Benoît Vincent | Juste un village

D’emblée je commis deux erreurs, voulant traiter du cœur peut-être de cette série, à savoir le retour au pays natal. Les erreurs ne furent pas de revenir au pays, ni de le quitter à nouveau une dizaine d’années plus tard.

Les erreurs ont été : la première de vouloir dénoncer nommément ce qui m’apparaissait comme des injustices et qui relevaient de mon parcours personnel et professionnel au regard des réalités socio-économiques et culturelles (que je juge aujourd’hui inamovibles, ou peu s’en faut) qui maltraitèrent, osons le mot, mes velléités d’épanouissement dans un lieu où j’ai grandi et où j’ai pu croire vouloir/pouvoir mourir.

Cette longue phrase que je viens d’écrire : ce n’est pas rien.

La seconde erreur a été de repasser la suite des évènements qui m’ont conduit là, puis ce que j’y ai construit, puis les raisons qui m’ont poussé à partir, le tout avec un sentiment mitigé d’accomplissement avorté, je n’irai pas jusqu’à dire regret ou remords, non pas la frustration, non, mais l’inadéquation des volontés, ou dit plus simplement, le heurt entre dynamiques différentes.

Ce pourrait être une autre manière de définir le terme habiter. Trouver la manière la plus juste de s’insérer dans un courant complexe d’histoire, de culture, de langue et d’agissements d’une communauté, c’est-à-dire bêtement : se sentir partie d’un tout, intégré à cette communauté, disposé à en prendre fait et cause, à coller pour ainsi dire à son destin. Habiter c’est faire rimer son destin à celui d’autres que l’on partage.

Je ne sais pas finalement si ce sont des erreurs... Je sais en revanche aujourd’hui, pacifié au regard de ces questions, apaisé en moi-même, que ce que j’ai vécu à ce moment-là dans ce lieu précis était ce qu’il fallait faire alors, at the right time in the right place. Cette dernière proposition est tautologique, mais je crois que la vie même nous impose cette tautologie ; la cause de nos actions, nos vicissitudes, les conséquences de nos actions, ne peuvent en aucun cas être indépendantes de nous-mêmes ; ainsi il n’y a pas réellement de choix, ou plutôt : nos choix sont bien ceux-là, et tout le monde en dépend.

Et c’est peut-être ça, encore, habiter (avec cette légèreté spinoziste indispensable) : accepter que nos actes soient tout à la fois individuels (libres) et nécessaires (inscrits). Hors de moi toute idée d’une transcendance, bien au contraire. Fidèle en cela à Spinoza, de cette fidélité absurde qui fait reconnaître dans un texte du passé ce que soi-même on a longuement peiné à formuler, puis éprouvé, puis accepté, il faut prendre les autres « tels qu’ils sont et non tels qu’on voudrait qu’ils fussent » (base même de l’éthique, Ethique 1, 1) — cette donnée est essentielle. Ainsi du monde.

Je commis donc ces deux erreurs et écrivis — non pas coup sur coup, mais durant un très long temps — deux textes très différents de nature et de forme (sur le village natal, donc). Le premier nommait des personnes, des élus, des personnalités des médias ; le second s’appesantissait sur des éléments biographiques.

Puis j’étais parti : ces questions se faisaient chaque jour moins piquantes, moins vulnérantes, moins urgentes. Déjà je ne trouvais plus aussi pressant de dénoncer, de mettre des poins sur les i, de payer de ma personne, en somme.

Puis je lisais beaucoup (Emmanuel Todd, Christophe Guilluy, Louis Dumont, Marcel Gauchet, les “Situs”, les textes sur les friches, etc.) ; je publiai Farigoule Bastard (ça parle territoire) ; je m’impliquais différemment dans le corps social ; je quittai la région ; je rencontrai d’autres personnes. J’avais changé.

Arrivait alors le moment où je devais reprendre ce texte, dont le propos demeurait le village natal au cœur de mon expérience sur le territoire. Ce texte avait été conçu comme faisant partie de cette suite et je ne me voyais pas l’en retirer — ça aurait été aussi injuste que veule. Ce n’est pas parce que tu as changé de paysages que tu as changé de vie — me disais-je — et si cette vie-là te paraît lointaine, elle n’en a pas moins été nécessaire au développement de ton aujourd’hui.

J’avais travaillé ailleurs : après mon territoire éclaté entre Drôme, Vaucluse, Hautes-Alpes, et éventuellement Ardèche, j’ai travaillé sur d’autres territoires : dans le Dauphiné, dans le massif du Jura, dans l’arrière-pays niçois, dans l’Hérault, l’Aude ou l’Aveyron, et même dans l’Essonne ! Autres territoires ruraux, mêmes problématiques, à quelques nuances culturelles (et d’accent) près !

