Maud Lambert | Une semaine à sept heures quarante

Présentation :
Le contretemps. Le contretemps c’est se plier à l’heure qui sonne. Se plier à faire ce qui nous retarde par nécessité. Mais parfois le contretemps s’oublie et certains matins le réveil ne sonne pas. Les scrupules nous mordillent, il faut trouver une idée, vite une excuse, il s’agit de rendre légitime l’heure qui n’est plus la bonne heure mais la nouvelle heure. Ceci par un arrêt de la pendule ou encore le constat que les jours ne passent pas. Si les jours ne passent pas je peux dire que j’ai écris mon texte hier alors que je l’ai écrit aujourd’hui.

Une obsession indéfectible scande mes textes : le bruit du silence. Il s’agit de trouver un rythme parce que le silence m’angoisse. Le moment où l’on prend le stylo pour écrire, c’est le moment où l’on a conscience que l’on prend son stylo pour écrire, je suis alors oppressée et les mots s’enchaînent à une vitesse folle. (C’est alors le décousu qui prime la plupart du temps. Même si je ne sais pas si le fait d’un texte décousu est toujours le fait d’une conscience à moi-même, parce que je ne pourrais l’assurer pleinement). Mais tout à coup la réflexion me prend, je sombre dans une autre temporalité et la conscience de ma situation s’absente, se libère et se calme dans l’oubli [ML]




une semaine à sept heures quarante




7H40



Je viens de quitter mes notes prises sur l’introduction à la critique de la raison pure de Kant, les relire, avant d’aborder la première condition de possibilité des connaissances a priori : l’espace. Je ne suis même pas sûre que ce soit la bonne manière de le dire ; je vérifie. La musique remplit l‘atmosphère de la pièce et empêche mes oreilles de bourdonner. Toujours le même cédé, ou CD, la même cessation. Je le remets en route. Il reste mon vers vide et un verre pour prendre des médicaments. Je ne bois pas d’eau. Je me gratte la tête, le cou. La plaque a muté en une nuit, a élu nouveau domicile. Élire plantation. Se planter. « I just want to be with myself anymore » entonne le poste de radio. Poste noir, imposant, une boîte. On a pas changé le mobilier. Quel mobilier ? La métamorphose de Kafka est posée sous la lumière jaune. Impossibilité sensuelle de la lecture. Divagation sexuelle de l’imposture. Les mots, il ne reste plus de trace, je trace mon doigt dans le vers. Insuffisance rénale. Je souffle. Je souffre. Je souffrais, les minutes passent. Mes cours sont éparpillés, 22 pages de mots inutiles quand la condensation du cours imprimable aurait suffit. Peut-être. J’ai même l’impression de faire des contresens. Là, là, si do me disait comment. Peu de temps, et pourtant je laisse les minutes s’envoler. C’est la phrase que je déteste le plus. Elle est insupportable à mon entendement chaque fois que le concept s’emplit de l’expérience. Le concept vide, il reste la substance. Ne pas lui donner sa matière. Étouffement impassible. Ou impossible ? La suffocation, il frémit, il n’est pas à sa place. Le silence, le silence que j’essaie de combler en tapant sur ces touches, quand je ne m’oublie pas je suis asphyxiée ; asphyxiée par ma solitude dans la présence au monde. Le silence est le temps. Dans la présence à moi-même je ne suis pas seule, je ne ressens pas la solitude parce qu’il n’y a pas de temps, pas de silence, le temps ne peut pas utiliser ma conscience pour être et c’est aussi parce qu’il n‘y a pas de silence. Tout est irréel. L’irréel est le temps où il n’y a pas de temps, le temps où il ne faut pas qu’il y ait de silence, le temps où la solitude ne se rappelle pas à ma conscience. Le bruit d’un immeuble de banlieue, cette image qui me turlupine, les turbines s’activent, entravent la terre, matraquent la ville, mais ce bruit, cette violence graphique est respectée dans sa solitude, respectée dans son habitude, l’admiration force le silence. Le silence émane du bruit. Les lignes sont strictes et perpendiculaires, se perdent à l’infini dans les même enchevêtrements sanctifiés. Je suis dans le sanctuaire, je suis celui qui est à côté, ou je suis celui qui est à côté ; dans le fond peu importe. Je suis le silence qui fait peur parce que je viens du bruit et j’ai peur du silence. Je parle à celui qui est en bas sur ce quai de gare. Il s’en va et je suis, insupportable à moi-même, parce que je ne m’oublie pas.


