En route vers le monde à La Roche-sur-Yon

On connaît ici La Roche-sur-Yon par son action pour l’écriture et la littérature, via La Maison Gueffier. Le croisement avec les arts visuels, et en premier lieu le cinéma, s’opère avec ce festival, il promet d’être fécond.

en route vers le monde : ce festival de cinéma, dont la cinquième édition témoigne d’une direction artistique affirmée, a pris pour parti de donner la parole : au public, aux auteurs, aux critiques ; de tout organiser, fonder sur la prise de parole et l’échange.

le magic mirror

A son retour de l’édition précédente d’En route vers le monde, à laquelle il avait contribué en tant que critique et médiateur, François Bégaudeause réjouissait (dans les cahiers du cinéma cet hiver), que “tout (y) soit fait pour que le festival soit davantage qu’un concours d’avalage de films, pour faciliter en tout cas la digestion en stimulant la rumination. il n’est pas si courant que la parole soit ainsi placée au centre des dispositifs festivaliers.”

L’édition 2006 édition de cet évènement modeste et ambitieux pousse plus avant dans cette voie de la prise de parole et du questionnement de cette parole, de ses modalités, de son enregistrements. L’équipe des cahiers, via Bégaudeau et Emmanuel Burdeau, rédacteur en chef, a d’ailleurs été mise à forte contribution : sont donc proposés, ces jours-ci, du jeudi 19 au mardi 24 octobre, plusieurs cycles thématiques :

Multiplicité des langues au cœur de la langue française, dans la cité, à l’école (avec projection de « Wesh Whesh » en présence de Rabah Ameur-Zaïmeche ainsi qu’un débat animé par Arnaud Laporte),

Cinéma et démocratie avec projection des films « Des exceptions à l’absolu » (de Florence Miettaux) et « Rêves de France à Marseille » (de Jean-Louis Comolli),

La langue du témoignage avec projection du film « S21, la machine de mort khmère rouge », de Rithy Panh,

Le cinéma, un art physique (en présence des réalisateurs Antony Cordier et Laurent Cantet).

La mise en abyme est réelle et par essence risquée : j’aurai l’occasion d’interroger François Bégaudeau et Emmanuel Burdeau sur leur écriture critique, tenterai d’en rendre compte ici même. Retransmission en léger différé sur remue.net, en somme, pour ceux qui ne peuvent se rendre à La Roche sur Yon (cinquante minutes en train depuis Nantes, c’est tout près du monde et même de Paris), c’est La Roche sur Yon qui ira vers vous : en route vers le monde ,voilà.


Voici donc :

Ce qui frappe en temps de festival – et c’est consubstantiel à ce qu’est le temps particulier de festival – c’est que, tout étant dans tout (et la bière dans les verres plastique, me moquera-t-on), les choses, qu’on y attend/fait/rencontre s’avèrent poreuses – et en premier lieu ces thématiques au-dessus présentées.
Corps et parole comme en fil rouge, ça commence par l’épatant « Roméo cherche Juliette, Juliette cherche Roméo » de Julia Cordonnier, récit au plus près des souffles et regards de quelques ados en chantier théâtral : la langue de Shakespeare résiste et prend, peu à peu prend et apporte aux jeunes plus qu’ils n’auraient imaginé (de “Shakespeare ça va pas dans notre bouche” , à “tous les détails de l’amour, tous les détails des sentiments ils sont dits dans les mots de Shakespeare, et en fait, à force de le répéter, on s’approprie les sentiments, et y’a une certaine jouissance de le dire et faire que cette langue devient ta langue”, passant par “C’est une langue qui porte, qui rythme, aussi ; c’est une musique, intime. C’est un langage qu’on s’approprie, au début il nous est étranger, et après, en fait, c’est comme si je parlais avec mes mots.” )

Langage du corps : c’est aussi ce qui m’a au plus haut marqué dans « Des Exceptions à l’absolu » de Florence Miettaux, enregistrement des longues, longues, négociations des militants et des responsables politiques à propos de la double peine entre 2001 et 2003. La langue en plein, langue d’avant l’attaque, langue des découragements, des colères, des fatigues, de la reprise, de la négociation – la démocratie au travail et ce qu’a d’ingrat ce travail. En face, l’homme politique est candidat, c’est insécable, et voir à ce point comme cet état marque son corps, des mains (qui ne cessent de mimer des répartitions, poires coupées en deux-trois-quatre-et-plus, équilibres, déversements-réversements, du yamoyen-mais-va-falloir-jouer-serré) aux yeux, est, au sens propre, saisissant. Au milieu du réel, entre les murs du cabinet, ce qui nous saisit alors n’est pas le volé du off, rien ici n’étant volé, ce qui nous saisit c’est la force de persuasion mise en œuvre, et les disjonctions visibles entre ce qui est dit et comment, avec quoi (avec quoi : avec les mains) c’est dit. Au-delà d’un simple “le corps ne ment pas” , voici : le corps dit une vérité, les mots une autre, le mix des deux fabrique une réalité. (Et cette réalité touche, avec la dureté qu’on sait, des vivants, ici et maintenant.)

