Canada de Richard Ford, par Claudine Galea

Canada de Richard Ford vient de paraître aux éditions de l’Olivier, traduit de l’américain par Josée Kamoun.

Claudine Galea sur remue.


 

C’est une voix. Une voix qui revient, entêtée, lente, précise. Une chanson sans musique, une complainte sans pathos, une histoire qui traverse le temps, tel un conte, presque un mythe. Non pas un récit avec morale, mais un récit d’initiation, de ceux qui décrivent la vie, avec sa joie et sa confiance inaugurales, ses faux espoirs, ses illusions, ses épreuves, sa dégringolade et, pour finir, sa réparation.

La leçon de vie qu’on en tire n’est pas édifiante, au sens didactique du terme. Elle est le fruit d’une expérience, le lieu de la réflexion, des abîmes, des peurs, la traversée de cette Vie/Mort/Vie que les peuples primitifs respectaient et transmettaient de génération en génération.

Les événements terribles ne sont pas ce qui compte le plus, aucun sensationnalisme, l’art de Richard Ford ne repose pas sur un noir suspense. Tout est dit d’emblée : « D’abord je vais raconter le hold-up que nos parents ont commis. Ensuite les meurtres, qui se sont produits plus tard. »

Cinq cents pages suivent.


Le lecteur se prend au jeu classique qui consiste à suivre le garçon, à être dans sa voix, ses rêves, ses peurs. Mais voilà que de temps à autre, il est tiré de sa confortable identification à l’âge d’innocence par la voix de l’adulte. L’adulte - l’adolescent devenu homme, le romancier ? - fait le point sans précaution, sans sentimentalisme. Le lecteur doit, à son tour, être cet homme regarder lucidement la vie du gamin et tirer de ce qui lui arrive, conséquences, pensées, décisions. Indépendance, responsabilité, perte et deuil, résilience, reconstruction sont au programme de la traversée.

La troisième et dernière partie donne le mode d’emploi rétrospectif de ce qui a eu lieu. L’enfant a traversé la forêt, combattu avec succès, il est devenu un adulte d’âge mûr, professeur : « J’ai toujours conseillé à mes élèves de méditer la longue vie de Thomas Hardy. De méditer sur tout ce qu’il a vu, sur les changements qui ont fait la trame même de son existence sur une telle période. Je les encourage de mon mieux à élaborer un concept de vie ; à mobiliser leur imagination ; à concevoir leur existence sur la planète non pas seulement comme un catalogue d’événements, aléatoires et infiniment déroulés, mais comme une vie, précisément, à la fois abstraite et limitée. Et ce, pour faire la part des choses. »

L’aspect traumatique qui peut nous saisir à la lecture des premières lignes n’est pas ce qui intéresse Richard Ford. Aucune concession à un genre ou une mode romanesque qui consisteraient à spectaculariser un événement pour accrocher le lecteur. D’ailleurs, d’emblée, le ton n’y est pas.

Calmes, non pas froids mais détachés, posés, solides, stables, le ton, le style sont ceux d’un observateur. Pas un voyeur, non, un pêcheur peut-être qui, devant le lac, serait attentif au moindre froissement de l’eau, à l’orage, puis, au retour du ciel bleu et à la fraîcheur du vent. Il devinerait les allées et venues du poisson sous la surface, il patienterait, en accordant sa respiration et ses pensées à l’approche de la prise, à l’esquive possible. Il observerait avec la précision aiguë de ses cinq sens. Avec calme, minutie, il attendrait que le poisson se prenne dans le piège, et il ferrerait la bête sans précipitation mais avec assurance. Il ne ferait pas d’effets de canne inutiles, il ne blesserait pas l’animal, il le sortirait vivant de l’eau. Un sans-faute. Du grand art. Pas la peine d’en rajouter.

Deux cent trente-cinq pages pour l’histoire du hold-up et la vie de famille, deux cent dix autres pour les meurtres qui ont suivi, l’exil, la solitude féroce, vingt pages pour tirer la conclusion du passage à l’âge d’homme. Ni haine ni vengeance ni trahison. Adaptation et survie. Intelligence de l’âme, fatigue du corps, apprentissages multiples. Pas de jugements. L’adolescent était déjà ce pêcheur qu’il ignorait. L’homme a-t-il mangé le poisson après l’avoir pris ? Pas sûr. Si oui, il se sera régalé, ayant pêché juste ce qu’il fallait pour se nourrir. Sinon, il l’aura rejeté à l’eau, frétillant. Le plaisir est le combat, un combat sans débordements, un art martial de l’existence.

On pense à Une saison ardente, un récit bref et parfait qui racontait l’histoire d’un adolescent et de sa mère pendant quelques jours en automne. Avec Canada, Richard Ford embrasse un demi-siècle. Sa focale a changé : désormais il travaille au grand-angle. La voix s’accorde à l’image. Oralement, l’auteur parlerait lentement, d’une voix profonde, la cocasserie de certains épisodes ne ferait pas rire à gorge déployée, mais sourire avec malice, et le récit se graverait profondément dans nos ouïes. C’est ce qui perdure un mois après sa lecture. Des sensations offertes par une voix, les émotions fondamentales, leur nécessaire traversée.Toute une vie.

C. Galea

30 septembre 2013
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