19H40



L’heure sonne, hier je m’étais trompée, sept heures quarante mais évidemment seule ma raison me rappela à l’ordre car la technologie était a.m., on était p.m. … peu importe mais 19h40, j’éteins la télé. Je n’ai pas de télé chez moi. Les pubs, comme à la radio, peut-être que celles de la radio sont pires, me mettent hors de moi, elles peuvent me rendre hystérique. Je regarde partout, à droite, à gauche, dessous, là bas, ici, maintenant, un autre jour ; me précipite, pas de télécommande. Je parcours la chambre et tel un guépard je bondis, j’ai changé de station. Je reprends mon activité. « je peux éteindre la télé ». Je remets la même musique, calme, m’enveloppe d’une buée infinie, insinuée, chaude et insignifiante. Tout est vert ce soir. Le bruit des claviers tapotés. « allo, nan, j’men fous, j’men fous, non mais déjà si tu prends du noir c’est déjà pas mal, tu peux prendre autre chose aussi, ce sera pas de refus, mais te casse pas la tête, nan mais t’inquiète pas, vas-y, vas-y. il est quelle heure ? Il est quarante neuf là ? Tu viens d’où ? De ST ? De VN ? En face de la 10 quand tu sors y’a le S, à taleur, j’sais pas j’dois avoir une bouteille marron, non mais comme tu veux j’en sais rien au pire tu prends un bleu. Ouai et un jaune si tu veux. Fin comme tu veux, j’en sais rien ». Ça a coupé. Gesticulation turbulente. Le froissement de vêtements, des chaussettes qui glissent. Toujours la même voix grave et chaude. Sa main sous le nez, la lèche et la respire. Il fait tomber une passoire dans l’évier. Fait couler de l’eau, tout tourbillonne. Le manuel évacue. Dans une frénésie folle, avec nos complicités éberluantes. Fringante nécessité. Besoin d’être fou, retomber dans l‘enfance, dans ces moments où l‘on touche au plus profond de l‘être, où l‘autre se livre à nous dans son entière sincérité, où dans sa fausseté définie. Il s‘est choisi, mon regard sur lui lui plaît, son regard sur moi me réalise. Les pattes sont prêtes, une assiette se glisse à mes côtés, les couverts teintes. Je suis heureuse. Pas de folie évanescente. Incandescente, rien ne s’immisce entre moi et moi. Je suis bien dans ma conscience à moi. Le mercredi c’est la journée où je suis rafraîchie, requinquée. Tout bascule, la nouveauté pour une semaine. C’est un peu mon week-end. Le bruit d’une bouche qui mâche, qui écrase, qui aspire. Il vampirise la nourriture. « ils ont remis le skiying-anticipé à Auchan » « pourquoi ? » « je sais pas ». Là bas au fond : « if you are with her, not with me ».


