L’Épine sur les roses

Dans la boue d’un terrain de voyageurs, immobiles depuis 30 ans et expulsés « au nom du peuple français » sous prétexte qu’ils occupent illégalement une « zone naturelle », on assiste à une élimination. Élimination d’une population que l’on place hors champ de notre âge, hors champ de notre langage, hors champ de la vie, familles entières précipitées dans le ravin de l’errance, enfants déscolarisés dont on jette l’avenir aux orties. Ce texte fait l’autopsie d’un mécanisme de déshumanisation quand, selon les mots de Joseph Wresinski, « notre hâte d’imposer un ordre nous fait oublier l’homme ».
(Illustration : Amélie Gonze)

Ecrivain, membre du comité de rédaction de remue.net, Jean-Michel Defromont est volontaire permanent du mouvement ATD Quart-Monde.


"L’Epine sur les roses" vient d’être publié par les éditions Quart Monde.


Ralentir.

Zigzaguer prudemment pour autant que possible éviter les ornières. Ce n’est plus une route, à peine une piste entre des remblais gras. Sous le ciel poisseux, un no man’s land. En pleine zone urbaine, un royaume de boue à perte de vue, de longues flaques anthracite comme d’énormes pointillés tracés par les engins d’un horizon à l’autre pour des voyageurs d’une autre planète. Deux mastodontes, pas plus, dans cette lande détrempée. Une pelleteuse, un tombereau, et deux hommes aux commandes sur cet immense chantier qui a tout arraché. Cette artère morte qu’ils façonnent pourrait contenir plusieurs complexes commerciaux comme ceux qui prolifèrent déjà, dévoreurs de samedis, cathédrales de pas perdus pour les égarés du dimanche. Deux hommes, c’est tout. Peuvent-ils seulement communiquer entre eux ?
Là-bas, à la limite des arbres, les tâches claires des caravanes, dont celles qu’on a tirées à la hâte quand la terre montait, menaçait, poussée par les monstres, conformément au plan des urbanistes.
Envie de faire demi-tour.

Derrière la glu du pare-brise, je laisse l’excavatrice lever son bras au ciel et découvre, passé les gravats, un autre univers, sans lignes, si ce n’est les arrondis des caravanes blotties dans le sous-bois rogné par la future rocade.

A l’entrée du terrain, sur la gauche, un cube de béton, relais électrique étrangement multicolore. Pas tagué, peint. Peint de couleurs d’enfants qui défient la grisaille. Sur la droite, après une butte de terre de sept, huit mètres de haut, un chemin lisse et noir. Et là, deux femmes, peut-être mère et fille, armées chacune d’un de ces râteaux de jardin, doigts de fer en éventail. C’est cette première image que je garde du terrain. Dans le crachin de l’air, elles nettoient leur chemin. Elles ramassent les feuilles trempées d’une encre noire boueuse, mêlées de déchets divers, de restes de jouets.

Deux femmes, deux hommes, de part et d’autre du remblai. Entre ces mondes, ni tranchées, ni retranchés, des mots s’échangeaient parfois, des services mêmes.

« On ne leur en veut pas » diront les voyageuses immobiles, parlant des ouvriers. « C’est leur job. »

*

« Nous sommes attendus à quatorze heures », m’avait dit Annette. Nous garons la voiture le long du grillage broussailleux. Les caravanes sont là, serrées, et quelques véhicules moteur à l’air, des fourgons gris. Annette frappe à une porte. Le battant du haut s’ouvre, puis celui du bas : « Entrez, entrez. » Des sourires nous accueillent et une certaine retenue. Semelles bourbeuses, je reste sur le paillasson. A l’intérieur, tout est propre, confortable, trois femmes dont deux portant un petit, un homme, la trentaine aux cheveux noirs pommadés, et trois autres enfants. Annette décline les prénoms. Pour m’y retrouver un peu dans ce groupe familial, je demande à l’homme de qui il est parent.

— Je suis personne ici, moi.

Sa réponse déclenche les rires mais, sur le moment, je n’en saurai pas plus.

Assise sur le canapé de cuir vieux rose, une fillette fixe l’écran télé incrusté de neige. Deux garçonnets raclent des petites voitures sur le lino. Debout, Annette sort d’un cartable les imprimés à remplir pour que chaque famille puisse faire appel à temps au jugement d’expulsion. Elle les distribue puis me présente :

— Vous vous souvenez, on avait aussi parlé d’écriture.
Jean-Michel peut nous aider à ça.
— Et comment vous allez faire ?
— J’en aurais tellement à écrire, mais faut savoir, aussi. Déjà que pour remplir les papiers...

Elle pose son formulaire de demande d’aide juridictionnelle sur le gros accoudoir.

Je dis :
— Ne pas être à l’aise avec l’écrit n’est pas un obstacle pour penser...
— Moi, écrire au préfet pour l’expulsion, je voudrais bien... Vous pourriez m’aider ? Ça serait mieux si c’était tourné par un écrivain.

Ce mot, je le reçois coupé en deux : écrit - vain. Craignant que la demande se généralise, je réponds :
— Vous savez, tout ce qui est administratif, je n’y connais rien.
— Vous refusez alors... C’est pas gentil ça.

Je lui propose quelque chose d’autre :
— Garder une trace de ce que vous vivez pour que les gens ne puissent pas dire après que ça n’a pas existé, écrire pour vos enfants déjà, qu’ils puissent plus tard eux-mêmes transmettre à leurs propres enfants. Ça, oui, on peut y travailler.

Elle prend son téléphone portable, le garde dans ses mains, et sans lever les yeux, elle lâche sans appel :
— Ça, ça ne m’intéresse pas.
— En tout cas, reprend celle qui nous accueille, j’espère que ce sera pas comme ces livres qui nous montrent comme des miséreux, avec des photos de cordes à linge, tout ça. Après on passe pour des trimards... Je préfère que ce soit nos mots à nous, pas interversés par quelqu’un d’autre.

Je prends l’avertissement pour une marque de confiance.

Annette dit qu’il s’agira surtout d’écrire ce qu’ils vivent.

— Si ça nous arrive à nous, fait remarquer l’homme, ça peut arriver à d’autres... On est considérés comme des sauvages, des qui font peur. A Argenteuil, ils sont tous en procès, à Saint-Ouen-l’Aumône aussi...

C’est seulement quand il a pris cet air grave que j’ai remarqué combien il était jeune.

Dans la caravane il fait bon. Une femme n’a rien dit. Longs cheveux châtain clair, elle faisait la vaisselle à l’eau chaude de l’évier. Ce n’est que bien plus tard que je remarquerai qu’elle est enceinte. Sur le large fauteuil, blottie contre sa mère toujours rivée sur son portable, une petite fille dort, radieuse.

*

Recensement.

Trente ans qu’ils ne circulaient plus ou presque. Un bon nombre nés à la maternité d’Argenteuil, la plus proche de Remblay-le-grand, scolarisés sur Remblay. Même si leur carnet de circulation n’était pas forcément visé tous les trois mois pour être en règle, ils occupaient cette zone boisée du chemin de l’épine, sans être réellement inquiétés, ni comptabilisés comme habitants de la commune... Jusqu’au 10 février 2004.

