Nerfs | Jean-Pascal Dubost

Nerfs est le fruit d’une résidence d’écriture à Rennes et au monde.


Pas de doute, avec ce nouveau livre, cet ensemble de textes courts formant blocs (publié à La Dragonne), Jean-Pascal Dubost propulse à nouveau le lecteur dans une de ces promenades qu’il affectionne - elle sera rugueuse, haletante, durera cinquante pages, toutes empreintes d’égale teneur - sur « un fil tendu truffé de nœuds, relié au poème par les nerfs ».

« Nerfs à vif sans relâche et c’est ainsi, qu’ils me font fonctionner qui je suis quel que soit quand je quitte l’habitat principal où je vis et demeure et travaille ils me font prendre peau d’horzain et me rendent frogné, alors partant, sac de proses et proses de terre en tête du mal d’horreur qui me travaille en ronge loin des rumeurs de libération entretenues tout au long de la journée depuis Bagdad, et la rumeur aux trousses, en résidence au monde les mots à la bouche où que ce soit ainsi sans relâche aussi vif à Rennes - »

D’emblée ce texte inaugural dresse le décor. Le voilà, lui, tel qu’il est (hargneux, un peu renfrogné mais déterminé à placer des mines jusque dans la syntaxe), à l’instant même où il entre en résidence à la maison de la poésie (Villa Beauséjour) de Rennes. Il y passera quelques mois. Durant lesquels ces poèmes-ci vont voir le jour.
À vrai dire, le lieu revêt à ses yeux une importance relative. Il va bien sûr s’y familiariser. Traverser la ville, ses rues. Fréquenter les bars. Prendre même quelques habitudes chez Jeanne, au Café du nord mais en s’évertuant à être toujours et essentiellement présent au monde. C’est là, dans ce vaste espace mouvementé, hors frontière, loin des curiosités locales, qu’il réside, comme tout un chacun.

« Poussée la porte et l’huis franchi, on hésite, et puis salue vaguement le monde prend place dans un coin d’ouest de la France au Petit Sainte-Foix, y crucher un fameux chasse-cousin d’oc en quel prétexte les oreilles ouvrent les yeux qui traînent et décryptent la presse infernale de foin (...) »

Dubost, aux aguets, collecte les infos venues du dehors (et de partout) en écoutant, attentif, vif, ce qui, par bribes, ricoche du zinc à lui ou transite du transistor à l’ouïe, voire passe d’un journal (Libé, Le Monde) à ses carnets... Cela donne des proses compactes mais aérées grâce à cette oralité qui offre, çà et là, de précieux fragments à ramasser, quelques uns ruraux ou anciens, presque tous mêlés à l’actualité, intériorisés puis expulsés dans la foulée, au rythme d’une respiration soutenue.

Jean-Pascal Dubost a du souffle. Il aime, dans ses poèmes, accélérer l’allure et prendre les virages à la corde. La langue, son vrai véhicule, est, bien que retorse, soumise à rude épreuve. Comme toute matière, il faut la travailler. Pour que, nerveuse, elle pulse et puise en elle de quoi malmener - avec entrain - la syntaxe. L’auteur de Monstres morts (éd. Obsidiane) et de Fondrie - autre livre né d’une résidence (éd. Cheyne) - excelle à rendre évidente sa rugosité. Son écriture en devient diablement efficace. Physique, toute en force. Proche parfois du cut-up cher aux poètes de la Beat Generation. En n’oubliant jamais de poser la parole au centre.

24 avril 2006
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