L’Eau et les Rêves, Bachelard, 1


- Reflet des images sur l’eau : impression fugitive, fuyante, légère. Mirages sans gravité : ces images se dispersent d’elles-mêmes, n’ensorcellent pas.

- A la différence du dur miroir de salon, celui d’une eau tranquille est l’occasion d’une imagination ouverte : devant l’eau qui réfléchit son image, Narcisse sent que sa beauté continue, qu’elle n’est pas achevée, qu’il faut l’achever. Que dit Narcisse : "je m’aime tel que je suis" ou "je suis tel que je m’aime" ? Il y a donc de l’espérance dans la contemplation du reflet aquatique. L’image contemplée dans les eaux apparaît comme le contour d’une caresse toute visuelle. Dans l’hydromancie, on attribue une double vue à l’eau tranquille parce qu’elle nous montre un double de notre personne.

- "Le monde est un Narcisse en train de se penser. " [1] Narcisse dit qu’il est beau parce que la nature est belle, et que la nature est belle parce que lui-même est beau. Tout narcissisme est cosmique. La figure du lac serait comme un œil pour le monde. Figure du paon, avec tous ses yeux sans paupières qui s’ouvrent quand il fait la roue. De même, la nature parfois nous force à la contemplation. Pancalisme. Tout ce qui fait voir voit. Et si le regard des choses est un peu doux, un peu grave, un peu pensif, c’est un regard de l’eau. L’œil véritable de la Terre, c’est l’eau. "L’eau ainsi est le regard de la Terre, son appareil à regarder le temps..." [2]

- Une composante de la poésie des eaux claires et brillantes : la fraîcheur, force de réveil, évocation du printemps, des prairies, de l’herbe, de la couleur verte. Fraîcheur, et aussi clarté. Gazouillis. Dans le ruisseau parle la Nature à l’état d’enfance. "Scheint die Welle doch ein Schwätzen / Wir saüseln, wir rieseln, wir flüsten dir zu" [3]. Ainsi le bonheur (notre printemps) serait de se réveiller dans la nature, enfant, au bord d’un ruisseau.

- La nymphe. La baigneuse. Le cygne (féminin dans la contemplation des eaux lumineuses dans lesquelles il se meut sans les brouiller, masculin dans l’action - dans l’acte). Léda et le cygne. Ambiguïté de l’image : le cygne est à la fois le symbole d’une lumière sur les eaux et d’un hymne de mort (Jung), et même aussi bien d’une disparition sous les eaux, et pourquoi pas de la Lune. Retenir cette idée d’ambiguïté dans les associations d’images (et d’idées), symptomatique de l’eau.

27 août 2010
T T+

[1Joachim Gasquet

[2Paul Claudel, L’Oiseau noir dans le Soleil levant

[3(L’onde semble comme un babil / Nous murmurons, nous ruisselons, nous gazouillons pour toi). Second Faust