« Faut aller chez Solange, nous avait dit Thierry, le jeune homme gominé de notre première visite. Elle connaît toute l’histoire depuis le début. »

Ni caravane, ni mobile home, l’habitation de Solange n’a pas de roues. C’est une petite maison basse, en bois, prolongée d’un préau en tôle sur lequel la pluie crépite. Quand Annette m’y emmène, je m’attends à trouver une mama gitane. Celle qui nous ouvre est un petit bout de femme, cheveux courts, lunettes, col roulé, pantalon, la cinquantaine moderne, tout le contraire d’une tzigane de cinéma. D’ailleurs, son père n’a connu du voyage que les rues de la Celle-Saint-Cloud qu’il parcourait dès l’aube derrière un camion benne, comme éboueur à la commune, jusqu’à sa mort à quarante-huit ans.

Ici aussi l’intérieur est coquet, mais plus sombre que celui d’une caravane.

Solange :
— Il y a trente ans, quand je suis arrivée ici, c’était des bois. Il n’y avait personne. Pour mettre les enfants à l’école, j’avais dû demander une dérogation. C’était loin quand même pour eux... A cette période, on avait plein d’animaux, des coqs, des canards, des poules, des chèvres, quinze chèvres, des lapins, deux chevaux, des perroquets, un singe même. Une femelle, une voleuse qui prenait dans les assiettes tout ce qu’il y avait à manger avant de se sauver.

Le 10 février 2004, comme tout le monde ici, Solange ne risque pas de l’oublier :
— Ils ont dit que c’était un recensement. Comme si, pour recenser la population, il fallait une force militaire... Il y en avait partout. Ils allaient chez tout le monde. A nous, ils nous ont dit que si on n’avait rien fait de mal, on n’avait rien à craindre. Avec leurs engins, ils ont ramassé des carcasses de voitures. Certains avaient des caméras. Heureusement, les enfants étaient déjà à l’école, sauf les petits bien sûr. Un bonhomme en civil est venu nous dire qu’il était là pour « recenser la population du terrain ». Annette lui a fait remarquer que pour un recensement on n’a pas besoin des forces de l’ordre. Il a répondu que s’il était venu seul, on l’aurait mal reçu, insulté même, et qu’en plus ici, ils avaient trouvé de tout... Mais ça, ça ne m’appartient pas de le dire. J’aime mieux écouter que divulguer... Si on racontait quelque chose de moi que personne n’a besoin d’entendre, je n’aimerais pas.

N’empêche, gendarmes ou policiers, c’est des gens qui sont là pour donner de la protection, et je ne me sentais pas en protection avec eux. Je ne me sentais pas en protection. Non. Je me sentais pas en protection avec eux. Du tout.

*

Créateur de fêtes foraines avant que ses forces ne le lâchent, opéré de partout et rescapé de drames qui en auraient rendu fou plus d’un, Pierre Mouche - crâne brillant, œil d’agneau, corps trapu, fatigué mais porté par ses mots de patriarche - se souvient lui aussi de l’étrange recensement :
— D’abord, ils ont cerné tout le quartier, voitures de police, camions etc. Ils sont venus de part et d’autre. J’avais un rendez-vous très précieux pour ma prise de sang à cette même date, mais ils n’ont pas voulu me laisser partir avant la fin de la perquisition et du recensement.

Dans la caravane encombrée, nous sommes trois, nous touchant presque, Annette, lui et moi. Pas de temps à perdre. Monsieur Mouche est en permission. Demain, il retourne à l’hôpital.
— Ils vont me déboucher les artères et me mettre un ressort.

Il revient sur ce jour de février :
— Ils ont pris des voitures et des motos volées. Plus d’un a été mis directement en prison ce jour-là.

Moi, j’ai parlé gentiment.
Bien sûr, de leur côté, il y a eu des moqueurs. Des fouteurs qui emploient tous les mots pour ridiculiser. « Ah, vous êtes malade ! Moi aussi, j’ai ma tante, ma famille, ils ont tous des cancers. » Ils rigolaient. On est obligé d’accepter ces choses, même si ça fait mal. Ce qui veut dire par là que si on avait voulu faire valoir nos droits, ou une raison quelconque : directement les menottes et dans le camion. Et quand ils prennent quelqu’un de chez nous, il va direct en garde à vue et là, on n’a aucun renseignement.

Ce jour-là, il y a des gens que je connais très bien qui ont été emmenés, des hommes, des jeunes garçons qui ont été relâchés par la suite. Des femmes également. Ils ont gardé une maman en otage pour que son fils se rende. Enfin, quelqu’un de cher.

*

Bouquet de Noël.

La pluie s’entête, mais sous une bâche tendue à la va-vite, des grappes d’enfants pépient, découpent des Pères Noël, dessinent des cartes de vœux, se font porter à bout de bras par les adultes pour accrocher au grand sapin qu’on vient de dresser là, leurs bonshommes en capsules de bière peintes, enfilées sur un ruban rose. Dans cette grisaille crépusculaire, leur joie se multiplie quand les mères apportent bonbons, gâteaux et chocolat fumant.

J’allais m’écarter un peu pour laisser la place quand Solange vient vers moi, bienveillante :
— Les enfants sont plus énervés que d’habitude... Je suis la mère et la belle-mère de presque toutes les grandes personnes qui sont ici. Et bien sûr la grand-mère de beaucoup de ces enfants-là.

Elle n’a pas soixante ans. Qui penserait, à la voir, qu’elle est aussi arrière-grand-mère ?

— Au fait, je suis d’accord que ça se passe chez moi, l’écriture. Pour ma famille du moins, parce que j’ai pas trop de place... Après, faut voir qui veut recevoir, qui ne veut pas recevoir... On a eu toutes sortes d’ennuis, mais ça, j’en parlerai pas. Ça ne m’appartient pas de le dire. Moi, je parle de moi, de ma vie, de mes enfants...

Et là arrive un homme avec une guitare, une vieille guitare. Moustachu, le teint mat, blouson serré à la taille. Un des papas d’ici. Spontanément il commence à jouer. Pas du flamenco ou de la musique gitane, non... « Le pénitencier ». Solange nous offre du gâteau, et sans que je le questionne, l’homme m’apprend d’où il vient.
— Je suis de la Réunion, Saint-Joseph, dans le sud.

Je lui dis :
— Moi aussi, j’y ai vécu six ans.

Il me passe sa guitare avant d’ajouter :
— Maintenant je suis ici, avec des voyageurs.

Et nous voilà tous deux à entonner Petite fleur fanée, la chanson de notre île.

*

Les cahiers de Stéphanie.

Stéphanie et son conjoint viennent de déplacer leur caravane pour s’écarter des engins creusant la voie rapide. Aidés par un jeune, ils sont en train de serrer les vérins qui calent l’habitation de niveau. Le compagnon de Stéphanie est élagueur. On sent l’homme actif, solide. Il a son petit camion et l’équipement adapté. Stéphanie, la trentaine énergique, nous emmène dans une caravane plus réduite, « le petit camping », où elle est en train de faire cuire des steaks. Mince, joues creuses, l’ancienne cicatrice qui cerne son œil vif lui rend le visage un peu sévère. Quand elle aperçoit mon carnet elle dit :
— Vous êtes journaliste ?