J’avais triché un peu et étais parvenu à écrire des textes moins “impliquants”, et qui devaient être postérieurs à celui-ci. Mais la fin de la série approchait et je n’avais plus d’alternative.

Dans le même temps je lus La fin du village Jacques de Le Goff, et je retrouvais là la plupart des problématiques propres à mon village natal, où j’étais retourné, que j’avais aimé au point de croire pouvoir/vouloir y mourir, dans lequel j’ai cherché à peser par mes actions, et que j’avais finalement quitté à nouveau.

Les mêmes problématiques donc, dans une expérience professionnelle et dans un livre, les mêmes tensions entre les personnes, les mêmes incapacités à faire œuvre commune, les mêmes désirs et les mêmes joies, les mêmes douleurs et les mêmes échecs !

Le même enchantement-désenchantement. Un petit village de Vaucluse, qu’on connaît par ailleurs, Cadenet (canton de Cheval-Blanc), non loin de “chez moi” ou des encâblures chez Farigoule Bastard, et les rapprochements sont saisissants.

J’en vins à comprendre alors qu’il ne serait pas nécessaire de citer les personnes, de dénoncer les actes, ni les insultes, ni les menaces, ni la gabegie ni le ridicule de personnages fantoches qui jouissent d’un pouvoir local, qui jouissent d’un prétendu pouvoir sur un petit fief (et les Baronnies historiques, peu ou prou le territoire que je disais mien, auxquelles j’ai voulu rendre grâce dans Farigoule Bastard, s’y connaissent en fief et autorité locale !).

Passent les menaces, passent les insultes, passe le ridicule, passent également les disputes de personnalités médiatiques — le village étant assez connu pour abriter plusieurs d’entre elles, producteur de radio, comiques, acteurs ou réalisateurs, finalement que reste-t-il ?


Une cité fatiguée, mais pas plus qu’un autre, une galerie de portraits aussi attachants qu’agaçants, comme partout ailleurs, beaucoup de silence, de non-dits, de secrets, d’omertà, de lâchetés, beaucoup de joie et de fêtes, de solidarité, et de sérénité (selon les saisons, les lumières) aussi, comme dans toute communauté, et surtout une fragilité tant aux plans socio-économiques, que culturel et politique ; environnement et paysage — et agriculture, qui en est à la fois l’opérateur et le témoin — sont les principales cibles du “développement” et, à la fin des fins, on se demande sincèrement quelle peut être l’issue de ces gros bourgs qui ne sont pas tout à fait des villes, plus tout à fait des villages.

La population est mixte : enfants du pays (artisans, petits employés, une poignée d’ouvriers [1]) côtoient des personnes, généralement plus aisées et qualifiées, venues de la ville, la jeunesse est condamnée à quitter le pays (comme moi et pas mal de mes classards, à deux ou trois exceptions près : drogués, fous, artisans) et celle qui la remplace, si elle ne bénéficie pas d’emploi stable (éducateurs, artistes, fonctionnaires et agents territoriaux) qui peut ou non être lié à un choix de “retour à la terre”, se consume dans l’alcool et la drogue (le pays est connu pour en être une plaque tournante) ; les chimères pseudoanticapitalistes, faussement contre-culturelles, que sont le développement durable, l’agriculture biologique, la démocratie participative, fonctionnent ici à pleins tubes — mais les résultats des élections et les politiques qui s’ensuivent sont banalement, terriblement, néolibérales : promotion du tourisme à tout va dont on sait (on l’a mesuré) qu’il est une plaie dangereuse, extensions des zones commerciales et artisanales, avec pour corollaire la destruction des zones agricoles et du tissu commercial interne au village, banalisation des paysages par les constructions locatives de piètre qualité, ronds-points, lotissements, atteintes aux services publics, contestable soutien aux initiatives culturelles, etc. Avec pour inévitable conséquence la montée de l’abstention, le délitement des liens sociaux, le repli sur l’individualisme et surtout la consommation acharnée, unique échappatoire contemporaine du conatus (ou force désirante essentielle, pour reprendre Spinoza, ibid. III, 1).

Je ne sais pas si mon village natal est un village juste comme il le proclame fièrement. Je sais par contre — et d’autant plus aujourd’hui que je n’y suis plus — qu’il ressemble en réalité à n’importe quel « pôle urbanisé » rural (si l’on peut dire), juste un village parmi tant d’autres, vraiment, juste un village.

Pour conclure ce texte, finalement non-écrit, qui ne se veut pas désabusé mais lucide (ce qui serait le contraire du désabus), je tiens tout de même, à titre de mémoire ou de témoignage, à retranscrire quelques-uns des paragraphes qui faisaient le corps des précédentes versions.


§

J’avais fait le choix du « retour au pays ».

