« Enveloppé d’ombre présage de clarté »

Résumé

Pour récapituler, disons qu’il s’agit de l’histoire de cinq ou six personnages,
pour la plupart encore vivants, qui s’invitent à boire les uns les autres,
surtout glacé, parce que c’est l’été. Il leur arrive parfois de servir
sur un plateau du vin accompagné de fromage, d’olives et de pastèque,
voire de préparer une légère collation. On peut aussi envisager l’intrigue
à la manière de triangles qui se recoupent [...]

Ce « résumé » du roman n’apparaît pas en pré- ou postface de Seule la mer ni dans un entretien avec Amos Oz. Il appartient au roman dont il constitue une des lignes narratives.
Il se poursuit dans un autre chapitre :

Au fond, on pourrait résumer la situation ainsi : un homme est chez lui. Son fils est absent.
Sa bru vit sous son toit en ce moment. Elle
sort. Revient. Elle fréquente actuellement quelqu’un de brillant,
il couche avec elle quand il a le temps, un garçon débrouillard qui va et vient [...]

Ce roman, quoique de construction formelle élaborée, n’est ni obscur ni complexe. S’il propose plusieurs lignes narratives qui se croisent, toutes concourent à un unique récit : l’existence quotidienne de cinq ou six personnages qui se connaissent - qu’ils s’apprécient ou pas est sans importance -, récit qui prend fin sans résolution fracassante puisque, si fracas il y a, ce sont ceux assourdis du deuil, de l’amour, du voyage, de l’arnaque, de la vie professionnelle -, du tragique ordinaire.
Ce n’est donc pas pour venir en aide à un lecteur qui risquerait de s’égarer que, à deux reprises, l’histoire lui en est ainsi résumée.

Dans le chapitre intitulé « Magnificat », sont explicités ceux qui participent au roman : « le narrateur fictif, les personnages, l’auteur implicite, l’écrivain matineux et moi ».
On se demande avec amusement et curiosité quelle relation établir entre « l’auteur implicite » et « moi ». Le « narrateur fictif », comme le « garçon débrouillard », « va et vient » ; de temps à autre un personnage lui téléphone afin qu’il accélère l’examen d’un dossier par une commission, conseille un choix, explicite une situation. L’ « écrivain matineux » travaille à ce roman, regarde la mer, apprécie l’aube, parle de certains de ses personnages qu’il a connus en personne, évoque ses parents et enfants, sans pour autant intervenir dans l’histoire. Il accompagne mais ne se mêle pas. Le nom d’Amos Oz indiqué sur la couverture est-il celui du « moi » ou de « l’auteur implicite » ?

Seule la mer est composé d’une centaine de chapitres, certains de trois ou quatre pages, d’autres de quelques lignes, tous portant un titre. Exemple :

Il est parti

Pour toujours : il est parti. Il n’est plus là. Désormais
cela fera mal. Lève-toi. Va. Dormir. Ou
bien non. Assieds-toi. Prends un autre gin
ou pas. Sors. Reviens. Il
n’est pas là. Là-bas seulement, sur la toile chiffonnée,
subsiste un soupçon de son odeur,
au milieu des remugles de poisson.

C’est Rico, parti dans l’Himalaya oublier la mort de sa mère, qui se parle, s’admoneste afin de s’habituer à l’absence de l’enfant mendiant qu’il avait recueilli.
Autre exemple :

Comment aurais-je aimé écrire ?

Comme un vieux Grec qui évoque les morts et effraie les vivants. Ou
comme un yeti qui erre seul pieds nus. Noter la montagne consigner
la mer à l’aide d’une fine aiguille, telle l’esquisse d’un motif de broderie.
Écrire comme un marchand ambulant russe en route
pour la Chine : il a trouvé une cabane. Il l’ébauche. Le soir il observe,
la nuit il dessine, et à l’aube il a fini. Il paie son écot et s’en va
au point du jour.

On l’aura vu ou entendu (plutôt que lu, peut-être) : c’est un roman écrit en vers, ou si le mot « vers » ne convient pas, écrit en lignes brisées, en phrases interrompues par autre chose que la ponctuation typographique (mais poursuivies à la ligne suivante).
Brisées, interrompues par quoi ?
Désigner ce roman comme « prose en vers » a-t-il un sens ?
À moins que ce soit un poème narratif.

