Christian Garcin & Patrick Devresse | Mini-fictions, 20. À la rivière

photos Patrick Devresse, textes Christian Garcin.
Une série de textes et images en dialogue, à suivre en son intégralité ici



©patrickdevresse


Il s’affaissa en grimaçant. La pointe de la lance qui était restée fichée dans son bassin lui causait une douleur terrible. Il suait. Ses dents claquaient. Il regardait autour de lui comme un fou. Puis, convaincu qu’il était seul, que personne jamais ne le retrouverait si loin de ses itinéraires habituels, il renonça à fuir. Tout était fini. Allongé dans l’herbe, tout près d’une rivière qu’il n’avait jamais vue auparavant, il sentit les souvenirs affluer. La douleur semblait s’estomper. La rivière était bleue. Il chercha dans sa mémoire quelques instants de paix et de sérénité identique à celui-ci, et n’en trouva pas beaucoup. Tout petit enfant peut-être, mais c’était si loin, est-ce que cela avait seulement existé, tout se perdait dans les brumes, comme ces matins de débuts de grands froids où le regard ne sert plus à rien et que seuls comptent les bruits et les odeurs. Il ferma les yeux et pleura. Sa vie avait été violente et amère. Le doux bruit de la rivière le berçait. Il sentit sur sa joue un insecte, et éprouva pour lui quelque chose comme de l’amitié. La douleur dans son bas-ventre s’était calmée. Il eut un mouvement du menton, comme un sanglot étouffé. La dernière image qui lui vint en mémoire fut le visage inquiet de sa mère penché sur lui un jour lointain, si lointain qu’il l’avait oublié, peut-être même rêvé à la seconde précise où il y sombra tout entier.
Les saisons se succédèrent. Des animaux le boulottèrent. Un jour un oiseau se posa sur son crâne de craie. Quelques mois plus tard son corps délesté de chairs fut enseveli sous une coulée de boue. La neige, l’herbe renaissante, les passages des troupeaux, les cycles toujours recommencés, s’échelonnèrent au fil du temps. Les années défilaient, rapides comme les nuages les jours de grand vent. Des hommes qui arpentaient ces mêmes territoires couraient parfois au-dessus de lui en poussant des cris ‒ puis plus rien pendant des mois et des mois. Quelques siècles passèrent. Quelques millénaires. Son squelette demeurait enfoui dans la boue, près de la rivière qui changeait de lit, puis y retournait, puis changeait encore, et les animaux toujours venaient s’y abreuver, frappant sourdement le sol de leurs petites pattes. Le climat se modifia. Les glaciers refluèrent, les herbes changèrent, les fleurs se modifièrent. Les saisons toujours se succédaient, rythmées par les vols d’oiseaux migrateurs, les neiges éparses, les vents, les brindilles renaissantes, les courses d’animaux, les pas rapides d’humains au-dessus de lui.
Un jour, cela faisait dix-mille années environ qu’il s’était affaissé dans l’herbe grasse, deux enfants heurtèrent le sommet de son crâne, qui dépassait du sol en raison d’un léger glissement de terrain. C’était près de la rivière qu’un jour on avait nommée Columbia, pas très loin d’un assemblage d’habitations auquel on avait donné le nom de Kennewick. On le dégagea avec précaution de sa gangue de boue. Quelques humains graves et silencieux entreprirent de le nettoyer, l’examiner, le mesurer. L’un d’eux, qui portait des verres devant ses yeux et une barbe fournie, l’identifia comme un homme d’une quarantaine d’années, probablement mort des conséquences de la pointe de lance en pierre qui était toujours fichée dans son bassin. Selon ses analyses, disait-il, cet individu ne correspondait pas aux autres types d’hommes peuplant la région à cette époque : ses traits avaient été ceux d’un Caucasien, et non d’un Amérindien, ce qui indiquait une origine sans doute européenne, et non asiatique. Il estima aussi que l’homme n’avait pas eu une vie paisible, qu’il crispait souvent la bouche et pleurait probablement beaucoup.


14 septembre 2015
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