Paul Auster : L’Invention de la solitude, récits

La lecture par Philippe Rahmy de Disparitions aura donné le goût de lire les deux premiers livres en prose publiés par Paul Auster après qu’il a écrit de la poésie pendant une décennie et avant qu’il publie son premier roman : L’Invention de la solitude et Le Carnet rouge.

L’Invention de la solitude (1979) est composé de deux textes : « Portrait d’un homme invisible » et « Le livre de la mémoire ». L’ « homme invisible » c’est son père. Paul Auster en commence le portrait, à la première personne, après la mort soudaine de celui-ci. Portrait du père et de la mère, de la famille, récit des fondations de la sensibilité et des apprentissages constitutifs de soi, des drames et de l’oubli de ces drames, recensement des lieux, des photos, des objets, ce faisant il élabore un art poétique qui lui permet de ne pas sombrer : écrire commence quand et là où les mots viennent à manquer, s’enracine dans les trous de langage que creuse la mort de son père à la surface du monde.

Je n’avais encore jamais eu autant conscience du fossé qui sépare la pensée de l’écriture. En fait, depuis quelques jours, il me semble que l’histoire que j’essaie de raconter est comme incompatible avec le langage, qu’elle résiste au langage dans la mesure exacte où j’arrive près d’exprimer une chose importante, et que, le moment venu de dire la seule chose vraiment importante (à supposer qu’elle existe), j’en serai incapable.

Dans le texte suivant, « Le livre de la mémoire » (1980-81), écrit à la troisième personne, un homme décide de s’appeler A., décide de se souvenir et d’écrire.

Sa vie ne signifie rien. Le livre qu’il est en train d’écrire ne signifie rien. Il y a le monde et ce qu’on y rencontre, et en parler, c’est être dans le monde. Une clef se brise dans une serrure, quelque chose s’est produit. C’est-à-dire qu’une clef s’est brisée dans une serrure. Le même piano paraît se trouver à deux endroits différents. Un jeune homme, vingt ans plus tard, se retrouve installé dans la même chambre où son père a été confronté à l’horreur de la solitude. Un homme rencontre la femme qu’il aime dans la rue d’une ville étrangère. Cela ne signifie que ce qui est. Rien de plus, rien de moins. Il écrit alors : Entrer dans cette chambre, c’est disparaître dans un lieu où se rencontrent le passé et le présent. Et il écrit alors : Comme dans la phrase : « Il a écrit le Livre de la mémoire dans cette chambre. »

Il divise son texte en treize livres qu’il entrecoupe de commentaires : sur la nature du hasard, sur le mot « rayonnement », sur le livre biblique de Jonas, et entreprend de rassembler les éclats kaléidoscopiques de sa mémoire, « espace dans lequel un événement se produit pour la seconde fois », afin de découvrir s’ils composent quelque chose que A. pourra écrire.

Il pose une feuille blanche sur la table devant lui et trace ces mots avec son stylo.

Le ciel est bleu, noir, gris, jaune. Le ciel n’est pas là, et il est rouge. Tout ceci s’est passé hier. Tout ceci s’est passé voici cent ans. Le ciel est blanc. Il a un parfum de terre, et il n’est pas là. Il est blanc comme la terre, et il a l’odeur d’hier. Tout ceci s’est passé demain. Tout ceci s’est passé dans cent ans. Le ciel est citron, rose, lavande. Le ciel est la terre. Le ciel est blanc, et il n’est pas là.

Il s’éveille. Il va et vient entre la table et la fenêtre. Il s’assied. Il se lève. Il va et vient entre le lit et la chaise. Il se couche. Il fixe le plafond. Il ferme les yeux. Il ouvre les yeux. Il va et vient entre la table et la fenêtre.

Il prend une nouvelle feuille de papier, la pose sur la table devant lui, et trace ces mots avec son stylo.

Cela fut. Ce ne sera jamais plus. Se souvenir.

Le Carnet rouge. L’Art de la faim est également composé de deux textes.

« Le carnet rouge » (1992), ce sont treize récits de coïncidences réelles. Le treizième raconte la façon dont son premier roman a été impulsé par une erreur de numéro de téléphone.

« L’art de la faim » tient son titre d’une étude de deux textes où il est question de la faim : La Faim de Knut Hamsun et Un champion de jeûne de Franz Kafka. Il rassemble des articles critiques parus dans la presse entre 1970 et 1993. Ils sont suivis de trois « conversations », avec Stephen Rodefer sur la traduction (1985), avec Joseph Mallia (1987), avec Larry McCaffary et Sinda Gregory (1989-1990). C’est durant l’entretien avec Joseph Mallia que Paul Auster déclare : « Toute mon œuvre est d’une seule pièce, et le passage à la prose n’a été que la dernière étape d’une évolution lente et naturelle. »

L’Invention de la solitude et Le Carnet rouge. L’Art de la faim, traduits de l’américain par Christine Le Bœuf, aujourd’hui en collection Babel, ont paru chez Actes Sud en 1988 et 1992. Le site L’autre monde de Paul Auster est consacré à cet auteur.

16 septembre 2004
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