Annette réagit :
— Jamais je ne serais venue avec un journaliste sans vous demander votre accord avant.

Dedans, près du réchaud, sur une banquette en tissu, un lecteur DVD. Entre les deux banquettes, deux bouteilles de butane dont l’embout est encore couvert de la capsule rouge de garantie.
— C’est ma réserve de gaz pour l’hiver.

Elle appuie la paume de sa main sur le métal pour souligner ses mots.
— Vous avez lu les cahiers que j’ai écrits ?
— Je n’ai rien eu...
— Il faut les lire. En plus j’ai marqué... tout. ‘C’est émouvant, je sais pas comment tu fais...’ disent ceux qui l’ont lu.

Elle fouille ses placards.
— J’ai dû les passer à l’éducatrice du centre où sont mes filles.

Quelques jours plus tard, Annette me fera parvenir les cahiers de Stéphanie, une vingtaine de photocopies, lettres longues et vivaces, brûlantes comme les chandelles d’un petit oratoire dédié à sa mère :

Lorsque ma mémoire se met en route, j’ai besoin de me tourner vers ma mère... Ce soir-là, je l’attendais à l’école, mais elle n’est pas venue, alors on est rentrés tout seuls et c’est là que l’on a appris... Les larmes me brûlent encore les joues... Je sens encore l’odeur de l’hiver... Je veux tellement en parler à des gens qui me comprennent... Ma mère, on me l’a prise comme ça, sans me demander si j’avais besoin d’elle... Je lui parle à ma maman, et je sais qu’elle me comprend... Elle savait quoi me dire... Maman, tu me manques tellement. Encore plus que d’habitude... Je suis sûre que les gens qui me liront comprendront ce que je peux ressentir... ce qu’on peut ressentir quand on est jeune et que l’on perd le plus beau cadeau.

Filant sur ces lignes de cahier d’écolier, les mots de cette jeune mère crient aussi sa tendresse exaltée pour ses filles éloignées d’elle par les services sociaux, du fait de sa précarité :

Quand je lève la mine de mon stylo, je pense avec mon cœur... Qu’est-ce que c’est beau de voir des petits anges dormir ! Mes enfants ne savent pas comment je peux souffrir dans mon cœur et dans mon âme de les voir séparés, les deux plus grandes à gauche, les deux plus petites à droite. J’ai envie de crier ma douleur aujourd’hui pour que tout le monde m’entende.

*

Première séance d’écriture.

Chez Solange, nous sommes quatre autour de la table. Sur un plateau, le thermos et les tasses. Avec Annette et moi, près de Solange, Thierry, son neveu, vient de s’asseoir. Quand ses cheveux ne sont pas pommadés et tirés en arrière, il paraît dix ans de moins. Pour qu’il nous rejoigne, deux fois sa tante est allée dehors le chercher.

Philippe, 16 ans, surgit dans la pièce comme s’il en avait défoncé la porte. Je ne me souviens plus de ce qu’il voulait, seulement de son impatience :
— Vite ! vite ! j’ai pas le temps moi.

Moins d’une minute après c’est Jennifer, la gamine qui, l’autre jour, aidait sa tante à ratisser le chemin qui entre sans frapper :
— Thierry, ma mère elle demande si t’as pas une cigarette.

Thierry sort son paquet, lui en donne une sans dire un mot.
La télé est éteinte. La tranquillité peut enfin s’installer. Mais la rareté du calme repousse le silence.
— J’ai pas grand-chose à dire, toute façon... C’est calme hein... mine de rien.

M’attendant à revenir sur cette nécessité du silence pour écrire, j’ai cette note sous le coude. Je lis :
— Quand vous êtes, la nuit, dans la lumière de la caravane et que vous voulez observer le ciel, il faut sortir et rester un moment dans le noir pour que, peu à peu, les étoiles apparaissent. La nuit est aux étoiles ce que le silence est à l’écriture. Nos pensées sont là, mais pour qu’elles apparaissent, il faut s’installer un moment dans le silence. Un vrai silence, d’où on n’est pas distrait, quitte à sortir, si on préfère, pour réfléchir.

— Si je sors deux minutes là, glisse Thierry, je vais aller à côté, boire un café chez l’un ou chez l’autre.

Au bout de trois, quatre minutes de silence, un record, premier échange. Annette lit ce qu’elle vient de noter :
« Quand je suis dans cette pièce, ce qui est juste en face de moi, ce sont les photos sur un coin de cheminée. La cheminée pour moi, c’est le foyer, la famille, une certaine chaleur. »

Sans papier, Thierry enchaîne :
— Je vois quoi autour de moi ? La misère. C’est pas la misère mais... y a rien...

Solange rectifie :
— C’est pas autour de moi tout seul, mais c’est autour de nous. Si c’est pas la misère, ça lui ressemble, toujours. Au quotidien oui, c’est ça. Se débrouiller toujours pour aller chercher de l’eau, aller à Pampelune chercher les commissions...

Je griffonne aussi vite que je peux :
— Attendez, attendez, que j’aie le temps de l’écrire...
— Je sais plus où j’en étais, moi.
— Non, je me vois pas dans la misère. Ma vie, je l’ai choisie... J’ai l’eau, j’ai l’électricité, j’ai la douche. Je me sens juste dans la misère quand il faut aller chercher les enfants à l’école : j’ai pas le permis...
Sa tante prend le thermos et nous sert le café.
— J’arrive pas à parler comme ça. J’ai rien qui me vient à l’esprit. Quand tu habites un endroit, tu ne le vois plus après. Dire quoi ? Que les feuilles tombent, qu’il faut les ramasser ?...

Thierry souligne :
— C’est plutôt à vous, quand vous venez, d’écrire comment vous nous voyez, vous. Vous nous voyez l’été, vous nous voyez l’hiver...

— Oui. Moi, par exemple, j’ai arrêté l’école à quatorze ans. Je manquais beaucoup. Puis je suis allée travailler chez Silver-Match, à faire des briquets. Aider ma famille à vivre, quoi... Depuis l’école, j’ai jamais fait de phrases complètes pour écrire. Même pas à ma mère. C’est vrai ! J’ai jamais écrit. Même pas à ma mère. A part lui téléphoner et lui dire que je l’aime.

Chaque semaine, des mois durant, Solange nous donnera un texte préparé de sa main, plusieurs fois un de sa mère envoyé par la poste et parfois un de ses fils.

*

Semainier de Solange.

Aujourd’hui vendredi, je ne peux pas faire mon ménage car le service technique qui passe apporter de l’eau le jeudi, et que j’ai attendu hier toute la journée, n’est pas passé. Je décide de prendre de l’eau en bouteille pour faire ma vaisselle et me laver.

