L’intime dehors

De Caroline Sagot Duvauroux, un nouveau livre, D’où, est à paraître chez Corti cet automne (en lire des extraits sur le blog de la Quinzaine littéraire).


L’intime dehors

Conversation avec Caroline Sagot Duvauroux.

Par Jean-Jacques Bonvin, Maël Guesdon et Marie de Quatrebarbes (Crest, 23 août 2012).

À l’ombre du figuier qui se dresse à flanc de pierre, occultant l’entrée du puits creusé en dessous de la maison, abrités de la chaleur par l’arbre, nous avons passé plusieurs journées à travailler sur la préparation d’un entretien pour le premier numéro de la revue La tête et les cornes (à paraître). C’est la canicule. Bientôt la fin de l’été. Caroline relit son livre, D’où, dont la parution est prévue pour novembre. Entre deux séances de travail, l’enregistreur tourne.

Caroline Sagot Duvauroux : La peau est fine, infiniment fine. En-dessous, il y a l’onde, c’est-à-dire rien, rien que ta respiration et l’onde qui revient. Le poème n’est peut-être que dans cet effacement qui remue. La revanche d’une émotion. Une menace à la force qui ne s’éteindra pas. Comme une force inaliénable de la faiblesse. 

… Et ma langue est une langue d’hommes. Ma littérature aussi est une littérature d’hommes. Mais il y a des langues qui n’ont pas encore parlé : elles sont femelles, elles sont chiennes. Je dois dire ça, je dois menacer ce qu’il peut y avoir de pouvoir dans une langue. Je dois menacer ce qu’il y a d’injonction, d’ordre intimé dans ma propre langue.
Sur le Causse j’ai vu quelque chose comme ça. Le Causse Méjean, c’est un bras d’écorché, avec veines, avens, grottes et stalactites au bout de quoi, une main s’ouvre, vide. Tout ça pourquoi ? Ça ne produit rien que toi. L’eau de la pluie qui ne reste pas sur le Causse, vient alimenter, dit-on, tous les fleuves de France. Et toi, tu es là. Les femmes cueillent la lavande. Bizarrement il n’y a que des femmes. Les hommes ont peur. Tu es toi-même une offrande. Comme un oui. Un oui plus armé, plus rétif qu’un non. Le non reste à la civilisation.
Un oui comme une éclosion. Une exclamation, c’est-à-dire malgré tout, oui à une verticalité. Et comme la tendance est quand même fatalement de se coucher, ce oui est finalement un non. Alors, je me suis aperçue que, probablement, j’étais une femme. 

Marie de Quatrebarbes : Quand tu parles de force de la faiblesse, ça veut dire que quelque chose se joue en dessous du rapport de force ?

CSD : Oui, les philosophes que tu as lus sont des hommes. Les poètes que tu as lus sont des hommes. À part Sapphô, Emily Dickinson… ça se compte sur les doigts d’une main. Et toi, tu as vécu dans la splendeur racinienne. J’ai été comédienne, tragédienne, j’ai beaucoup joué Racine. Je me disais : c’est incroyablement beau pour les femmes, Racine. Les plus beaux rôles du monde, le plus beau texte à dire. Ce sont les plus beaux textes à couler dans la gorge. Et puis tu t’aperçois que ce n’est pas ça, ce n’est pas ça qui se passe dans le ventre, dans la jouissance… Qu’est-ce qui suinte ? Qu’est-ce qui sort ? Car ça sort, l’intime est ce qui sort. Semence qui fait ou non semence. C’est en deçà, en deçà de la langue et ça voudrait faire langue. Quelque chose qui jouit, au sens d’éjaculer.

… L’aigu reste perceptible jusqu’à sa rupture. Le grave tue. Le système vocal féminin est en principe plus haut que celui des hommes. On dit que les voix graves, à un certain niveau de gravité, ça tue. Jamais l’aigu. L’aigu est pénible mais il ne tue pas. Il faudrait le couper net comme chez les antiques. Couper au plus haut de la soumission. Ce serait une menace à la force bien sûr, pas à l’homme en tant qu’homme. L’homme, c’est l’amoureux, l’autre, c’est une merveille.