Oui, j’étais revenu, revenu vivre, c’est-à-dire revenu habiter, mais aussi travailler, mais aussi passer du bon temps, aimer, faire l’amour, rire, boire, pisser sur les murs, piquer des trucs, râler, aller voir des amis, éviter des amis, envier des amis, détester des amis, se faire ou perdre des amis, baiser, cueillir des fleurs et ramasser des champignons, me déplacer, mais aussi haïr, se baigner, bêcher, tomber malade, vomir, contempler le ciel, avoir des soucis d’argent, tomber en panne, faucher, emprunter, faire mal, mécomprendre, avoir des fuites dans le toit, s’indigner, faire du lien, de la politique, en avoir marre, jouer, courir, écouter la musique trop fort, jouer mal de la musique, prendre la rue, se fâcher avec ses enfants, recevoir une table en cadeau, s’ennuyer, désirer, lire, écrire, faire le jardin, accompagner des groupes, jouer aux cartes, boire, chanter, acheter, vouloir mettre un terme ou au contraire contempler les aubes, bref tout ce qu’on fait quand on vit dans la vie, mais au pays, c’est-à-dire dans le pays natal.

Pas dans un endroit nouveau, qu’on découvre en tant qu’adulte ou qu’on adopte comme on croit grandir. Non, dans un endroit déjà vu, déjà vécu, et où, probablement, car c’est souvent le cas, tout ne s’est pas bien passé (c’est-à-dire l’enfance).

Là par exemple où habitent encore tes parents.
Là par exemple où tu as pour la première fois embrassé une fille.
Là par exemple où tu as été enfant, à l’école primaire, puis au collège, puis le reste, avec tout ce que ça dit de toute ta vie.
Là par exemple où tu as pu haïr tes parents.
Là par exemple où tu crus ton cœur brisé à jamais.
Là par exemple d’où tu as toujours voulu partir.
Là par exemple où tu connais tout le monde. Et où tout le monde te connaît.


§

J’ai bien profité du séjour au pays natal.

J’ai rencontré des tas de gens, que j’avais vus de loin enfant. J’ai participé à de nombreux projets locaux. J’ai aimé. J’ai appris à aimer. À connaître d’abord le paysage et le climat — j’avais quatorze ans peut-être, j’ouvrais la carte IGN et je disais à ma mère : « Mais on sait y aller à Valouse ? Ça existe Bezaudun-sur-Bine ? Tu connais les caves-cathédrales de Saint-Restitut ? Et sur la Lance c’est comment ? C’est loin les Baronnies ? »

Quand j’ai fait mon stage de BTS, je me suis coltiné les terres et les maires de tous les bleds des alentours, j’adorais ça, découvrir un nouveau maire, une nouvelle commune, de nouveaux personnages (les gens dans les petits villages sont un peu tous des personnages, un peu comme des santons [2]) rouler, rouler.

Puis à comprendre les jeux de relation, le rôle des uns et des autres. Les communautés de communes. Les enjeux politiques.

Quand on a affiné le projet associatif, on a dû composer avec tout ce réel : quel serait notre nom ? notre territoire d’intervention ? qui allait nous subventionner ?

Jamais très loin de Dieulefit, mais un peu à l’écart, le Lez et la Lance nous semblaient des lieux communs [3], idoines — ils portaient ailleurs, au-delà. Vers Nyons, vers Grignan. Vers les Suds.

La Lance devint ainsi moyeu (je le dis souvent) entre les deux cultures qui ici s’affrontent : la culture provençale (tricastine ou baronniarde, pas tout à fait la même, la truffe et le vin contre l’agneau et le tilleul, la vallée, la montagne) pour l’ambition, la culture dauphinoise pour les racines (difficile à décrire le pays de Dieulefit ; la flore de Luc le place dans le Haut-Roubion ; Philippe dans sa base des terroirs de France dans le Diois ; à l’est Montélimar c’est la Provence clairement ; c’est le siphon de la ville ; mais à l’ouest ou au nord, c’est le Vercors [4]) : ne passe-t-on pas, du nord au sud de la Lance, de la culture du noyer à la culture de l’olivier ? Les quatre aiguilles cardinales réunies, qui épinglent le territoire comme un coléoptère dans sa vitrine ambulante, je traçais.


Je traçais des cartes pour décider et comprendre, comment on va de là à là, pourquoi ici plutôt qu’ailleurs, où suis-je chez moi ? Où j’habite ?

