Kader Abdolah : Cunéiforme. Notes d’Aga Akbar, roman

Un homme fait une expérience, maintenant il cherche l’histoire qui y correspond, on ne peut pas vivre avec une expérience qui demeure sans histoire, semble-t-il, et il m’est arrivé de m’imaginer qu’un autre possède exactement l’histoire de mon expérience.

Max Frisch.

 

             Non loin de la frontière avec l’ex-Union soviétique, dans le mont Safran il y a une caverne dont la paroi sud présente une inscription cunéiforme gravée il y a plus de trois mille ans, un ordre du premier roi de Perse que personne n’a encore su déchiffrer. Dans cette caverne difficile d’accès les loups se réfugient durant les longs hivers. C’est seulement au printemps que les habitants de la région aperçoivent les premières mules des missions archéologiques. Aga Akbar est l’un de ces habitants, un sourd-muet qui ne sait ni lire ni écrire et communique par signes avec son entourage. Enfant, il a été conduit par son oncle dans cette caverne dont il a recopié en la dessinant l’inscription sur un carnet. Ce qu’il en a compris, on l’ignore, mais les années passant il a couvert de cette écriture cunéiforme des dizaines de carnets.
             Devenu un restaurateur de tapis réputé, Aga Akbar se marie avec Tine. Des enfants leur naissent dont un garçon, Ismaël. Ismaël est le narrateur de ce roman, le conteur de la vie de son père, le déchiffreur et l’interprète de ses carnets.

Tous les aveugles du village avaient un fils. Un hasard ? Je ne sais pas. Je pense que la nature s’en est chargée.

Ces fils étaient les yeux de leur père. Dès que l’enfant tentait de ramper, le père aveugle posait la main gauche sur son épaule pour lui apprendre à le guider. L’enfant comprenait vite qu’il était un prolongement de son père.

Le rôle des fils des sourds-muets était encore plus difficile car ils étaient la bouche, le discernement et la mémoire de leur père. La famille et tout le monde dans le village essayaient d’enseigner à l’enfant le langage des adultes. Même l’imam ménageait du temps pour que ces enfants lisent plus tôt que de coutume le livre saint. Ils n’avaient pas beaucoup de contacts avec les autres enfants de leur âge, car leur place était auprès des hommes. Ils devaient satisfaire à toutes sortes d’obligations au nom de la famille et être présents aussi bien aux fêtes qu’aux enterrements.

             Comme si nous, lecteurs, étions des sourds-muets dans le village de Djerja, Cunéiforme. Notes d’Aga Akbar nous fait partager, par la voix d’Ismaël, et au-delà par le regard d’Aga Akbar, l’expérience d’un monde rural généreux, curieux, superstitieux, dont la veille encore nous ignorions tout. Expérience et histoire aux accents souvent mythiques, le roman ne nous tient pas pour autant à l’écart des réalités historiques de l’Iran : régimes dictatoriaux de Reza Shah puis de Khomeiny, création de partis d’opposition et résistance, guerre entre l’Irak et l’Iran :

Mais cette nuit-là, quand des dizaines d’avions bombardèrent simultanément Téhéran, faisant des centaines de morts et de blessés, Khomeiny se servit de la situation. Il ordonna à ses services secrets d’arrêter tous les dirigeants de l’opposition de gauche. Les services secrets dressaient depuis des années un plan de leurs adresses clandestines. Les avions irakiens n’étaient pas encore partis que presque tous les dirigeants importants du parti s’étaient fait prendre.

             Ismaël, militant de gauche, s’enfuit d’Iran et trouve asile aux Pays-Bas, où débute une autre histoire, l’histoire de lui sans son père, une histoire qui y ressemble pourtant étrangement. En débarquant dans ce pays inconnu, le voilà soudain comme un sourd et un muet, et les premières semaines la langue néerlandaise va présenter, suppose-t-on, à ses yeux d’étranger le caractère indéchiffrable de l’écriture cunéiforme. Suppose-t-on, car le texte change alors de registre. Le lecteur ne partage plus une expérience mais le récit de l’expérience d’un exilé qui doit se construire une nouvelle vie, une nouvelle langue.
             L’expérience romanesque reprend dans la dernière partie du roman, avec l’histoire de Clochette d’Or, la soeur d’Ismaël, la fille cadette d’Aga Akbar et de Tine. Restée au village elle a à son tour milité contre le régime, et elle a été arrêtée et emprisonnée. L’histoire est celle-ci : une nuit, des prisonniers réussirent à s’évader, et parmi eux Tine. On raconte qu’ils franchirent le mont Safran et atteignirent la Russie. On racontera plus tard, en l’absence de toutes nouvelles, que réfugiés dans la caverne tels les justes du livre saint, ils attendent, pour revenir, des jours meilleurs.


Kader Abdolah, né en 1954 en Iran, est physicien de formation. Il a publié deux romans en persan et travaillé comme journaliste d’opposition en Iran avant d’obtenir l’asile politique en 1988 aux Pays-Bas. Auteur de deux recueils de récits et de deux romans écrits en néerlandais, sa langue d’adoption, il tient une chronique dans le quotidien De Volkskrant. Avant Cunéiforme. Notes d’Aga Akbar, traduit du néerlandais par Isabelle Rosselin, paru en 2003, les éditions Gallimard ont publié dans la collection Du monde entier deux textes de Kader Abdolah, Les Jeunes Filles et les partisans et Le Voyage des bouteilles vides.

On lira Iran, du plomb dans les plumes, rencontre de Jean-Pierre Perrin (Libération, 1er juillet 1999) avec Ahmed Chamlou et Kader Abdolah, suivi de « Comment peut-on être néerlandais ? », entretien de Mathieu Lindon avec Kader Abdolah.

4 décembre 2004
T T+