Dans Idée de la prose de Giorgio Agamben, lu récemment, on avait relevé ceci : « Aucune définition du vers, on n’y réfléchira jamais assez, n’est vraiment satisfaisante, sinon celle qui fait de l’enjambement, ou du moins de sa possibilité, le seul gage d’une différence entre le vers et la prose. »
Alors brisées, interrompues par l’enjambement les phrases de ce roman ? Que se passe-t-il pendant le blanc qui sépare une ligne brisée de la suivante ? Le texte se poursuit-il sans mots ou avec des mots sans qu’on les lise ? Retient-il son souffle ou reprend-il sa respiration ?
Lisons encore :

Elle avait la voix douce. J’ai touché
le bord de sa robe. Par hasard.
Ce que je voulais, je ne le savais pas
et ce que je savais est toujours cuisant.

Ces quatre phrases énoncées en quatre vers, extraites du chapitre « Ce que je voulais et ce que je savais », semblent transmettre leur respiration à qui les lit, leur rythme, leur scansion, peut-être : leur façon de les lire, considérée non d’après le sens de ce qui est lu ou la façon dont cela a été écrit - l’écriture en vers inclut-elle le lecteur ? on ne saurait franchir si vite cette ignorance -, mais d’après l’acte même de lire.

Seize chapitres, tous parmi les plus longs, sont écrits en prose. Exemple :

Si seulement elle pouvait

À six heures du soir, Bettine longe le trottoir le plus à l’ombre pour aller à la pharmacie Viterbo, c’est une femme aux hanches pleines, avec une jupe indienne, des boucles d’oreilles, une coupe au carré, un sac qui se balance sur l’épaule. Avant-hier elle a gagné au Loto six cents shekels qu’elle a l’intention de dépenser pour Albert et elle-même. Outre du paracétamol et du calcium, elle se propose d’acheter de l’essence de propolis, de la teinture d’echinacea, du ginseng et des capsules d’ail et de zinc. À la réflexion, elle prendra aussi de la levure de bière et un pot de gelée royale pour Dita qui a l’air vannée, et puis deux petites brosses à dents et du dentifrice à la vanille pour ses petits-enfants qui viendront ce week-end. [...].

Le lecteur aura perçu que la respiration nécessaire - indépendamment du contenu, selon les chapitres et les personnages, violemment désespéré ou tendre, mélancolique ou résigné, indifférent ou joyeusement égoïste -, c’est lui qui doit l’ajuster, elle n’est pas donnée par le texte, pas offerte, pas proposée, encore moins imposée, il doit bien plutôt, avant lecture, la retenir un court instant avant de plonger dedans en la régulant au fur et à mesure.
Si l’enjambement et la césure caractérisent le vers, qu’est-ce qui caractérise la prose ? On aurait aimé avoir à donner mieux qu’une définition par absence ou soustraction.
Quoi qu’il en soit, Seule la mer, en plus du plaisir qu’offre sa lecture, est un bon terrain pour réfléchir à ces questions.


Une Note de l’éditeur précise que « ce livre [est] particulièrement riche en références intertextelles, notamment bibliques ». Quelques thèmes et motifs récurrents sont indiqués. Exemple :

Tous les torrents vont à la mer
et la mer n’est pas comblée ;
au lieu où vont les torrents,
de là ils reprennent leur cours.
(L’Ecclésiaste, 1 : 7, traduction Édouard Dhorme)

Tous les fleuves
vont à la mer, et la mer est silence, silence, silence. Il est dix heures du soir. Des chiens
aboient. Reprends ton stylo et retourne à Bat-Yam.
(Seule la mer, « Et que se cache-t-il derrière l’histoire ? »)


Seule la mer (Gallimard, 2002 ; Folio 4185) est traduit de l’hébreu par Sylvie Cohen. D’Amos Oz ont été récemment traduits Aidez-nous à divorcer et Une histoire d’amour et de ténèbres. Il a reçu le prix Femina étranger en 1988 pour La Boîte noire, le prix de la Paix en 1993.

11 novembre 2005
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