Maël Guesdon : Comment cette résistance s’exprime-t-elle dans la langue et dans le mot ?

CSD : On n’a pas le droit de me dire par exemple ce que j’ai à dire et quelle est l’harmonie du vivant. On n’a le droit de le dire à personne. Quand je dis « moi », c’est n’importe quel « celui-là » qui est moi ce jour-là. Alors, je fais une demi-volte pour que la consonne soit à la fin, et je pousse en ressac. Pour garder la force jusqu’à la finale, remettre en lice jusqu’à la finale. La finale est peut-être au début, peu importe. Je rentre en catimini, par une petite minuscule, afin qu’on ne me chasse pas trop vite. Et à la fin paf ! Je ressac. C’est un jeu. C’est presque sportif.

Jean-Jacques Bonvin : Alors c’est de la ruse ?

CSD : C’est de la ruse bien sûr. Il faut être très rusé, autrement tu te fais tuer. Je ne suis pas costaud. Si je ne suis pas rusée, qu’est-ce que tu veux que je fasse ? Moi, on me casse la parole. Si tu rentres dans le mouvement bien au point, t’es foutu. La seule chose que tu peux garder c’est une ferveur, c’est l’intense. Et te dire : je sais que c’est une crapulerie. La ruse passe parfois par une bêtise complète apparente. Tout en toi sait pourquoi tu ne veux pas, mais tu ne peux pas le dire. Parce que c’est la langue que tu as tenté d’ôter de ta langue, avec difficulté, et en fin de compte elle n’y est plus. Et tu n’as plus aucune aisance avec elle. Je crois qu’écrire c’est tenter de toutes ses forces d’arracher d’une langue les articulations du pouvoir. Je crois que la littérature « sert » à ça. Mais la difficulté, c’est que la langue elle-même est un pouvoir. Nommer, c’est un pouvoir. C’est pour ça que je parie sur la poésie, elle ne nomme pas tout à fait, elle appelle plutôt. Sinon j’aurais aussi bien pu m’embarquer dans la philo ou dans le récit…

Je sais que les langues qu’on a coupées doivent parler, qu’elles sont prêtes, protégées de la sape par l’oubli qu’on en a, qu’on doit les rendre.

JJB : C’est-à-dire parler pour elles ?

CSD  : Ne pas parler pour elle, mais laisser en nous parler l’accueil d’elles. Les langues coupées. C’est l’histoire du beau roman de Leopoldo Brizuela. Angleterre, une fable : il y a le petit sauvage, Caliban, qui se coupe la langue avec ses dents et l’apporte au très vieux Shakespeare qui représente la langue du pouvoir à ce moment-là. C’est très beau. Mais comment garder la vitalité, le plaisir, l’espèce de joie d’une langue en train de se faire, comme langue poétique, et en même temps, rester en grande veille de ce qui peut avoir été rentré dans les bouches ?

… Dans Köszönöm, je dis ça : hâte-toi. Que je reçoive l’apprentissage de ta langue. Hâte-toi que je reçoive la joie que ce soit l’étranger qui parle en – non pas moi – l’intime dehors. 


Jean-Jacques Bonvin est le co-fondateur des revues littéraires "cavaliers seuls", "jocal" et "coaltar". Publie en 2000 "La Résistance des matériaux" (Melchior) et en 2011 "Ballast" (Allia). "Larsen" paraîtra chez Allia en janvier 2013. Travaille actuellement à un texte sur Ossip Mandelstam.

Maël Guesdon a publié dans les revues Rue Saint Ambroise, N4728, Volume et dans des ouvrages collectifs. Il est membre des comités de rédaction des revues Chimères et Transposition.

Marie de Quatrebarbes a publié dans les revues Petite, Neige d’août, Coaltar, Ce qui secret, N4728, La Passe... Son premier recueil, Les pères fouettards me hantent toujours, paraîtra à l’automne 2012 aux éditions Lanskine.

20 septembre 2012
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