Samedi : je suis assise devant la télé et je pense à ce que l’on va devenir quand la mairie va venir nous déloger au bulldozer. Être expulsée, je m’en fiche. Mais qu’ils me donnent quelque chose, que je puisse avoir un toit, car mon bungalow est incrusté. Alors je pense à tous les gens qui sont dehors des années complètes, sans abri.

Dimanche : le dimanche je ne fais presque rien. Je regarde un peu plus la télé. Une journée difficile avec le courant. Je ne sais pas ce qui se passe, ça n’arrête pas de disjoncter.

Lundi : Il faut attendre que ça dégèle pour avoir un peu d’eau. Il est quatre heures, je vais faire le manger, mais ça ne me dit rien avec le froid qu’il fait sous l’avancée.
(Ouvrant sa porte fenêtre, elle me montrera le préau sans isolation ni chauffage où elle fait sa cuisine)

Mardi : Tous les jours se ressemblent. Je n’attends rien de la vie, non, pour moi, pas grand-chose. Sauf que pour mes enfants il faut faire quelque chose.

Mercredi : Aujourd’hui, j’attends A.t.d. Quart Monde. Ça fait plaisir de les voir. Ils lisent des histoires avec nos enfants. Même si nos gamins sont quelquefois un peu durs, ils comprennent. Ils n’ont pas peur de nous.

Jeudi : J’ai travaillé longtemps, dès l’âge de 14 ans. Mais ce n’est pas pour ça qu’on me prend pour quelqu’un de bien. J’ai eu huit enfants que j’espère pouvoir aider un jour. Un nouveau travail jusqu’à la retraite. J’espère toujours. Je les aime tant. Je voudrais qu’ils soient mieux que moi à ce jour. Je ne sais plus quoi vous dire pour l’instant.

*

Un voulu de Dieu.

Remonter, remonter le temps, monter des digues de souvenirs face au malheur qui menace. Le thème proposé était « ce jour-là... » A ce présent glacé qui fige l’eau des ornières, Rosita, à qui le premier jour j’avais refusé une lettre au préfet, Rosita préfère, même brossés de sombre, les souvenirs qui brillent :

« Le jour dont je veux parler, c’est celui de la naissance de mon fils, Sony.

J’étais enceinte de neuf mois et un jour. Donc j’étais pressée de l’avoir. Et, à ce moment-là, personne n’était à côté de moi. Ni mon mari, personne de ma famille. J’étais toute seule. J’avais dix-sept ans.

Je suis restée huit heures en salle de travail. Là, ils ont vu que c’était pas normal et qu’il fallait faire une césarienne, en urgence. Quand ils m’ont emmenée au bloc, je ne comprenais plus rien. A ce moment-là, j’ai serré la main d’une infirmière, fort, fort. Je m’en souviendrai toujours. Et je lui ai demandé qu’elle me parle. Et elle m’a parlé. Elle m’a dit : « Regarde pas en haut parce que tu vas tout voir. » (Il y avait une glace au plafond) L’infirmière, je sais que c’est une petite mince, brune. Elle me flattait la tête, elle me tenait la main. Elle me disait : « ça va aller » parce que j’avais peur. C’était en 93. Le 19.11.93, jour de la souffrance...

Et maintenant, c’est un ange, mon fils. Je pourrais lui donner toutes les qualités. Il est poli, il est serviable... C’est peut-être un voulu de Dieu. Je sais pas. »

*

Dans le soleil fade de l’allée, trois petits lutins emmitouflés me saluent, chantonnant des « bonjour monsieur ! », chacun tenant de ses deux mains son petit paquet de chips. Ils gambadent près du bungalow de Sandrine, où les femmes s’amusent de leur « Je me souviens » :

Stéphanie :
— Il y a trois jours je me suis fait arracher toutes les dents. Le docteur m’avait dit : « Qu’est-ce qui vous fait le plus peur ? D’être endormie ou qu’on vous enlève vos dents ? » Pour m’endormir, il a dû s’y reprendre à plusieurs fois. Quand je me suis réveillée, j’étais contente, je n’avais plus mal aux dents. Et dans dix ans, je m’apercevrai que je ne regrette rien car j’aurai un dentier.

Solange :
— Je me souviens, ma grand-mère paternelle était blanchisseuse. Quand j’étais petite elle m’emmenait au lavoir. J’aimais bien être avec elle. On habitait des deux côtés d’une même cour, mais au deuxième étage. Ma mère m’a raconté qu’un jour, j’avais à peu près trois ans, ma grand-mère m’a appelée depuis chez elle pour me donner des bonbons. J’ai escaladé la rambarde et je suis tombée en bas. Tout ça pour rejoindre ma grand-mère et manger des bonbons.

Stéphanie :
— Je me rappelle du pavillon où je vivais avec ma tante, de la petite cour en face, avec un petit jardin et d’un petit rouquin en face du petit jardin.

Solange :
— Je me souviens, la première fois que j’ai vu Angie à l’hôpital, juste après sa naissance. 700 grammes, toute petite, oui vraiment toute petite. C’était impressionnant.

Stéphanie :
— Je me souviens du jour de mon baptême. Quand j’ai reçu une lampe allumée et une chaise sur la tête. J’avais trois ans et demi. Je ne me rappelais pas. C’est mon père qui me l’a dit au téléphone, il n’y a pas longtemps.

Catherine :
— Je me souviens, avec ma mère, on a été dans un foyer. C’était un lit à barreaux blancs, comme dans les hôpitaux.
Le jour du mariage de ma fille. Je me suis cachée pour pleurer. On m’a dit : « C’est bizarre, Catherine, t’as pas versé une petite larme pour ta fille. »

Stéphanie :
— J’aimerais bien qu’ils nous comprennent aussi, les gens de Remblay, parce que c’est de Remblay qu’on est expulsés, c’est pas d’ailleurs.

*

Héroïsme.

La pluie encore, et la boue qui va avec. Serpentant parmi les flaques noires, à l’endroit d’un raccord de fortune, un câble électrique fume abondamment. Calmes, perplexes, Catherine, Sandrine et Sylvianne observent l’adhésif orange et le filet de fumée qui s’en élève en tortillant, ne sachant trop que faire. L’eau de la pluie coule à grosses gouttes sur l’espèce de tableau électrique fixé à l’extérieur d’un bungalow. Bien sûr il faudrait débrancher ce fil qui court dans les flaques d’eau alimentant probablement plusieurs caravanes. Mais comment opérer sans danger ?
— Les hommes savent, fait remarquer Catherine. Avec le courant, ils ont tellement l’habitude. Pour eux, c’est comme changer une roue. Mais là, ils sont au boulot.
— Eric est là, je crois, dit quelqu’un.

On va donc chercher le fils de Solange, toujours disponible à l’un ou l’autre quand il n’est pas parti avec les hommes à la ferraille. Il arrive, tranquille, puis s’arrête, silencieux, étudiant attentif de l’œil qui lui reste le parcours du fil jusqu’au tableau d’alimentation. Il réfléchit, totalement immobile et, avant le temps d’une quelconque mise en garde, il tire, d’un coup sec, imprévisible, arrachant le tout sans encombre. Tous sont soulagés, lorsqu’une petite fille s’approche, un chiot dans les jambes. Par terre, d’autres fils courent. Toujours aussi calmes, les mères disent à la petite de ne pas s’avancer quand soudain le chiot bondit très haut, hurlant d’avoir plongé sa patte dans l’eau noire, et file couinant sa plainte.