Je traçais des cartes pour expliquer (à mes stagiaires par exemple) comment se construisent les territoires d’acteurs, politiques et économiques, et comment on distingue les cantons des communautés de communes, et pourquoi l’enclave de Papes, et ça a une histoire aussi, et là les traverses vers le Vaucluse, et là vers le Gard, là vers les Alpes-de-Haute-Provence, et là vers les Hautes-Alpes, et pourquoi l’eau elle s’en fout des frontières, Roubion, Jabron, Lez, Eygues, Ouvèze, Toulourenc Méouge, Jabron et Buëch ils s’en contrefichent des territoires, eux ils les dessinent, ils les façonnent, ils les lovent ou les épaulent, où alors ils les recouvrent complètement, où encore ils arrachent comme des saligauds, et c’est pourquoi on est aussi bien lié à Bouvières qu’à Montélimar, qu’à Carpentras et même Bédarrides [5] [6] ! et le territoire du LEADER et ceux des Pays, qui parfois se chevauchent, et puis la réforme des collectivités territoriales là-dessus qui redessine et brouille un peu plus, et qui est député, conseiller général ou régional, sénateur, maire, président du Pays, président du GAL, ou cumule un peu de tout cela à la fois et tout le monde s’arrange pour être rester le plus longtemps possible ou, alternative, au maximums de postes possibles (il y a des maires qui sont aussi conseiller communautaire, vice-président de divers structures transterritoriales non souveraines, mais EPCI tout de même, conseiller général ou régional, député ou sénateur, en même temps...).


§

Est-ce qu’on a le droit d’avoir peur d’un élu ? Je n’avais pas peur moi, j’avançais. Je voulais promouvoir mes idées, les confronter avec celles des autres. L’associatif, ça sert à ça non ? Je rencontrais les élus. Mon père était élu, conseiller municipal. Mon premier interlocuteur qui devint conseiller général puis maire était sur la même liste que mon père, et il avait été en classe avec mon frère. Quand on a créé l’association, on est allé le voir. Du gâteau on se disait. « On n’en peut plus des associations qui veulent embaucher des gens. Je suis fatiguée des associations qui veulent embaucher des gens. Si je voulais t’embaucher à rien foutre, je te prendrai comme agent municipal. »

Première douche froide. D’une longue série.


§

Liste des menaces, insultes et grosses bêtises proférées par certains élus locaux :
— « maintenant qu’on sait qui vous êtes, on va s’occuper de vous »,
— « ne vous excitez pas vous risquez l’AVC »
— « on va utiliser les méthodes corses, si vous trouvez un sanglier dans votre piscine, ne soyez pas étonné »
— « sale écolo »
— « salaud de rouge »
— « petite idiote »
— « on en a marre de voir vos têtes au conseil municipal »
— « l’agriculture c’est du passé, pas besoin de la subventionner »
— « la musique classique, les gens qui l’écoutent peuvent se payer des voyages à Beireuth, pas besoin de la subventionner »
— « je suis Machine, votre bonne copine »
— « madame X si vous hochez encore une fois la tête je vous fais évacuer, rappelez-vous que j’ai pouvoir de police »


§

Pourquoi venir ici — pourquoi en repartir ?

Juste cause : se déporter à quelques encâblures, à quelques kilomètres de là, un autre village, là où la vigne et l’olivier.

Change de vie, mais même rengaine : le maire demande quelle tête j’ai, vu que je suis devenu un opposant. Mais il faut bien vivre avec, et avec ce que l’on croit, et avec ceux dont on croit partager le destin. Puis dans ce nouvel environnement un mort, assassiné, puis un autre encore, depuis. Vengeance suspecte, crime passionnel.

Il n’y a aucun abri : les hommes sont partout les mêmes.


§

Barbagia, 2015 : entre Oneri et Orgosolo, Gavoi ou Mamoiada, pays de bandits avec leur fête de l’ours aussi, dans les même boustrigas, je trouve une irrémédiable familiarité avec ce que je suis : serais-je venu d’ici ? ou bien ici reviendrai-je un jour ?

Benoît Vincent


Benoît Vincent est botaniste et auteur. En 2015, il publie Farigoule Bastard. Il est membre actif du Général Instin et coanime la revue en ligne Hors-Sol. Son site :www.amboilati.org.

Benoit Vincent sur remue.net

23 février 2016
T T+

[1J’en rendrais compte (pour ne pas dire allégeance) dans Bobines.

[2Cf. ma Lettre à Nathalie Quintane : http://www.amboilati.org/chantier/lettre-a-nathalie-quintane-01

[3« Lieux communs », ici, comme en tête de chapitre, il faut entendre ces mots comme une expression : des lieux de la communauté mais aussi des lieux repères, mais encore des lieux repaires.

[4Alain disait : Ah non ! On n’est pas en Provence ici. C’est le Dauphiné ! On vote pas FN ici !

[5Ou Cadenet ?

[6Miette disait, depuis le village de Vers : j’en ai rien à faire des gens de Saint-Paul-Trois-Châteaux moi ! Est-ce qu’ils s’intéressent à moi les gens de Saint-Paul-Trois-Châteaux ?