Ismaël Jude | Lisière


Thomas et KF, deux des auteurs les plus assidus à l’atelier d’écriture ont développé de longs et beaux textes sur les lieux de leurs enfances respectives à Ouagadougou et dans le Languedoc Roussillon. Je n’ai pas corrigé une seule phrase.

En écologie, ça porte un beau nom, on parle d’effet-lisière ou d’effet-bordure pour dire une zone de transition entre deux milieux.

Le tronçon de la Petite Ceinture qu’on apercevait sur les ponts de la rue Gandon et de l’avenue de Choisy, à l’angle de la rue des Malmaisons, ce tronçon que côtoyait plus loin la rue Regnault, c’était un cas parfait de lisière ou de bordure. La ligne de chemin de fer désaffectée avait accueilli une biodiversité étonnante : souris, fouines, renards, hérissons, pipistrelles, beaucoup d’espèces d’oiseaux comme le bouvreuil pivoine, le grosbec casse noyau, la sitelle torchepot, le rougequeue noir, le pinson, la pie verdier, le chardonneret, le martin pêcheur, la mésange charbonnière, le geai des chênes, le faucon crécelle... Pour me rendre à mon lieu de résidence, l’Arche d’avenirs, accueil de jour de la Mie de pain, situé au 113 de la rue Regnault, je longeais cette bordure, saluant la sitelle et le grosbec, le hérisson et la fouine. Elle a été recouverte de bitume aujourd’hui la Petite Ceinture (sur décision du Conseil municipal pour permettre l’accès de camions au chantier de la gare RATP Maison-blanche), recouvrant le patrimoine industriel, mettant fin à l’effet-lisière, privant la faune et la flore de leur milieu intermédiaire.

Je rêvais d’un atelier de paroles et d’écriture, l’atelier volant, qui étendrait l’idée de bordure au-delà de la défense du patrimoine industriel et de la biodiversité, une bordure qui serait un refuge pour des hommes et des femmes, dans l’écriture. Cet atelier se tenait dans une salle de l’Arche, chauffée l’hiver, munie de tables et chaises, feuilles A4 blanches, stylos et pochettes jaunes. Que peut l’écriture ? Pas grand chose, à vrai dire. Elle n’offre pas un logement à ceux qui en sont privés. Autant dire qu’elle n’offre rien. Il allait falloir essayer d’interroger les possibilités de l’écriture à partir de cette cruelle, criante impossibilité.

Comment c’était chez vous ? Comment étaient les lieux de votre enfance ? La maison, les rues, l’école, essayez de vous souvenir de vos perceptions et de les écrire. Quelle était la couleur des murs de votre chambre ? Y avait-il une affiche au mur ? Laquelle ? Et aujourd’hui, où vous sentez-vous chez vous ? Qu’est-ce qu’un lieu hospitalier ? Quelles villes comptent pour vous ? Et quelles personnes ? Dessinez la carte des visages et des noms qui vous importent. Écrivons d’hier à aujourd’hui les lieux qui sont les nôtres.

Répondant à ce genre de questions, l’ensemble des textes produits dans l’atelier aura été d’une grande diversité : une page ou des dizaines, une seule phrase mais d’une telle justesse : "ça me fait chier", des haïkus (Géromine), un poème, fulgurant (Marc), les articles d’une encyclopédie fascinante (QKH), les textes de Thomas et KF sur les lieux de leurs enfances, bien d’autres textes et d’autres prises de paroles brutes, anonymes, personnelles ou collectives.

L’atelier volant, à défaut d’être un abri, aurait été une bordure, modeste, éphémère, suspendue dans un espace et un temps utopique, un sol partagé, que les bétonneuses, les asphalteuses, ne recouvriront pas.

1er mars 2018
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