Rapportant à Solange l’héroïsme d’Eric, celle-ci me reprendra :
— L’héroïsme, c’est pas ça. L’héroïsme, c’est quand, en 88, il est entré dans la caravane en feu pour sortir sa petite nièce Sabrina des flammes. Elle avait deux ans et lui quatorze.

*

La cabane pour l’enfant à naître.

Aujourd’hui Thierry Lefèvre commence la construction d’un bungalow pour accueillir leur bébé qui va naître dans le mois qui vient. Il a ratissé une parcelle de terre et y a posé des bastaings délimitant la base de la construction. On le sent soucieux. Et pour cause : il bâtit alors qu’ils peuvent être expulsés dans les semaines qui viennent. Sophie explique en riant :
— Avant qu’il se décide à construire la cabane pour le bébé, il a fallu que j’insiste plus d’une fois. C’est pas trop tôt !

Je vois Thierry chercher d’autres bastaings sur le bas d’un immense remblai de terre. (De l’autre côté, les engins sont toujours à l’œuvre, le tracé de la route prend tournure, au raz du terrain). Il prend un morceau de bois en partie calciné puis le laisse tomber. Celui-ci ne semble pas faire l’affaire.
Silencieux, un jeune lui donne un coup de main.
— Et ce petit ? vous savez déjà comment vous allez l’appeler ?

Je crois qu’elle me répond :
— Breston.
— Breston ? d’où ça vient ?
— C’est le nom d’un chien dans un dessin animé qu’on a guetté y pas longtemps... Ça nous a plu...

Ils sont là tous les deux, en plein accord. Sophie, femme jolie discrète, intelligente et Thierry qui tient déjà son rôle de père. Je n’ose pas dire mon étonnement devant ce choix pour nommer le petit qui va naître. L’enfant aura sans doute un autre nom, celui qu’on lui donnera à l’école, à la mairie, partout.

Aujourd’hui le soleil est grand. Devant chez moi, dans un arbre de l’autre côté de la rue, sur une branche élevée, des oiseaux font leur nid. Quand viendra-t-on les expulser ?

Tout ce passage écrit sur ce jeune couple créant son nid, à peine fini, je l’ai lu à Thierry devant sa caravane. Guettant sa réaction, j’étais pris par le trac. Il a juste dit : « C’est bien ».
— Faut changer quelque chose ?
— Non, non... C’est ça de toute façon.

Bientôt Sophie nous a rejoints. Même scène. Même lecture à voix haute. Puis son commentaire :
— C’est bon. Sauf que c’est écrit « Breston » avec un B, et c’est « Preston », avec un P.

Bonne vie à Preston !

*

D’où vient la colère ?

Sandrine me pose un gobelet bien chaud dans une main, un sucre dans l’autre, fière de se souvenir de mes manies pour prendre le café qu’elle ne boit pas elle-même. Elle essuie vigoureusement la table du petit bungalow transformé pour l’heure en jardin d’enfants. Ils sont quatre, cinq ? Entre zéro et deux ans, à gambader, pleurnicher, dormir, grignoter autour de nous, gardés par Catherine, grand-mère de trente-huit ans et Sandrine, sa voisine, toujours disposée à accueillir les visiteurs.

Longs cheveux lisses, sourcils épilés, peau blanche hormis le bout jauni de quelques doigts, dans la fumée qui voile son regard, comme si le bruit ne l’atteignait pas, Catherine scrute sa mémoire.

— Le jour de l’assignation, non, on n’était pas en colère. On a cherché notre respiration, oui, soupiré. Les bras nous en sont tombés parce qu’on ne s’y attendait pas, mais il n’y a pas eu de colère. La colère, elle est venue au tribunal, quand l’autre avocat a parlé de nous. C’est pas tant ce qu’il disait que la façon dont il le disait.

— Auprès de cet avocat, on est des pourritures. Qu’on soit avec nos enfants au bord de la route, il en a rien à secouer !

— La colère, d’où elle vient ? Elle sort de l’estomac, une boule dans l’estomac... Non... Je ne sais pas. Par exemple, un début d’après-midi, à la sous-préfecture. A l’état civil, pas de monde. J’avance jusqu’au guichet, une femme très aimable. « Bonjour madame (forcément toujours très polie) je viens faire un renouvellement de carte d’identité. » La mienne, je l’avais depuis la naissance de Steeve, en avril 85. Celle en carton, marron. « Vous avez les papiers ? » Je lui donne tout ce que j’ai. Pas de quittances de loyer, évidemment. « Je vis en caravane, c’est pour ça que j’en ai pas. » Alors elle m’explique qu’il faut faire un carnet de circulation et, dès que je l’aurai obtenu, j’aurais droit à une carte, avec SDF dessus. Tout simplement. Là je me suis fâchée.

C’est du ventre que ça part, oui, du ventre. Puis le feu monte aux joues. Rouge. Je voulais une pièce d’identité, pas de sa carte avec SDF dessus. Moi, en colère, j’ai pas des belles phrases comme vous, mais que des injures ! On m’a jetée comme un chien.

Il y a parfois aussi des colères qui font rire. Aux services techniques, quand j’ai fait la demande pour la pose de la boîte EDF, une nana à l’accueil m’a regardée de très haut en demandant mon adresse. Bon. Je lui ai dit : « 60, chemin du Bois de l’Epine » et elle m’a répondu : « Vous avez déjà vu un numéro de rue dans un champ de carottes ? » C’était royal ! Je suis partie dans un éclat de rire pour toute la journée. Des fois, c’est tellement énorme !

Elle prononce haine - norme et elle en rit encore.

*

Qui peut comprendre ?

— Il va être comment le livre que vous allez écrire ?
C’est Paul, le frère de Rosita qui me soumet à la question, avec les yeux d’un juge attendant une réponse circonstanciée.

Je dis :

— Laisser des traces coûte que coûte, qu’aucun bulldozer ne pourra effacer. Se faire connaître aussi. Les gens ne nous connaissent pas et parce qu’ils ne nous connaissent pas, ils ne nous comprennent pas. Notre travail, c’est justement d’élaborer une écriture qui permette de nous faire comprendre, de nous faire connaître. C’est possible, mais ce n’est pas facile. Qui peut comprendre ?

Paul et Rosita m’écoutent avec intensité, comme deux experts, dans ce container qui ne ferme pas, sur un terrain de caravanes, sans aucune commodités, cerné par la boue à trente kilomètres de Paris.

