C’est pas patron, c’est ouvrier
L’imprimerie Expressions II

« Ils m’ont embelli ma jeunesse et je repense à la casquette de Bill, son regard océan ».

L’hommage de Pierre Gilles.


Bill, 18 mai 1947 - 19 juin 2004

Je n’ai pas voulu voir le corps de Bill dans la chambre froide, on m’a dit de venir, faire le deuil, qu’il était beau dans ses habits d’imprimeur, je n’ai pas pu. De loin, son corps était allongé et puis l’odeur, en face du Père-Lachaise, en milieu de matinée, les vieux copains autour. J’aurais hurlé de douleur de le voir ne pas me regarder, avec son regard qui comprenait, sa voix calme qui me soulageait. Dans l’appartement d’une petite cité à la Place des Fêtes dans le vingtième arrondissement de Paris, ou dans les locaux d’Expressions Expressions II [1], son calme, son regard. Bill, c’était un ancien de la Gauche Prolétarienne, mouvement révolutionnaire, né de la contestation de 68. Mes liens avec Bill, sa femme, sa fille sont venus après. Après la défaite, la déception, pendant la crise. Restaient leurs combats, leurs fils, leurs filles et parfois le désespoir du raisin mangé trop vert. Bill et Expressions, ils avaient surmonté cela, avec l’amour de leur métier d’imprimeur. J’aimais sa sagesse, d’autant que le lien entre nous se faisait dans les silences. Les silences, avec Bill, ils étaient pleins, riches d’affection ; il me protégeait, son silence. Malgré tout ce que l’on peut leur reprocher - et même morts, ils n’ont pas fini d’en entendre ces vieux bougres de militants - j’ai parmi eux appris l’amitié et le respect des autres. Le 19 juin 2004, le soir, je me suis dit « il manque quelqu’un », Bill était parti. Le cancer l’a balayé à 57 ans. L’accordéon italien, le raï algérien, la musique juive, le blues de Chicago que nous avons écouté en son hommage à l’imprimerie, entre la machine offset et le massicot, n’ont pas étouffé le bruit de nos pleurs.

Il neige. Avec les muscles du dos tendus. Je me rappelle, avec les photos d’Expressions. Je me rappelle de Bill, de Gégé et les autres, le conducteur sur la quadri offset, de ses moustaches. Gégé avait eu une attaque dans les bureaux de l’imprimerie. Il était mort aussi, là, dans les locaux d’Expressions. C’était un autonome, un ancien anarchiste italien, il avait fait des actions avec les autonomes italiens. Il était français mais. Je ne sais plus. Je l’aimais bien, eh salut Gégé ! , il me parlait en italien. C’était un vieux de la vieille, de tous les combats, un de la famille. Bill était plus sage, Gégé il était plus grande gueule, les cheveux noirs charbon, pas vraiment une gueule de patron. Enfin c’était ce que je me disais, que c’était lui le boss. J’aimais bien aller manger avec Bill, on allait dans un bistrot, il y avait un bon hareng pomme à l’huile, et du bon vin. Bill, ses regards océans, « ne t’inquiète pas », il pensait, il ne s’offusquait pas de mes difficultés, il cherchait une solution. Il voyait bien, je pense, il voyait, était présent et pas de morale à la con. Non, il prenait sa casquette et me disait « c’est la seule chose que m’ait laissé mon vieux père ». A Strasbourg. Il était de Strasbourg. Il me parlait aussi de Sochaux, de l’usine, du groupe des « établis » de Sochaux, ouvrier militant. Je crois même qu’ils ont juré de rien dévoiler, ou presque rien de leurs actions. Les Maoïstes. Tous ces anciens militants c’était ma famille. Tu parles d’une drôle de famille. « Et Rolin, tu sais l’écrivain, il faisait partie de ma famille, je te jure ! - Et Ferré aussi, non ? - Je te dis plus rien. » J’ai dit : il faisait. Parce que Bill, sa femme, sa fille, eux vraiment. Bill il traîne dans ma tête, sa façon de regarder. De m’expliquer, Expressions, le fonctionnement des machines, sa passion devant ces machines. Le massicot, Bill m’en avait parlé, pour le moment il y avait un jeune, il avait eu des problèmes avec l’héroïne, il avait l’air gentil, les yeux pâles, c’était un poste difficile. Ils comprenaient les difficultés parce qu’eux-mêmes... Et là je comprenais, la casquette de son père et les silences, à peine un bruit mat sous la neige.

On ne fait pas réapparaître les gens et je n’ai pas connu l’avant, les années 70, la révolution, ce qui les liait ces « Maos ». J’avais lu dans des livres de journalistes, de flics, ce qu’avait fait un tel et un tel, Fauchon, les bagarres, l’enlèvement de Nogrette, je refaisais l’histoire. Non décidément ils ne diront rien, ils y croyaient, c’est peut-être pour ça que je les voyais si tristes aujourd’hui.

Benny le rouge et le 22 Mars, tout ça se mélangeait. Mais moi pareil, j’allais faire le coup de poing avec les rouges et noirs, contre les sociaux - traîtres. Un des gars d’Expressions m’avait dit, « j’ai vu que t’avais pété un plomb en fonçant tout seul, j’ai bien compris ». Le problème c’est qu’en face ils avaient sortis les barres. Ouais, ouais, et puis j’ai pleuré. Mais c’était plus l’époque, c’était passé, et ceux qui l’ont vécu, ils ne voulaient plus en parler, ceux qui restaient. Il y avait eu beaucoup de portés disparus, la désillusion. Je laisserai donc les photos comme des souvenirs et mes souvenirs comme des trésors. Ils m’ont embelli ma jeunesse et je repense à la casquette de Bill, son regard océan. Adieu vieux camarade.

Pierre Gilles

Lire également « Passe quand tu veux à l’imprimerie. T’appelles. Tu viens. », récit de Constance Krebs.

Note : nous devons ce beau titre "C’est pas patron, c’est ouvrier" à un documentaire réalisé sur Expressions II, dont nous espérons la prochaine diffusion. (remue.net).

30 novembre 2005
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