébreux laissant alors place à une tempête de pluies qui orne les rues de flaques d’eau.
Ces personnes sont dans la rue autour de sons communs à nos oreilles, des passants toujours pressés, des bars parsemés de personnes.
Des vents glacés ne cessent d’effleurer des visages cachés sous une écharpe de façon à ne voir la prunelles des yeux qui nous décrivent une lueur sombre, froide à une heure où les commerçants sont inexistants.
Et puis il y a un silence comme si le temps s’était arrêté brusquement d’un coup.
Les personnes se séparent et partent dans des directions opposées.

Dans une cage d’escalier, un garçon aux cheveux bruns descend tandis que la fille de ses rêves avec sa copine monte. Au moment où ils se croisent, le garçon et la fille de ses rêves se regardent fixement droit dans les yeux, on peut observer une petite lueur dans leurs yeux, ensuite le garçon continue de descendre tout émerveillé de voir qu’elle l’a regardé. Tandis qu’elle le regarde d’en haut des escaliers , il tombe, aie ! ça fait mal , les deux filles se moquent de lui, il les regarde avec un air de chien battu, il a mal a la jambe mais là où ça fait le plus mal c’est que cette lueur s’est éteinte.

La rue sombre ; non éclairée, recouverte du manteau blanc de la neige.
Le ciel, noir, obscure, hostile.
Le trottoir, humide, sale.
Puis sur le trottoir, assis côte à côte sur un bout de carton mouillé, deux hommes.
Le regard fixe, vague, les yeux rouges, avec chacun une bouteille d’alcool à la main.
La température baisse et il se remet à neiger. La rue toujours sombre et calme, le trottoir toujours sale et les deux hommes immobiles.
Puis le bruit des pas d’une femme viennent perturber ce doux silence. Le bruit est faible puis son intensité augmente au fur et a mesure qu’elle se rapproche.

Le pas cadencé et vif, elle croise ces deux homme sans esquisser le moindre geste. Les deux hommes ne la remarquent même pas, le regard droit.
Soudain, cette femme s’arête, tire une pièce de sa poche et la jette dans un gobelet.
Le bruit de la pièce qui heurte le gobelet fait réagir l’un des deux hommes. Leurs regards se croisent. Et la femme repart le pas aussi vif et rapide, et cet homme suit du regard la hâtive qui s’éloigne.

Un enfant est assis sur un banc le long d’une route qui est interminable et bordée d’arbustes. A côté de cet enfant qui chante se trouve un arrêt de bus avec une vielle dame qui attend ce bus qui n’arrive pas, elle est énervée et impatiente. Elle fume une cigarette et la seule chose que l’on voit d’elle dans cette nuit noire c’est le bout de sa cigarette.

Cet arrêt de bus se trouve au milieu de nulle part, pas d’habitation à 500 mètre à la ronde. Un vagabond s’approche en ne voyant que le bout de la cigarette de la vielle dame assise.

Elle est énervée car sa cigarette se consume très rapidement. L’homme s’installe à côté de la vielle dame sur le banc, l’enfant et le vagabond se regardent brièvement et sourient en même temps. Peu après, comme deux yeux de chat en pleine nuit, les phares du bus percent la pénombre de la nuit noire. Les trois personnages se regardent en souriant et se lèvent pour monter dans le bus.

Sur un petit sentier de montagne, à l’orée d’un lac, une femme marche. C’est au lever du soleil et une légère brise fait voler ses mèches folles. Elle avance à pas constants et au fur et à mesure de son déplacement elle aperçoit, au loin, une silhouette plus ou moins distincte. Cette silhouette, c’est un homme qui revient du refuge situé vers les neiges éternelles. L’homme est assez âgé, porte une barbe grisonnante et un chapeau recouvre la moitié de son front. Sur le bas côté du sentier, un autre homme, beaucoup plus jeune, est assis sur un rocher. Son sac de randonnée est posé à ses pieds, et il observe avec d’imposantes jumelles, l’autre flanc de la montagne. L’homme à la barbe grisonnante et la femme ne sont plus qu’à quelques mètres l’un de l’autre. Ils se rencontrent en face du rocher où le jeune homme se repose. Ils se saluent tous en même temps et l’homme qui contemplait l’autre flanc de la montagne fait remarquer qu’une marmotte vient de sortir sa tête de son terrier afin d’humer la lumière du soleil. Ils regardent alors tous les trois les attitudes de l’animal et s’échangent ce qu’ils observent comme s’ils s’étaient toujours connus : « Vous avez vu ses mimiques ? fait observer la femme. Elle n’arrête pas de se passer la patte derrière l’oreille ! Et puis ; comme elle est grosse !
— C’est normal, répond le jeune homme. Les marmottes hibernent l’hiver. L’été, elles avalent une quantité de nourriture considérable qui leur sert de réserve pour les mauvais jours à venir. »

Une femme.
Elle est dans un parc, allongée dans l’herbe bien verte, elle regarde le ciel de ses yeux bleus, elle est vêtue d’un pantalon rouge et d’un haut noir, ses cheveux son blonds, un blond très clair qui reflète la lueur du soleil. Pas loin d’elle, un homme au visage triste, il est vêtu de vêtements noirs. Il marche d’un pas lent, un pas aussi triste que lui-même. Non loin de lui, un autre homme marche, beaucoup plus vite que lui, il est assez maigre, très grand, les cheveux très foncé, les deux hommes se croisent, se jettent un regard et partent chacun de leur côté, l’homme maigre passant tout près de la femme allongée qui s’est endormie.

Un homme,
Dans ce couloir sombre.
Il avance, avance, on a l’impression qu’il ne s’arrêtera jamais.
Il parait soucieux de traverser ce long couloir sombre, sans connaître un quelconque changement de direction. Le regard fixé devant lui, les mains dans les poches, le menton dans la poitrine, il avance.
Une femme,
Dans ce couloir sombre.
Elle avance, mais dans la direction opposée, face à l’homme déterminé.
Elle tient dans ses bras un dossier de quelques feuilles.
Elle arrive face à cet homme, et entame un détour pour ne pas enrailler la démarche implacable de son homologue masculin.
Malgré son détour, du fait de la foule semi importante, elle percute de son épaule l’homme.
Lui ne bouge pas, fidèle à sa ligne droite.
Elle, entame un quart de tour, une rotation sur elle-même.
Lui, bredouille quelque chose d’incompréhensible, sûrement est-ce ses excuses.
Elle, continue, ayant repris sa marche, plus aléatoire que son précédent adversaire.
Un jeune homme.
Dans ce couloir sombre.
Il avance, face à la femme susnommée.
Il s’approche dangereusement d’elle, jusqu’à être a quelques mètres d’elle.
Les deux continuent leur route, comme pour prouver à l’autre, qu’il ne s’arrêtera pas.
Arrivant à quelques centimètres, les deux, hommes et femme, entament la même esquive, du même côté, tel un miroir. Puis, par politesse, le jeune homme indique, d’un signe de la main, le chemin que cette femme doit prendre, pour rejoindre l’autre côté du couloir.
Chacun poursuit sa route. Sans que quelque chose ne change.

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9 février 2005
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