les alphas

Le cinéma de Laurent Cantet, cinéma de fiction collé aux bruits du monde, dehors : tout s’y lit du dedans par le mouvement et surtout par l’arrêt, le frottement, l’empêchement du mouvement des corps : le corps empêché dit la honte sociale autant que le désir furieux d’émancipation (aussi appelé adolescence). Le chantier entamé avec François Bégaudeau, l’adaptation à quatre mains de son livre « Entre les murs », entre les murs d’une vraie école, en présence de vrais ados, c’est aussi de la négociation avec le réel, c’est aussi accepter que “l’archétype, social, culturel, soit (malheureusement ?) une composante du réel en sa richesse”, c’est aussi accepter que parfois il surgisse tel qu’on préfèrerait pas. Et saisir ce qu’il y a de vif dans ce qui surgit, là, face à soi.
A ce titre le deuxième court-métrage de Cantet, « Jeux de plage », daté de, fait office d’exemple : on y découvre Jalil Lespert, comédien encore amateur, saisi en éclosion, tenter d’échapper à la filature maladive – et maladroite – d’un père saisi par la peur panique de voir le temps se dérober sous ses pieds. Le père est joué par le père de Jalil Lespert, Jean, et la glissade du fils vers l’âge adulte, en même temps que celle, spéculaire, du père vers autre chose (aussi appelé vieillesse), se lit dans l’opposition des corps – et s’entend dans leur échange final :


— tu sais malheureusement, à cinquante ans il y a des choses qu’on comprend mieux qu’à vingt.

— mais j’en ai rien à foutre

— bien sûr t’en as rien à foutre, qu’est-ce qu’on peut comprendre à vingt ans

— j’ai pas vingt ans, j’en ai dix-huit !

(Notre corps ne sait parler autre langue que la sienne, sans un trajet, volontaire ou contraint.)

« Un jour d’été », premier long métrage de Frank Guérin, bien plus que le bébé du régional de l’étape, révèle une aisance au filmage des ados, au recueil de leur voix trop sourdes, trop jetées, mal assurées, autant qu’à faire voir un Jean-François Stévenin soudain flanchant, roc si bien assis et soudain dessoudé, branlant, parti ; révèle un cinéaste en digne écho de Laurent Cantet.

Et puis, le choc.
Ne pas chercher l’analogie, ne pas seriner « Nuit et Brouillard » puisque c’est encore autre chose, « S21, la machine de mort khmer rouge » de Ritty Panh, tout autre chose.

Cette séquence qui instaure un malaise grandissant permet justement de comprendre l’intériorisation profonde d’une mécanique, celle qui précède précisément tous les génocides. L’ancien tortionnaire est au milieu des salles et des couloirs vides, désormais désert. Il éprouvait un malaise face au langage, aux paroles et aux aveux, soulignant le déni et le camouflage de la mémoire. La victime ne supporte pas d’être victime, le bourreau somatise, travaillé par un déni qui lui assure une conformité face au temps présent. Il refuse son statut de bourreau. C’est son corps même qui le lui restitue. Il semble être à l’aise dans ces lieux. Le comportement de son conditionnement fait retour. Il refait les gestes du temps ordinaire de la terreur. Les portes se mettent à claquer, les gestes à s’emballer. La voix se durcit, les attitudes retrouvent une soudaine vigueur. Les anciennes actions routinières, vieilles d’une vingtaine d’années, reprennent vie : cris, menaces, tortures, coups de bâtons, humiliations. Mais l’on comprend rapidement en suivant cette plongée de l’ancien bourreau au cœur de lui-même qu’il ne mime pas. Il ne joue pas les gestes comme un acteur restituerait une action pour les besoins de la caméra. Rithy Panh n’exprime aucun besoin, n’impose aucune situation. On comprend au contraire que la caméra saisit un inconnu. Le bourreau ne joue pas, ne fait pas ‘comme si’ mais vit littéralement, incarne ce que sa parole dénie. Une brèche explose devant le spectateur. Il a comme une joie de retrouver l’ordinaire de cette jeunesse passée. Elle fait retour dans l’action même du corps tout en mettant en lumière ce qui appartient à la machine idéologique. Pour atteindre un tel degré d’intériorisation, il aura fallu un extrême conditionnement idéologique et psychologique. Le bourreau s’inscrit dans une logique d’autant plus générale qu’elle prend une forme génocidaire. En retrouvant son cadre, le bourreau retrouve les conditions de son encadrement. Ce que son esprit et ses paroles dénient, son corps le retrouve. Les gestes systématisés se répètent sans se mimer ou se singer. Ils sont d’autant plus terrifiant qu’on comprend qu’ils n’appartiennent pas à un dispositif cinématographique mais surgissent de la situation.