— Qui peut comprendre ? Tout dépend de la sensibilité de chacun. A vous de choisir les phrases les plus sensibles... Comprendre quoi ? Le refus, par exemple, le refus de tout. Par exemple, prendre de l’eau avec une cuve pour se laver, on nous l’interdit. Qui ? L’administration, la police municipale... Quand c’est pas la police municipale, ce sont les gens eux-mêmes qui téléphonent. Ils appellent la police.
Déjà, il faut prendre par le début. Le début, c’est l’éducation. Ton éducation, mon éducation. Quand on est petit, c’est l’école. Là tu évolues, tu apprends un métier, t’es pas ici en train de fouiller dans les gadoues, les ordures. Avec ce métier, ensuite, tu travailles, donc tu as une fiche de paie. Tu es domicilié, tu peux avoir un crédit, une maison, une voiture, le quotidien. Tu connais déjà plus ce système de vie qu’on a.

C’est tout simple, c’est la normalité des choses. Mais immédiatement, les gens, le système, quand ils nous voient arriver pour demander un papier de domiciliation...
Maintenant, pour se présenter dans un travail, il faut un diplôme, quelque chose qui montre qu’on est allé à l’école. Mais avec nos caravanes... Si on n’a pas d’endroit stable, ne serait-ce que pour mettre les enfants à l’école... Tout ça, l’administration, elle nous le permet pas. Dès qu’on montre un carnet de circulation, tout de suite, les gens voient qu’on est du voyage, ça veut dire pas de crédit, pas de domicile fixe... Donc un appartement, un terrain à louer, ou même à acheter, c’est impossible.

Et Rosita d’ajouter :
— Les gens demandent comment ça se fait qu’on vit en caravane ? J’ai pas de réponse. Mes parents vivaient dans une caravane. Mes grands-parents aussi.

Moi j’ai appris à lire toute seule, sur les boîtes de conserves, les briques de lait, les litres d’eau. Mais j’ai appris à lire quand même. Voilà. Donc la pauvreté, je sais ce que c’est. Mes deux enfants, j’essaie de les éduquer, de les envoyer le plus possible à l’école pour qu’ils puissent combattre la pauvreté.
Je voudrais dire une petite phrase pour mes parents qui n’ont pas arrêté de demander un logement, pendant des années et des années. Déjà ma mère est morte, elle n’est plus du monde et mon père il est gravement malade aussi. Toute leur vie, ils ont toujours rêvé d’un terrain avec une maison dessus. Je trouve ça injuste que des personnes ne comprennent pas ces choses, et nous montrent du doigt comme des voleurs et des malpropres.

*

Le testament.

Quand Annette vient lui rendre visite à l’hôpital et lui fait part des réflexions de Paul et Rosita, ses enfants, monsieur Mouche demande :
— Tu as du papier, un crayon ? moi aussi je veux dire des choses.

Annette n’a pas ce qu’il faut. Alors, avant qu’elle ait le temps de souffler, il est déjà dans les couloirs, demandant aux infirmières un médicament insolite pour ce qui semble être une urgence : de quoi écrire. Deux feuilles blanches feront l’affaire. A peine remis au lit, et Annette à pied d’œuvre comme secrétaire, il attaque :

Je soussigné Pierre Mouche certifie que tout ce qui suit est exact.

Il en signera chaque feuillet, demandera qu’on les montre à ses enfants. L’opération n’a pas encore eu lieu. Rosita dira tout de suite qu’il a dicté son testament.

Voilà ses mots quasi tels quels :

Quand je suis arrivé à Remblay, c’était un paradis, la nature, les oiseaux, les gens aussi. J’étais forain. Puis de part et d’autre, des caravanes sont venues s’installer. Certains se sont mis à faire la horde sauvage, leur loi à eux. A partir de là, la misère a commencé.
Avec tout ça, ma femme est tombée malade, et donc moi je ne pouvais plus rien faire parce que je devais veiller sur elle. Là, moi aussi je suis tombé malade. Des nerfs. Et un matin, un bungalow a brûlé. Quand je suis entré à l’intérieur, j’ai vu ma femme en torche humaine. A partir de là, j’ai senti le ciel qui me tombait sur la tête. Comme c’est la tradition chez nous, il a fallu que je brûle tout ce que j’avais - question d’honneur, pour ne pas voir les choses que le défunt a touchées, dans les mains de quelqu’un d’autre - et je me suis retrouvé sans rien, avec personne vers qui me tourner, aucun docteur ni quoi que ce soit.

Le petit garçon que j’étais auparavant était bien avec tout le monde. J’aimais les gens comme moi-même et je n’avais aucune mauvaise intention envers personne. Mais après tout ça, j’ai été maltraité. Des gens sont venus jeter toutes sortes d’ordures, de carcasses de voiture et on me mettait tout ça sur le dos. A partir de là, je suis tombé dans les cachets pour essayer de dormir. Pour me consoler, j’avais des petits coqs, des petites poules, des petites chèvres et mon petit chien. Et puis, ma foi, je rêvais d’avoir un petit bout de terrain, une petite maison quelconque, mais ce n’était que des rêves.

Aujourd’hui, avec les pelleteuses et le reste, je ne sais plus où aller. Je suis tombé malade, cancer, cœur, opération, diabète. Mais malgré tout, j’espère encore m’accrocher à la vie car on n’en a qu’une et celle-ci, j’y tiens.
Je voudrais que celui qui lise cette lettre, qu’il ait un cœur, une bouche, des yeux et des oreilles pour entendre. On croit qu’on va vivre éternellement, cependant la vie passe très vite sans qu’on s’en rende compte. Malgré tous mes malheurs, je prie parce que je sais que c’est dur et je peux comprendre les autres qui passent par où je suis passé. Je ne pensais pas qu’un homme ça pouvait pleurer et moi j’ai pleuré, j’ai crié : s’il vous plaît, attentivement, plein de grâce, ayez pitié comme Dieu a eu pitié de nous !

Je vais parler pour mes enfants. J’ai été un père dévoué pour eux, je m’occupais pour l’école afin qu’ils soient instruits parce que j’étais tout pour eux, je m’occupais de la cuisine, des lits et puis quand ils étaient malades. Des nuits d’angoisse, j’en ai eu énormément et aujourd’hui, j’aimerais bien qu’ils aient ce que je n’ai pas eu. Je leur souhaite du bonheur à tous et malgré tout ça qu’ils soient heureux quoi qu’il arrive.

Là, je fais appel, à monsieur le maire et toute la municipalité : ayez du cœur, je vous supplie de prendre ça en considération, de ne pas avoir de haine envers eux ! Donnez-leur le droit de vote et ils voteront pour vous ! Monsieur le maire, toutes les associations, je vous remercie de l’attention que vous portez à cet égard.
Pour finir cette lettre, avec mes intentions les plus distinguées, je vous remercie du plus profond du cœur.

Signé : Pierre Mouche.

Il a dicté tout cela d’une traite et ensuite, à Annette, il a dit :

« Vous vous rendez compte, on me demande de repartir chez moi parce que l’opération va être encore reportée et je vais être avec les arbres qu’on brûle, il ne sortira que du noir de mon nez. »

*

Prendre sa maison sur son dos.

Dans la chaleur printanière, Catherine finit de trier un gros tas de linge, vraisemblablement donné. Elle enfonce une quantité de vieux vêtements dans une grande poubelle, pendant que Sandrine prépare le café, savonne et essuie la table pour que je puisse y poser mon ordinateur.

