Le réel est un chemin

Lisez le livre de Rüdiger Safranski Nietzsche, Biographie d’une pensée, Solin, Actes Sud, 2000.

D’abord parce que la force de cette « biographie d’une pensée » vient de ce qu’elle rende compte, entrant en sympathie avec elles, de la tentation et de la fascination du « monstrueux » qui ne cesse de hanter Nietzsche depuis l’enfance.

(Est bien émouvant, chez lui, son effort pour se garder de la compassion au profit de la sagesse dionysiaque ; compassion qui pourtant inspirera jusqu’à son dernier geste, enfantin il me semble, juste au moment de sombrer dans la folie : embrasser un cheval pour le protéger des coups du cocher.)

Et puis le livre de Safranski nous ramène aussi - et sans doute précisément en référence au concept du monstrueux - à la question de l’écriture et des rapports entre certaine prose - comme lieu pour l’ordre - et certaine poésie - lieu de subversion.

J’avais déjà cité en note, dans la Déstabilisation de M. Jourdain, ce texte du Gai Savoir (aphorisme 92 du Livre II) où Nietzsche dit qu’on n’écrit de la bonne prose « qu’au regard de la poésie », la poésie étant, depuis Platon, « le pressentiment secret ou inquiétant des philosophes, et leur tentation »(Safranski, p.200). Or cet aphorisme s’éclaire maintenant pour moi des remarques de Safranski sur les rapports de Nietzsche à l’écriture.

J’en tire les observations suivantes :

La première, que, chez Nietzsche, le rapport à la langue est un corps à corps dans lequel c’est tout autant la langue qui « reçoit » sa forme de l’écrivain, que l’inverse. Il y a « formation de soi par la langue ». Les mots et les phrases doivent « mettre en mouvement » et soi et les autres. Et Safranski de noter que Nietzsche réagit à la langue par des symptômes physiques.

Ecrire est affaire de survie : « Peut-être suis-je encore en vie parce que j’étais capable de l’écrire », dit Nietzsche en 1878, à propos de Humain trop humain.

Et manière aussi d’entrer en soi jusqu’aux plus intimes contradictions, et peut-être en effet d’y affronter le monstrueux. Mais : « Tel est mon sort » :

Je cherche une parole pour une mélodie que j’ai et une mélodie pour des paroles que j’ai, et ces deux choses que j’ai ne s’accordent pas ensemble, encore qu’elles viennent de la même âme. Mais tel est mon sort.

Qui peut dire mieux ?

Cela du moins permet de parler d’inspiration hors les niaiseries habituelles : voir le texte d’Ecce Homo cité p.204-205.

D’où, chez Nietzsche, dit Safranski :

... le style si reconnaissable de sa pensée, où s’effacent les frontières entre trouver et inventer. Là, la philosophie devient une œuvre d’art linguistique, elle devient littérature ; il en résulte que les pensées ne peuvent plus être dissociées du corps qui leur a donné langue. Ce que la virtuosité linguistique de Nietzsche fait surgir par magie ne peut être rendu en d’autres mots qu’au prix d’une considérable perte d’évidence.

(p.46).

Et voilà donc une parole déstabilisante : elle n’est plus philosophiquement correcte, ni poétiquement correcte en son temps. Elle est ce que le corps - l’être entier - gagne de haute lutte sur l’erreur ou le mensonge d’une pensée conforme (une certaine prose) qui s’assoit sur ses scrupules. Et ce gain-là est d’ évidence . (Du reste, je me disais, relisant cet été des passages du Discours de la Méthode, et l’admirant, ému, que toute grande pensée philosophique est aussi « d’écriture », et d’adéquation au corps qui vit de penser : voyez comme Descartes existe par l’écriture à côté de Pascal, et inversement).

Eu égard au « chœur » de ses pairs philologues qui l’excluent parce que ses textes sont du désordre en mots, Nietzsche tient le rôle du « protagoniste » de la tragédie : face au chœur, qui est raison et sagesse, il est « une dissonance vivante ». (p.53)

Dissonance, parce que : « c’en est fini de la tragédie quand la langue s’émancipe de la musique et fait valoir à l’excès sa propre logique. Qu’est-ce que la langue ? Un organe de la conscience. Mais la musique est être » (p.545).
Et nous sommes ramenés à la musique, comme toujours chez Nietzsche, lequel aurait voulu « unir la philologie à la musique, produire une sorte de musique faite de mots, non de notes. » Peut-être, oui, parce que, comme l’affirme Bousquet, « le rythme est le père du temps »...

D’où l’écriture en fragments, autrement dits aphorismes, lesquels se veulent, dit Safranski :

éléments d’une composition musicale : des sons qui résonnent sans être vraiment entendus, mais qui donnent à l’ensemble sa coloration unique (...) A l’aide d’une langue flexible, (il s’agit de) rendre la mêlée des émotions et imaginations qui chantent dans l’orchestre comme sous un verre grossissant.

(192, sq.)

Oui, lisez le livre de Safranski. Et Nietzsche.

Il dit cette belle chose, Safranski, éclairé par son vis-à-vis : « Le réel est un chemin »...

Lisez-les, et comme moi, vous ne regarderez plus jamais du même œil un cheval de fiacre.

mars 2001
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