(Sébastien Rongier, « Ailleurs, au bout des routes… (Cambodge, Rwanda) », in Recherches en esthétique, n°10, octobre 2004).

Ce qui terrasse, le mot terrasser n’est pas trop fort, dans ce documentaire, oui, c’est cela, cette redite à l’aise, en tongs (dont le bruit de succion caoutchouteuse au sol ne cesse), cette répétition sans forcer des gestes et paroles du bourreau – et l’impressionnante fermeture de leur visage quand le témoin tente de se faire entendre, de leur faire entendre ce qu’ils ont fait, de leur faire dire qu’ils sont coupables.
(Notre corps, malheureusement, sait trop bien parler sa langue propre, qu’il l’ait choisie ou bien qu’on l’ait contraint).

S21

Et c’est pour moi là que ça s’arrête, les jambes coupées la langue sèche – le monde en route, à une prochaine.

[Guénaël Boutouillet]


Oui, c’est cela, exactement : la langue est une machine qui ne marche jamais comme on voudrait. On voudrait se parler entre père et fils (« Jeux de plage », « Tous à la manif »), entre associations fédérées contre la double-peine (« Des exceptions à l’absolu »), entre socialistes marseillais (« Rêves de France »), entre le français Maghrébin qui débarque au bled et ceux qui n’en sont jamais partis (« Bled number one »), ça ne marche jamais comme on voudrait. Vous dites, et à mesure que vous dites fabriquez autant de lumière que d’obscurité. Malédiction de la parole : indispensable et nuisible ; outil et obstacle ; ciment démocratique et pomme de discorde. Le seul moyen de se (faire) comprendre, le meilleur moyen pour que fleurissent les incompréhensions. Le seul moyen pour se faire entendre, le meilleur moyen pour créer du malentendu.

La question se pose pour l’écrivain contemporain de savoir dans quelle mesure il se plonge dans ce beau merdier. A priori, il n’y a pas de raison. On est tranquille chez soi, souverain dans sa langue, secrétant les textes qu’on veut, comme on veut, soumettant nos propres mots au heurt très relatif de nos propres mots, boxe contre soi qu’on n’omet jamais d’arbitrer en notre faveur, match qui tourne toujours à notre avantage, malgré les supposées douleurs, les supposés obstacles, et au prix certes de journées parfois longues et dépeuplées – doux sacerdoce. Pourquoi donc, vivant dans un tel royaume, s’avancer en terre étrangère, là où d’autres que soi, et nombreux avec ça, osent s’arroger le droit d’émettre des phrases. Autant rester bien au chaud dans ses mots, dans le giron des phrases libres de leurs mouvements et glissant sans frottement sur la feuille ou l’écran d’ordinateur. Paisible cocon de mots auto-gérés, berçante docilité de Word.

Et pourtant on y va. Maso, peut-être.

Il faut dire qu’on est un peu habitué. Un livre sort, c’est déjà une perche bien tendue à la langue bien pendue des commentateurs. Et jamais le commentaire ne s’ajuste exactement à l’idée que vous vous faites de la chose écrite par vous émise. Malentendus, mécompréhensions. Contresens, même, parfois, il faut subir cela et si l’on était ingrat, et bourgeois, on s’en plaindrait presque.

Déjà un peu blindé, donc. Le cuir tanné par des dizaines de lignes d’à côté de la plaque, aussi approximatives dans l’éloge que dans la réprobation. Mais là c’est encore le stade au-dessus. Centaines de bouches à la fois, tournées vers vous et qui parlent, les insolentes, qui parlent et prétendent être écoutées encore, et qu’on leur réponde. Leurs propriétaires viennent de voir un film, ils ont des choses à dire ; ils ont suivi un débat sur la démocratie ou sur autre chose, ils ont des choses à dire. Dès lors : écouter, répondre, relayer, rendre justice, traduire s’il s’agit d’une parole adressée à un tiers, assurer la communication. J’étais tellement mieux chez moi à concocter mes petits textes souverains avec mes petites mains, savonnées au préalable pour ne pas salir le clavier.