Les caravanes forment une petite cour fermée, un enclos avec des jeux de plein air installés pour les tout-petits, un dallage fraîchement posé invite à ne pas piétiner la terre où un gazon commence à pousser.

Rosita nous rejoint à l’instant où je leur remets leurs paroles transcrites de la semaine dernière. Sandrine commence :

— On peut dire des choses qui, ensuite, nous paraissent futiles à l’écoute.

— Nos problèmes à nous, précise Catherine, c’est ce chantier et l’expulsion. L’expulsion guette tout le monde, elle ne guette pas que nous. On vit, nous, une situation qui touche beaucoup de monde qui ne vit pas comme nous. Quelqu’un qui est expulsé, il se retrouve sans toit, sans attaches personnelles. Nous, quand on est expulsés, on garde notre habitat. Dans une caravane, on a tout ce qui nous appartient, quelqu’un qui est dans un appartement, une fois jeté, il n’a plus rien.

— Et Solange, tu crois qu’elle va prendre sa maison sur son dos comme un escargot ? Et moi, mon mobile home, je vais le porter sur ma tête ?

Rosita :

— La maîtresse de Sony veut qu’il aille en 6ème. Elle dit qu’il a des capacités. Mais le directeur, lui, il pense ’voyageur’. Il veut que je l’inscrive en SEGPA [1].

— Ça sert à quoi de les inscrire, puisque de toute façon, on est de trop ici et qu’on devra partir ?

— Je sais, après ce sera le voyage. Tu te mets là, et la police, à six heures du matin : « Faut partir, faut partir ! » T’as cinq minutes. Mais il y a le droit de l’homme aussi. Annette elle me l’a dit. J’essaie de voir plus loin.

— Plus loin, quand de partout on t’envoie sur les roses, c’est plus le voyage, c’est l’errance. T’as plus aucun repères, t’es plus de nulle part.

— Le directeur m’a dit : « Si vous pouvez pas rester, on va l’inscrire par correspondance. »

— Et ils écriront où ? à l’épine sur les roses !
— N’empêche Sarah, elle est bien en train de faire des études d’histoire.

— Sarah ?

— La cousine à Jessy. Elle a vécu ici et veut écrire un livre sur cette vie.

— Elle voit la vie telle qu’elle est. Par rapport à ici, la vie qu’elle a maintenant, c’est le jour et la nuit.

— C’est toujours le jour, vu qu’elle a le courant !

Je pose la question :

— Notre texte alors, il faut en faire une lettre ? un blog sur le net ? une pièce de théâtre ?

— Une lettre, on l’a en main, plus qu’Internet. On peut l’adresser à quelqu’un.

— A qui ?

Sandrine et Catherine, en même temps :

— Au président de la République.

Et Rosita :

— Au préfet plutôt. Lui au moins, il est venu nous voir.

— Venu nous voir, venu nous voir... Ils sont tous venus nous voir comme des bêtes de zoo... Là où ça sent la rose... quand je pense qu’on leur avait préparé le café, et comme visite qu’est-ce qu’on a eu ? Un détournement du regard. C’est tout.

Mais Rosita persiste :

— Peut-être qu’il sera touché.

Rendez-vous est pris pour la semaine suivante. Le jour dit, c’est Brenda, cinq ans, qui écarte le rideau de la caravane : « Maman elle a dit qu’elle était partie voir son papa à l’hôpital. »

Comment aurait-elle pu me prévenir ? Elle n’avait pas mon numéro.

*

Cour d’appel, 7 septembre 2005.

La cour est vaste, traversée d’une allée de pavés défoncée. Le reste en terre battue est livré aux voitures. Sous l’horloge qui surmonte un grand porche, au-dessus d’un drapeau bleu-blanc-rouge, les mots « Cour d’appel » en lettres d’or incrustées dans la pierre. C’est dans ce monument historique, d’anciennes dépendances du château de Versailles, que l’affaire de ces familles, qui vivent en caravanes au milieu de la boue, va être rejugée. Au rez-de-chaussée, dans une salle à l’épaisse moquette grise, une odeur acre de renfermé et une étrange cacophonie.

La présidente :

— Est-ce qu’on peut avoir un peu de silence ? Nous ne sommes pas dans une cour de récréation.
Ce n’est pas le petit dans sa poussette au fond de la salle qui fait du bruit, ni les familles du Bois de l’Epine, ce sont les avocats et leurs clients dans l’attente de leur tour.

Une avocate des familles :

— Madame la présidente, il ne s’agit pas de gens qui ont squatté en une nuit, mais de tout un quartier, environ 100 personnes, installées - des documents l’attestent, certains signés du maire lui-même - depuis des dizaines d’années. Ces personnes sont adaptées à leur environnement, avec une vie de foyer, des photos au mur... Les riverains se plaindraient, paraît-il. Or nous avons des centaines de signatures demandant la médiation. Ces familles ont eu à faire face à une surdité constante. Il est aisé pour la commune d’appuyer ces demandes d’expulsion sans jamais faire une proposition de relogement. C’est pourquoi j’insiste sur la demande de médiation judiciaire et l’annulation de la somme de 1000 € réclamée à chaque famille dans cette affaire.

Une autre avocate :

— Au nom du plan local d’urbanisme, on oublie la réalité humaine où, si on n’assure pas les droits planchers, comme l’accès aux soins, ou le droit au logement, les personnes ne sont plus en mesure d’exercer leurs responsabilités de citoyens. En France, le droit au logement est un principe constitutionnel. Et si on se réfère aux articles 3 et 8 de la Convention européenne des droits de l’homme, on ne peut pas mettre une famille à la rue. Mais dans les faits qui nous amènent ici, ce droit au logement apparaît comme une escroquerie. Car s’il était effectivement reconnu, nous ne serions pas là. C’est à qui d’assurer le droit ? C’est à l’Etat, aux collectivités. Et si ce n’est pas l’Etat qui l’assure, il est vain. Sans vous, magistrats, le droit n’est rien. Il est lettre morte. C’est pourquoi je vous demande de rendre un arrêt qui fasse jurisprudence en refusant cette expulsion sans relogement.

Puis vient le tour de l’avocat de la commune :

— Madame la présidente, j’ai l’impression de sortir d’un rêve ou d’un cauchemar. De quoi s’agit-il ? Cette zone du Bois de l’épine, un lieu où les panneaux indicateurs sont truffés de balles, un lieu où les conditions d’hygiène ne sont pas respectées, où la plupart des enfants ne sont pas scolarisés, un lieu où règne l’anarchie, où la police a dû procéder récemment à plus de dix interpellations, où on a retrouvé plusieurs voitures et motos volées... l’huissier n’a pas pu faire de recensement, il a dû dire qu’il reviendrait avec la police. Nous ne parlons pas du même dossier !
Or il s’agit d’une zone naturelle qu’il convient de protéger. On ne peut pas construire ni installer des caravanes, conformément au plan local d’occupation des sols établi en 2003. Alors on nous parle de précarité en passant de Zola à Balzac. J’ai infiniment de respect pour les associations de défense des droits de l’homme qui sont ici, mais ces gens ne sont ni propriétaires, ni locataires, et si on va à la médiation judiciaire, on est parti pour cinq ans ! Il ne s’agit pas de jeter les gens à la rue, mais il faut assainir une situation.
On parle de traitement inhumain et dégradant, autant dire n’importe quoi. Les gens du voyage n’ont pas à avoir plus de droits que les autres. On ne va pas non plus arriver un matin et jeter les gens à la rue. Il n’y aura pas de charters. Les mesures d’accompagnement existeront.

