Jacques Serena | Darnal

Avant tout, il faut dire Darnal. Comment dire Darnal sans trop devenir inélégant. Il m’avait connu alors que j’étais encore dans ma phase crises. Donc, quand il me revoyait, toujours quelque chose, dans son regard, sous-entendait : je t’ai vu crever la gueule ouverte. A part ça. Un comédien local. Du genre qui avait eu jadis on ne savait plus quel prix, ce qui s’appelle un bon départ, qui remontait à loin et ne s’était jamais confirmé, au contraire. Son nom ne disait plus trop rien à personne, à part bien sûr aux autres comédiens locaux que ce vieux prix empêchait encore de dormir et qui continuaient de le traîner dans la boue. Longtemps qu’il ne se produisait plus que dans ce petit local où personne ne venait. D’après moi, à cause qu’il était mauvais, à bramer comme un âne du début à la fin avec ses yeux exorbités. D’après lui, à cause de complots contre lui, certains officiels que ses idées auraient dérangés. Ce qui ne tenait pas debout, puisque ce local était municipal, que c’étaient ces dits officiels successifs qui le lui avaient toujours alloué, qui savaient mieux que personne son don d’adapter rondement ses idées aux leurs.
Le local. Quelque chose d’un peu double, un lieu auquel on a plus souvent pensé qu’on y est venu. Etranger et en même temps intime, bref. Je sui arrivé devant. Et vite, avant de trop réfléchir, je suis entré, j’ai foncé dans le couloir. Vanné, mais énervé, l’instinct carnassier. Couloir étroit, velours rouge élimé, odeur sèche de poussière, de poudrier. Une porte, loge, le mot tracé à la craie. J’ai tapé, grave erreur, que je commettais à chaque fois. J’ai aussitôt entendu le verrou mis en hâte, le double tour de clé.
Ouvrez, Darnal, ai-je crié, ouvrez, c’est moi, c’est pour les textes que je vous avais donnés, vous savez, que vous ne m’avez jamais payé.
Oh mon Dieu, l’ai-je entendu bafouiller, non, une autre fois, quelle heure est-il, oh mon Dieu.
Et puis, silence. Face à la porte verrouillée. Un autre moment de détresse en train de se graver. Mes poings se mettant à boxer le panneau de bois. Ce vieux taré, lui faire cracher ce qu’il me doit, depuis le temps, pas le lâcher cette fois, menacer au besoin, voire molester. Deux articulations enflant rapidement sur mon poing. Ce vieux fou là-dedans si sûr de lui, me connaît mal, lui faire exprimer une bonne fois un vrai trouble. Me sentant froid et fou, le plus fou le plus givré le plus irréductible salaud reculant, m’adossant au mur du couloir, jambe repliée, prête à envoyer le pied frapper, plus possible maintenant de repartir les mains vides.
Darnal effaré dans la petite loge. Où il n’était pas seul. Me surprenait toujours de ne pas trouver Darnal seul, me sidérait qu’il ne soit pas plus fui. Cette fois, c’étaient deux filles aux seins nus et un nain. Filles qui se sont présentées, disant : on est les Sellam sisters. Ne semblant pas gênées une miette que je puisse voir leurs seins. Darnal, assis sur un tabouret, avec à coté de lui un seau d’eau d’où dépassait le goulot d’une bouteille et une rose. Rose qu’il s’était acheté lui-même, on le sentait, je ne sais pas à quoi, ou il l’avait trouvée par terre. Darnal a sorti du seau la bouteille, a empli un godet en plastique de vin blanc avant de le boire.
Alors tu viens me voir, ah mais c’est que tu arrives tard, je suis déjà passé, la prochaine fois appelle donc mon agent, tiens, ma carte, son numéro est dessus.
J’ai pris la carte, que j’avais déjà, qu’il me donnait à chaque fois qu’on se voyait, et souvent deux cartes au cours de la même fois. Ne pas le laisser me parler, ni me regarder avec cet air, rognant mon aplomb. Me renfonçant la tête dans ce que j’étais au fond, un type qui sans prévenir se mettait à agoniser la gueule ouverte. Darnal était le seul à pouvoir en un rien de temps me faire replonger, mais comme il était aussi le seul à qui je pouvais réclamer de l’argent. Et non seulement ses mots, son air, mais il y avait aussi son ricanement, et les pieds du tabouret sur lequel il ricanait qui se mettaient à cliqueter sur le plancher.
