Carrejaire de vènt

Carrejaire de vènt...
J’ai une fois inventé ce mot, pour sa révérence explicite aux poètes du Sud, et pour dire surtout que je ne sais rien que "colporter" du vent. Mais, après tout, du Bellay, déjà, avec sa chanson du vanneur de blé ...

Tel est mon rapport à la langue : je brasse du vent - et n’est-ce pas aussi un terme de marine, lequel dit comment s’y prendre avec la brise, et quel ordre imprimer aux vergues pour se jouer de ses caprices, et suivre en même temps la route tracée sur la carte.

Je mêle tout, dans une naïveté dont je me sens à la fois et le maître et le jouet, et dont une voix d’insouciance et de déraison entretient en moi depuis toujours le vertige, contre la plénitude jaune des bonnes manières, des "bonnes ornières", où j’ai quand même roulé ma couche si longtemps, il est vrai.

Contre les formes assises.

Ah ! j’aimerais bien la nommer, cette voix-là, ma voix païenne, puisqu’elle, du moins, aucun visage repérable, aucune étiquette ou commination répertoriés par moi ne l’ont pilotée jusqu’à ma page.

Le vent, la mer, manière, donc, de dire : la langue.

Et, plutôt que ce qu’on ferait d’elle, ou avec elle, en claire conscience, comme si elle pouvait se résoudre au morne et plat balisage des "autoroutes de la communication", lesquelles suivent jusqu’à plus soif leurs lignes de fuite, dire comment on s’égare en elle, comment on y perd parfois jusqu’aux plus anciens havres, chenaux, balises et feux.

La poésie serait cette mer improbable où naviguent Pantagruel et ses compagnons, haulte mer ouverte, puisqu’on y voit jusqu’à cent mille alentour, mer calme, et offerte, une fois passée la rigueur de l’hyver, et advenente la sérénité et tempérie du bon temps.

Les amis y reçoivent à pleines poignées des paroles gelées que la chaleur de leurs paumes libère des bogues de glace qui les enchâssent, faisant ainsi renaître des pans entiers du monde, comme partent des fusées pour illuminer notre nuit, notre solitude, et calmer les affres de notre mort.

Et pour peu qu’ils approchent leur bouche de ces choses figées, et que leur souffle court, leur âme fragile, aident à la renaissance, alors volent de l’un à l’autre les mots captifs, jouant à nouveau en liberté dans l’air serein : de toi à moi, de nous à nous, vient la parole, acte des amoureux.

Et c’est alors qu’on fait peau neuve : on le croit, du moins. On croit briller d’un bel éclat. Et que les autres y trouvent leur compte, embarqués à leur tour sur nos vaisseaux fragiles, et les menant à leur gré.

Encore nous a-t-il fallu courir, tous ensemble, et nous risquer, sur cette mer boréale aux contours flous, aux courtes aurores. Aux rivages incertains.

Il y faut une belle confiance, et toujours jeune.

Ne pas craindre, comme les compagnons d’Ulysse, à ce que dit Dante, ou comme ceux de Colomb, que le milieu mouvant un jour s’effondre sous nos pieds, et s’ouvre aux abysses jusqu’à nous perdre et, avec nous, définitivement, jusqu’à perdre, et le sens, et donc le monde. Non, ne pas craindre cela, même si, dans je ne sais quelle absurde éclampsie, la parole a pu, une fois ou l’autre, céder sa place à la force brute, au mauvais silence de l’oubli, au rien de l’aphasie.

Pour l’essentiel, la langue nous porterait, depuis la brève enfance panique et éblouie où, selon Proust, l’on croyait aux choses comme sans doute à sa propre mère, où l’on vivait, dit Bonnefoy, dans l’évidence du réel, depuis ces premiers gestes d’appropriation où s’harmonisaient, se confondant l’un l’autre, l’amour des mots et l’amour du monde.

Quoi qu’il en soit de ces souvenirs qui ne sont peut-être, après tout, que des fantasmes, il me semble que le colporteur de vent doit une part de sa petite audace à cette assise. Et peu importe qu’elle ne soit qu’un mythe, ou un rêve, si elle continue à nourrir.