Aussitôt une avocate de la partie adverse demande que cette dernière parole soit inscrite au compte-rendu du greffe. Et une autre renchérit demandant que, dans l’arrêt qui sera rendu, l’autorisation d’expulser soit soumise à obligation de relogement.

La présidente coupe court au débat, annonçant simplement que la cour rendra son arrêt le 11 octobre. Affaire suivante.

*

Lettre à monsieur le Préfet.

Quand j’arrive vers trois heures de l’après-midi, Rosita en pyjama, joues pâles, calées dans une minerve, est en train de tordre une serpillière au pied de sa caravane. Je lui demande si elle a eu un accident. Sourire gêné, elle répond non. Sans m’appesantir, j’en profite :

— Et pour le préfet, cette lettre, quand est-ce qu’on la fait ?

Elle veut s’y mettre sur le champ. Le temps d’aller chercher l’ordinateur dans la voiture, deux jeunes filles du terrain viennent lui rendre visite, sortant du petit bois. Rosita rentre des sièges dans le container. Je lui demande :

— On va commencer par quoi ?

— J’ai tellement de choses à dire...

Une des deux jeunes, ajoute comme si la lettre allait être collective :

— On sait pas par où commencer.

— Là, tu sais, j’ai déjà pas toute ma tête à moi...

— Pourquoi tu veux écrire au préfet ?

— Pourquoi au préfet ? parce que la vie est injuste, pour moi et les personnes qui m’entourent. Je ne me mets pas toute seule dans le lot... Ensuite, qu’est-ce qu’il faut que je dise ? Je sais même pas, j’en ai tellement à dire.

— Dis, dis, on triera après.

— Dire quoi ? Que pour certaines personnes c’est un tunnel dont on ne voit pas la fin ? J’espère quand même voir la lumière un jour, mais dire quoi ? Les mots ne viennent pas, les mots ne viennent pas. Pourtant, cette lettre, j’ai envie de la faire, ça fait des mois que je n’arrête pas d’y penser.

— A un préfet, il faut donner des faits...

— J’ai tellement le dégoût de moi-même que je n’y crois même plus.

— On peut être que dégoûté, commente une des jeunes. Quand on entend leur avocat... T’en as vu des panneaux truffés de balles, toi ?

Les deux filles forcent un semblant de rire. Rosita reste grave :

— Donner des faits... Par exemple, j’étais dans ma caravane, occupée cinq minutes, puis j’ai cherché Brenda. Je l’ai appelée : « Brenda ! » Elle ne répondait pas. J’ai eu l’instinct d’aller vers les travaux de la route ici tout près. Ma fille de cinq ans était dans les gros tuyaux qui entrent sous la terre. Tu vois, le danger est là en permanence.

Des faits : Sony, pour ses onze ans, il comprend beaucoup de choses. Par exemple, il me pose beaucoup de questions sur son grand-père : « Qu’est-ce qu’il a au cœur, maman ? C’est quoi une leucémie ? Est-ce qu’il va vivre ou est-ce qu’il va mourir ? » Moi je réponds : « Ne t’inquiète pas, il va vivre. » Mais Sony est souvent triste. Il se cache pour pleurer, pourtant c’est lui qui me remonte le moral.

Encore un fait : il y a une quinzaine de jours, j’ai reçu une grande enveloppe blanche, la même que celle de Stéphanie qui annonçait son relogement. J’ai cru que c’était une bonne nouvelle. J’ouvre, toute contente. Et je vois, en gros, mon numéro de dossier pour ma demande de logement avec, en bas, écrit en petit : « Radié », sans aucune explication. Après avoir été inscrite pendant des années et des années, faut que je reparte à zéro. Voilà.

J’espère me sortir de là parce que... si on savait ce que je subis... »

Mes mains attendent sur le clavier lorsque Rosita reprend :

— Les personnes que j’aime vraiment, c’est ma famille. Mes enfants premièrement, et puis mon père, c’est tout. A part eux, je suis toute seule et c’est dur d’affronter la vie. Certains, pour qui c’est trop dur de voir la vérité des choses, prennent des médicaments, l’alcool, la drogue. Ils finissent mal. Moi aussi j’ai eu des pensées noires, mais je suis très jeune et je ne veux pas finir comme d’autres, je veux tracer ma vie droit.

Je suis encore en train de taper qu’elle demande :

— On peut lui mettre ça ?

Nous changerons à peine les termes de sa lettre, l’achevant dès le lendemain :

J’aurais voulu vous dire tellement plus de choses, Monsieur le Préfet. Mais, comme vous le savez, nous sommes en procès avec la mairie pour tous les terrains à côté de chez moi, il y a urgence, alors il vaut mieux vous poster ce courrier sans attendre.

Après la formule de politesse, sa signature et ce post-scriptum : « Pour ne pas risquer que votre réponse se perde, je vous donne l’adresse de ma sœur. »

Suivent des coordonnées en Bretagne, puis un numéro de portable. Et en pièces jointes : une photocopie de son carnet de circulation, de son livret de famille, et d’une page du livre « Belles Familles » [2] où elle est photographiée en 2002 avec ses enfants.

*

Au nom du Peuple français,

le 11 octobre 2005, la cour d’appel, statuant en audience publique, contradictoirement et en dernier ressort,
- confirme le jugement en première instance du 24 novembre 2004
- qui déboute la commune de Remblay-le-grand de sa demande de dommages et intérêts,
- déboute les appelants de leur demande de médiation judiciaire.
- les condamne à évacuer les caravanes, véhicules et autres constructions des terrains qu’ils occupent [...] et ce dans les trois mois à compter de la signification du jugement sous astreinte de 70 € par jour de retard passé ce délai ;
- condamne chaque foyer à verser 50 € à la Commune de Remblay-le-grand comme indemnité au titre de l’article 700 du Nouveau Code de procédure civile ;
- et condamne [les mêmes] à payer les frais du procès-verbal de constat du 10 février 2004.

Au nom du peuple français.

*

Au nom du peuple français, ces fragments de vie seront déposés à la Bibliothèque nationale.

Au nom du peuple français, dont la liberté n’est pas bleue de peur, ni l’égalité blanche comme neige, ni la fraternité rouge de honte,

la République laissera-t-elle traiter ses enfants comme l’épine sur les roses ?

5 avril 2006
T T+

[1SEGPA : Sections d’Enseignements Généraux et Professionnels Adaptés

[2Belles familles, Jean-Louis Saporito, Editions Les Arènes, Paris 2003