Encore en rade, mon pauvre, tiens, finis mon sandwich à la mortadelle, attrape, ne te gêne pas, mais la prochaine fois passe par mon agent, tiens, voilà la carte, et qu’est-ce que c’est que cette histoire de textes, si tu es en rade, tu n’as qu’à simplement me dire que tu es en rade, ah, t’est-il déjà arrivé de parler franchement, ma foi, je ne sais pas, peut-être que tu aimerais ça, tiens, voilà un billet, prends, ne dis rien, finis mon sandwich, ne te gêne pas, mais tiens, pendant que tu es là, balaie donc ma loge, c’est bon pour un auteur, d’avoir un balai à la main, ça l’empêche de trop écrire, tout le monde veut jeter sa bouteille à la mer, mais le problème c’est que plus personne n’en ramasse, de toute façon il n’y a plus de mer, comme je l’ai dit pas plus tard que ce soir en public, plus de mer, les gens n’aiment pas qu’on leur dise en face la vérité, mais moi, ils peuvent toujours venir, ou envoyer leurs espions, s’ils croient que je ne les repère pas, et encore, ils ne comprennent pas tout, le jour où ils comprendront tout.
Jamais eu besoin d’avoir un balai à la main pour ne pas trop écrire, ai-je rétorqué, et je suis venu pour cet argent que vous me devez pour mes textes que je vous ai donnés, pas pour vous voir dans votre show. Ce fou, ai-je dit en m’adressant aux sisters, ce vieux fou croyait que j’étais venu pour le voir dans son show, il croit encore m’en imposer, à moi, lui, mais regardez, je lui tousse à la figure, regardez, à sa figure, je tousse.
Et je l’ai fait, et refait, et refait. Et il n’a rien dit, ni cherché à m’en empêcher, ni à se protéger la figure. Je savais que ma voix avait résonné trop vibrante, avait été un peu trop la voix de celui qui brûlait ses dernières cartouches, n’empêche. Sous mes yeux, j’ai vu Darnal dépérir à vue d’œil. L’ai vu, sous mes assauts de toux, s’assombrir. Enlaidir à vue d’œil. Un homme qui venait de tout reperdre à la roulette. Se mettant à sentir la pharmacie. Alors là, m’est venu à l’idée que, peut-être, il avait, soir après soir, espéré que je vienne pour assister à son show. Que je sois, devant les autres, celui qui serait venu spécialement pour le voir lui. Pour épater deux sœurs et un nain. Il en était là, réduit à eux, à moi.
Alors Darnal vaincu. Exténué. Moi aussi, je me sentais fatigué. Et comme il occupait le seul siège de la loge, je me suis allongé sur la moquette. Où les sisters étaient déjà. Le nain avait disparu, on n’avait pas vu où, quand, on n’avait aucune envie de se le demander. Darnal donc là, assis, vidé, et on se rendait alors compte qu’il était en pantoufles, que ses cheveux étaient teints. Hideusement vieux, cette nuit-là. Derniers feux d’un lent naufrage ponctué de pathétiques soubresauts. Voilà, il ne sortirait plus d’ici, finirait d’en finir avec lui-même. Dans ce lieu oublié du monde. Ne m’en imposait vraiment plus, vu d’où j’étais. C’est d’ailleurs la dernière fois que je l’ai vu. A savoir si ceci n’expliquerait pas cela.
Je sais ce qu’on pourra en déduire, si je dis que je ne sais pas s’il s’est écoulé trois heures, ou deux, ou sept, avant que je ressorte de le loge. Ne quand même pas oublier que, pour ma part, j’étais harassé par ma marche forcée pour arriver jusqu’ici. Suffirait que je dise que les deux soeurs se disputaient sans arrêt. S’accusaient mutuellement de travailler, se menaçaient de se dénoncer aux Assedic. Que je dise qu’à un moment, une des deux, à l’aide de son pied en chaussette, s’est gratté la cuisse. Ce geste de superbe indifférence : elles se moquaient que je sois là ou pas. Aucune raison de se gêner. Pour nager dans un océan d’indifférence à mon égard. Me semble qu’il y en a eu à un moment une troisième, mais sous toutes réserves. Pas si jeunes, en fait. Je crois bien qu’elles se sont servies de mon ventre comme d’un oreiller. Ou seulement l’une des deux, je ne sais pas laquelle. Peut-être parfois l’une, parfois l’autre. Finalement assez âgées. Sans doute les deux. Les deux, très probablement, très, les deux en même temps, enfin, au cours de cette même nuit. Autrement dit, l’une après l’autre, enfin, comme ça s’est présenté. Par exemple, à un moment l’une, à un moment aucune, à un moment l’autre, ou la même. Mais cela a pu être toujours la même, pour ce que j’en sais, en ai su. Franchement, je ne pense pas. En tout cas, elles ne se disputaient plus. Dès le départ, j’avais senti qu’elles n’étaient que demi-sœurs.

© Jacques Serena.


- Dossier Jacques Serena sur remue.net.

- Dossier Jacques Serena des librairies Initiales, lire contribution de François Bon.

- L’ethnologue et l’écrivain, entretien avec Gaëlle Perret à propos des ateliers d’écriture.

- Photo : Jacques Séréna dans une baignoire d’eau froide, par Olivier Roller, sous copyright.

2 juillet 2006
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