Le côté de Balbec

Pierre Silvain à Cabourg, cherchant Proust et Balbec...


En habitué de Cabourg, Pierre Silvain ne pouvait pas passer indéfiniment à côté de Balbec, cette ville - vouée au farniente, aux intrigues, aux promenades et aux rencontres - née de l’imagination de Proust et dont la cité normande constitue le principal modèle. Mais pour y venir, il lui fallait d’abord s’immerger dans La Recherche, ce qu’il fit avec retard.


« Je n’ai lu À la recherche du temps perdu que longtemps après qu’il m’a été donné de pouvoir séjourner régulièrement à Cabourg. Ce retard, de plus de trente années, me faut-il le mettre sur le compte d’un simple ajournement paresseux de ma lecture ? Ou de l’attente qu’en naisse assez fort le désir pour l’aborder enfin, en passant outre à mes indécisions ? Ou encore du souci de la réserver aux jours d’une fin d’existence qui ne demandent qu’à être comblés, distraits jusqu’à l’étourdissement avec les mots d’un autre, avec le roman d’une vie de substitution ? »

Ayant réparé ce manque, Pierre Silvain, muni d’une carte ancienne et détaillée, va essayer de se glisser dans les pas de Proust. Il va traîner aux abords du Grand Hôtel. S’y poster et guetter l’improbable. Sait-on jamais : une voiture conduite par le mécanicien Agostinelli peut débouler d’une seconde à l’autre avec à son bord un frêle moustachu ouvrant grand la bouche de façon à ce que l’air iodé atteigne immédiatement ses bronches malades. Cet homme, s’il apparaît foulard au vent, il ne faudra pas le rater mais au contraire le filer, le suivre, tenter, dans son ombre, de mettre à jour quelques indices susceptibles de ramener tout le monde un siècle en arrière. Puis, sur ses talons, risquer une belle balade à Balbec,

« ce lieu de villégiature on ne peut plus cimmérien, perdu au fond des terres dont l’hinterland et jusqu’aux entours immédiats n’offrent rien à voir qu’une étendue plate, vide, sableuse et salée. »

Sillonnant Cabourg à la recherche d’un autre temps, Pierre Silvain, dont on sait l’insatiable curiosité et cet élan qui le pousse à comprendre et à noter, avec minutie, ce qui lie lieux et textes - on se souvient de son Loti au Maroc dans Le Jardin des retours (éd. Verdier 2002) et de son évocation fulgurante de Büchner à travers Le brasier, le fleuve (Gallimard, coll. l’un et l’autre, 2000) - sacrifiant rarement à la nostalgie, lui préférant la lucidité, admet vite que la ville telle qu’elle se présente désormais (désossée, transformée) ne lui offrira jamais la moindre clé pour ouvrir le mirage Balbec. C’est encore et toujours par la lecture et par l’écriture qu’il trouvera ce qu’il cherche. Il y ajoute - tout au long de cet essai (éd. L’escampette) qu’il dédie à Gérard Macé (j’y vois, pour ma part, plutôt un récit) - assez d’imagination et de fiction pour rendre plus que crédible un lieu "à jamais préservé des atteintes du temps".

De Pierre Silvain, n’oublions pas les Petites proses voyageuses (ramenées d’un séjour en Russie) aux Editions Cadex où il a également fait paraître Les chiens du vent (sur des encres de Jean-Claude Pirotte).

6 juin 2006
T T+