7H40



L’horloge s’est arrêtée. Je suis un peu moins bien qu’hier puisque je suis débranchée du secteur, mise sur batterie. Je suis un peu fatiguée, mes yeux sont lourds et chauds, les notes frémissent et scandent l’air, la télé lointaine parle seule. Il est là près de moi, il s’est trompé dans les paroles, il met sa tête partout, comme un petit animal il vient près de moi, il se met sur le dos les quatre pattes en l’air, il me fait rire, il me fait sourire. Là bas il n’y a personne. Je suis ici il n’y est pas, il est là. Il ne sera pas. Il se tiendra droit, la main dans le dos, la main sous le nez. Il la lèche, il la respire, il est figé. Un instant passe. Les bras croisés. Plus rien ne passe. « je dois reprendre le train demain soir » . « and i miss you, and i want you » susurre le poste de radio. « I can’t have you, you are in your head » répond. La même mélodie corporelle, je ne peux m’empêcher d’entonner à tue tête quelques notes. Je chante faux. Les gens croient toujours que je chante bien. Je me suis coupée les cheveux. J’aime mes cheveux courts, chaque fois que je voyais ces filles aux cheveux longs je ne me supportais plus. Ces longs fils qui cachent le cou, qui coupent, qui donne le coup, tel des traînés, les bœufs sont partout, ces cous durs et lourds, ces cous imposants et colorés. Des poils drus que l’on laisse pousser. Je voulais mes cheveux courts, ne plus faire attention. J’aime les cols roulés et il est toujours là, à la même place. Il me regarde avec ces grands yeux marrons couchés à mes genoux, a pitié.


7H40



Les jours se sont arrêtés, on est le même jour qu’hier, il est sept heures quarante. Les jours se sont arrêtés, il est le même jour qu’hier, on est sept heures quarante, les jours se sont arrêtés, on est le même jour qu’hier il est bien sept heures quarante. Sept heures quarante, l’heure matinale non l’heure hivernale, sous la pluie je rentre, on est le soir, il est pas tard, la nuit m’attend, les draps, les plans. L’escabeau monté là haut, il n’y a rien. C’est moi qui suis là-bas. Parce que je n’y suis pas. Le silence est absent, la musique souffle, la ponctuation n’y ai pas, le bruit s’étend, se répand, rien ne m’obsède, la légèreté seule compte, taper un mot, un mot par battement, je n’y arrive pas. Je chante pas. Je chante faux, le rythme ? Je l’ai pas. Je passe au dessus de tout ça, ça ne m’atteint pas, je continue, on se complète. Tic tac tic tac fait le clavier, clap clap clap. Balance. Rien n’arrive. Allemand, allemand ne m’attend pas j’y serais pas. Rien à faire ; Silence. Douces notes lointaines, voix grésillant. Quelqu’un me murmure à l’oreille, il s’est glissé derrière moi, il a froid comme s’il était sans moi, comme s’il n’était pas là et pourtant je lui tiens la main, je suis avec lui sans rien. Le journal parle, il discute il me percute. Tout s’ébranle, je tombe. Je suis tombée.


7H40



Ce soir pas de musique, un anniversaire, calme, et surtout un moment où j’ai décidé d’avouer des choses, dire les choses avant qu’elles se perdent, saisir l’occasion. Dire si peu, c’est débridant, satisfaisant pour autrui qui déverse à nouveau son bonheur sur nous même. Aux toilettes, une femme noire fait le ménage, elle attend patiemment que les gens sortent, j’attends derrière une dame, mais bientôt cette dernière me dit qu’elle n’attendait en réalité pas. Entre temps quelqu’un fusa devant moi, sans le moindre doute, ni question, ni analyse. La femme de ménage à laquelle j’avais souri, me dit d’y aller avant la dame et expliqua fermement à cette dernière que je n’avais pas vu que la queue était là. Son air décidé et protecteur imposa le respect et me rendit éternellement reconnaissante à son égard, si futile fut la chose, elle provoqua la joie de ma journée, le sourire ultérieur radieux adressé à mes amis provoqua leur sourire en retour, le sourire chez eux, le sourire de ceux de chez eux, le sourire des amis de ceux de chez eux, le sourire des connaissances des amis de ceux de chez eux, le sourire de ce que rencontrèrent les connaissances des amis de ce de chez eux. Je souris banalement au gens, comme dans cette chanson de Céline où une petite fille sourit pour tout le monde. Malgré les injures. Les injures ? les gens sont toujours beaucoup trop reconnaissant d’un sourire, même s’ils n’ont pas toujours le tact de nous le montrer de suite. Ils sont trop surpris. On n’imagine pourtant pas la vague de bonheur que peut répandre ce petit sourire. Ce petit sourire est la cause efficiente d‘un tsunami de sourire. Mais ces mots semblent banals. On ne réalise la force d’un sourire qu’en mettant en application chaque jour un peu plus notre bonheur de vivre. Ma petite sœur en est la meilleure maîtresse, réel emblème symbolique, je l‘imagine au milieu de ce cours de yoga pour adulte, seule si sérieuse et pourtant toujours ce bonheur sur les lèvres. Aujourd’hui je suis heureuse mais je me contiens, éviter l’euphorie car c’est là que la chute est rude. Rester modeste. Je savoure chaque instant mais que chaque instant ne me rende pas trop heureuse. Rester rationnelle, ne pas être euphorique. Car là se situe le danger. Apprendre.