Une question sans rapport avec le sujet ? La zapper courtoisement. Une bande de pédagogues amis venus parasiter un débat sur la langue française ? S’en désolidariser, tout en marquant l’accord fondamental. Une lycéenne dit qu’elle s’attendait à un vrai film ? En rire – sans se forcer il est vrai. Un silence qui semble de plomb lorsqu’on invite la salle à parler ? Reprendre le fil du dialogue, faire comme si, ne pas pester contre cette peste de plèbe qui parle sans y être convié et se tait quand on l’y convie.

Qu’est-ce que je fous là ? Je veux rentrer chez moi.

Qu’est-ce que je fous là ? Je suis chez moi.

Cette parole-là, c’est chez moi. L’ordinateur, les phrases qui glissent sans frottement, c’est chez moi aussi, mais pas plus. Il y a la littérature écrite muettement, et celle qui s’imprime à même la foule, ou qu’écrit la foule spontanément, toute bouche dehors, et les deux à parts égales font des livres.

Qu’est-ce que je fous là ? je suis chez moi. Cette parole précaire, inaboutie, lacunaire, frustrante, gonflante, c’est la mienne, c’est de là que je viens, c’est cela que je ne veux pas voir la parole souveraine des romans oblitérer, comme on efface un cousin compromettant sur une photo de famille.

Le lundi 23 octobre, 9h, est projeté « S21 », le film de Rithy Panh sur le génocide cambodgien. Lorsque se rallument les lumières, nous débarquons dans la salle pour un débat sur les procédures de témoignage au cinéma. Nous, c’est-à-dire : James Burnet, qui évoquera sa collaboration avec Rithy Panh, deux cinéastes auteurs de films à la démarche semblable, et moi pour les faire parler , assurer le lien entre eux, et le lien entre eux et la salle emplie essentiellement de lycéens et d’élèves de BTS, que leurs profs ont tiré jusque là un lundi matin, 1 million sept-cent-mille morts dans ta face, et qui sont d’un calme admirable, scotchés peut-être par la bombe S21, mais attentifs aussi à ce qui se dit, à peine quelques chuchotis polis pendant cette heure et demie de discussion. Au bout de laquelle je me tourne vers eux, jeunes gens, gens jeunes, vous avez des questions, des remarques, des réserves ?

Comme souvent, c’est une adulte qui va prendre la parole. Pour dire qu’elle y est allée à S21, et que voyant les photos des morts qui tapissent le mur du mémorial, elle a senti qu’ “ils lui demandaient des comptes”.

Il faut rendre la salle, nous remercions, et James Burnet émet un dernier désir, celui d’entendre un des “jeunes” (il dit “jeune”, il a raison) parler un peu de ce qu’a ressenti le film.

Je lui en veux un peu, à Burnet. On terminait pépère et il nous remet dans la difficulté, cet andouille.

Alors qu’il a raison. On aurait parle de mémoire et de transmission pendant une heure et demie, et à aucun moment on ne s’enquerrait de la réception de ces filles et garçons de 18 ans ? Il a tellement raison qu’un cheveux noirs frisés se manifeste aussitôt. Et demande : ok, on a compris, les morts, les atrocités, l’incompréhension des bourreaux par rapport à leurs propres forfaits, mais pourquoi ils ont fait tout ça ? C’était quoi l’idée de Pol Poth ?

Je fais signe à Burnet qu’il n’a que deux minutes pour répondre, une gageure bien sûr, dont il se dépatouille avec concision et clarté. Puis nous sortons et il me dit : c’était une bonne question, c’est normal qu’il ne sache pas, avec l’âge qu’il a. Je dis : oui. Mais Burnet a oublié que la veille au restaurant je l’ai mitraillé de questions semblables : et qui était Pol Poth, et quel programme s’était-il donné au juste, quel était l’esprit de tout ça, et ceci, et cela. Une mitraillette. Il n’y a pas les jeunes qui ne savent pas, et les moins jeunes qui savent. Il y a que ce jeune aux cheveux bruns frisés, c’était moi la veille avec moins de cheveux moins frisés. Pas de différence qualitative entre qui que ce soit ici. Des écarts sans doute, mais un ensemble auquel nous appartenons au même titre. Je suis chez moi, et la Vendée n’y est pour rien.

[François Bégaudeau]

(François Bégaudeau est auteur, plusieurs de ses livres sont publiés aux éditions Verticales.)

30 octobre 2006
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