Cependant l’avancée de page en page, de livre en livre, n’accumule aucune preuve. Plutôt, elle approfondit un manque ; elle creuse un vide. On peut bien aligner toutes ces phrases écrites depuis si longtemps, et autant dire depuis toujours, leur perspective fait voir une théorie lacunaire. La langue déborde ce que j’ai dit et ce que j’ai à dire. Ce milieu est trop vaste pour moi. Et c’est pourtant le mien. Le livre fini désigne du doigt, comme d’un moignon, le livre à faire.

Cependant que le réel chatoie toujours au dehors.

Voyez ce qu’en dit Jo, héros d’une nouvelle, fasciné par le travail d’un sculpteur toujours attelé au même modèle.

"Comment aurait-il pu faire, lui, Jo, tout habile qu’il fût à tisser ses mots, oui, comment réussir à faire entrer dans la phrase, qui est, dit-on, un autre chant encore, ce corps nu de femme, avec la tête un peu penchée de côté, les deux mains croisées sur la poitrine, les hanches pleines et si douces qu’on croirait sentir leur fraîcheur, la finesse des attaches, la grâce tout à la fois abandonnée et dérobée de la présence. Certainement, il y avait de quoi être bouleversé à voir comment la pierre, sous les mains du sculpteur, se faisait plus malléable et docile que la langue, plus souple, plus exacte, plus vraie que les mots. Eux, leur cohorte indéfinie ne cesse d’encercler le motif, et Jo s’essoufflait aux pages comme un compagnon malhabile, toujours insatisfait, toujours précaire, jamais dedans tout à fait, seulement tournant autour ; perdu, et comme abîmé dans l’abstraction des signes.
Au reste, une exposition de ses livres, cette sorte de rétrospective de papier, aurait-elle signifié quelque chose. Ils étaient bien présents autour de lui quand il travaillait dans son bureau, mais comme autant de choses mortes, défroques ou pelures qu’on abandonne une fois passée l’excitation de la chasse ; des massacres en fin de compte, et qu’il oubliait à mesure qu’il recommençait à écrire, un mot, une page chassant l’autre, dans une perpétuelle course dans le temps. Tout au plus pouvaient-ils attester d’une sorte de difformité, de celles qu’on se cause à répéter les mêmes gestes, étalant ses lignes, ses sillons, claudiquant comme les anciens laboureurs, un pied sur la butte et l’autre dans la tranchée.

Cela dit - "cela" qui se trame dans la tête d’un personnage de fiction, lequel n’est donc qu’un simulacre-, cela dit, on continue d’écrire, on fait son travail... On voudrait pouvoir affirmer, comme l’écrit Rilke à Clara le 12 octobre 1907, qu’on est en chemin de devenir un ouvrier, sans qu’il y ait là de pose, ni de fausse modestie.
Ce serait simplement reconnaître, en fin de compte, que la dernière ligne, le dernier poème pris sur la langue, auront toujours ce visage d’incomplétude et d’inachèvement. Jusqu’au dernier mot. Jusqu’à l’ultime : on pourra toujours se retourner, demeurera la part irréductible de l’obscur.

Et voici, en résumé, la donne d’une si belle querelle : s’il s’agit de faire briller dans la parole - mais pourraient-ils avoir, ailleurs que là, un statut ? - les liens qu’on tisse avec le monde, avec les autres et avec soi-même, cette manière spécifique qu’on a d’habiter le présent de la terre - et j’y inclus aussi le passé de la langue qui, obscurément, continue de nous travailler -, alors, oui, il faut bien reconnaître que, tout en nous acharnant à parler au plus juste notre langue maternelle, c’est "l’énigme" que nous parlons.Et c’est elle, cette énigme, que le souffle de la parole essaime vers les autres.

Manière de dire ?
Manière d’aimer : Pantagruel lui répondit que donner parolles estoit acte des amoureux.

Ce texte est paru dans États provisoires du poème I (Cheyne éditeur- La comédie de Reims, 1999)

mars 2000
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