7H40



En plein chantiers, mon appartement est en plein chantiers, les papiers dégoulinent, s’amoncellent. Le sourire jovial d’une femme. Les européens sont ils mornes ? J’ai trop mangé. Phrase redondante, c’est l’estomac rempli et un mal de dos incurable que je m’adosse au mur. Pas de concentration, le moment est mal choisi. Je suis essoufflée. Je ne courais pas. Je suis essoufflée, j’ai le cœur qui bat. Période de stress croissant, je le ressens dans ce moment perdu. L’afflux des « énergies », étrangement connoté mais tributaire d’un mot manquant. Le moment opportun est arbitraire… arbitraire ou relatif ? mon sang bouillonne, un sang torrentiel qui se cogne, s’éclate sur les parois. J’ai l’estomac sur les bras et rien pour le détendre, il ne s’apaise pas. Les papiers s’amoncellent, les papiers sont eux aussi torrentiels. Une énorme masse surplombe mon lit, déjà pliée en deux, s’étend sur le sol, embrasse la cuisine, s’éparpille sans boussole. Tout est vert. Le vert alarmant d’un moment de crise. La gelée blanchâtre contenue. La gelée blanchâtre se répand, sans répit et gluante. « les idées noires se dévergondent » mes oreilles ne peuvent s‘empêcher d‘entendre. Un feutre, un surligneur. pourquoi la vapeur ne vient plus ? Je suis là-bas, elle est là, elle ne vient pas. Ne m’aime-t-elle pas ? Elle n’attend que moi et pourtant elle ne vient pas. Je suis là-bas, elle est ici, ici et là-bas sont un maintenant sans contraste. Pourquoi s’attend-t-on tant à être surpris à l’époque la plus monocorde ? Nous attendons quelque chose qui n’existe plus. On veut l’étendue et la diversité. On veut le voyage mais on ne peut plus aller ; rien à faire la terre est ronde, il n’y a plus de frontière, d’au-delà, la terre tourne en rond. Aller là bas, rêver d’ailleurs à quoi bon, quand il n’y a que des cycles. Des cycles similaires. Les habitants de ma tête s’éparpillent ils sillonnent les racines. Les bêtes noires mordantes n’ont pas le droit aux enfants, non plus aux habitations, le droit est une guerre sans fin et non un état de nature. Des sursauts, des salves me parcourent. La simplicité fut remplacée par le brouillon sophistiqué. Quand on ne sait pas la simplicité on oublie les ratures salvatrices et les mots s’enchevêtrent s’emmêlent sans demi mesure, sans pudeur aucune, je suis sans pudeur. Toi, —en revanche— Kundera……………………….. Le poison m’a pris à la gorge, il me tue, je suffoque, les mots ne peuvent plus s’enchevêtrer, ils sont sauvés. En ordre dans les catégories de mon entendement, ils sont rangés. Je suis suspendue à la fenêtre ma gorge déployée, mes genoux se tiennent à la barre qui rompt l’uniformité de la fenêtre. Le pluie tombe, dégouline ou ruisselle le long de ma gorge. Ma gorge se tord et se rassasie, elle a soif mais ne boit pas, la bouche entrouverte, un filet de bave s’étend puis tombe. Clap. La flaque cinq étages plus bas qui l’accueillit se troubla. Puis un passant de son lourd pied vida la mare. La pluie ne fut plus.

29 décembre 2008
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