Tarjei Vesaas, Les Oiseaux, roman

Dans le fossé boueux, il y avait des empreintes légères de pattes d’oiseau, et puis quantité de petits picotis ronds et profonds dans la terre marécageuse. C’était la bécasse qui était passée par là. Les trous profonds avaient été faits par le bec de l’oiseau à la recherche de quelque chose de mangeable, et parfois c’étaient seulement de petits picotis : c’était son écriture.

Mattis se pencha et lut. Regarda les légères empreintes dansantes. L’oiseau est si léger, si beau, pensa-t-il. Mon oiseau marche si légèrement dans le marécage quand il est fatigué du ciel.

Tu es toi, voilà ce qui était écrit.

C’était vraiment une salutation.

             Mattis cherche un bâton et répond. Pas en lettres ordinaires (humaines) puisque destinées à la bécasse. En écriture d’oiseau. Elle comprendra. Elle comprend. Elle répond. De jour en jour l’homme et l’oiseau s’écrivent ainsi dans la terre. De jour en jour ils se comprennent.
             Alors pourquoi faut-il que Mattis parle de la bécasse à ce garçon qui est chasseur, pourquoi ? (se demande-t-il) Mais parce que le bonheur cherche anxieusement le partage, au point que soudain, comme cette fois, les mots échappent de la bouche malgré soi et pointent vers un autre, un sage, un fort, un des qui-comprend-tout-clairement, et maintenant, nuit tombée, le garçon posté dans un buisson tire avec son fusil, et la bécasse est morte. Mattis la ramasse et l’enterre sous une grosse pierre.
             Une passée de pensées ne s’efface pas aussi vite de la tête qu’une passée de bécasses au-dessus de la maison.
             Certaines pensées, les aiguilles à tricoter de sa sœur Hege ou les bonbons de l’épicier, montrent de la bienveillance envers Mattis. D’autres semblent capables de foudroyer celui qui les prononce ou les écoute, ce sont des pensées de mots tels que éclair, orage, vent, travail, amoureux. Elles nouent les doigts de Mattis et s’embrouillent dans sa tête quand il cherche à ce qu’elles coïncident avec les choses mêmes, encore plus difficile, avec les gestes. Par exemple : travailler et rangée de raves. Par exemple : bec et pierre. Un jour Mattis s’empêche assez longtemps de penser pour ramener sur la rive, à bord de sa barque, deux jeunes filles en vacances dans la région (des inconnues en maillot de bain, jolies, bronzées, riantes, qui ignorent comment ceux du village le voient et le désignent : un simple d’esprit, un ahuri).

Il s’assit à côté de sa barque et tourna son visage vers le vent sur le lac.

Souffle, vent ! souhaitait-il en secret.

Il y avait trop de choses à penser ici :

Des pierres sur tous les yeux, dit-il au hasard.

Anna et Inger et tout, dit-il.

Tout arbre où se sont posés des oiseaux, dit-il.

Tout sentier où ma sœur Hege a marché.

Mais cela devenait trop dangereux, il n’osa pas énumérer d’autres choses.

             L’eau va bien à ses pensées (pense-t-il) et il décide de devenir passeur d’une rive à l’autre du lac, des collines boisées à la jetée, du plus loin au plus près. Son premier passager est Jörgen, un bûcheron qui cherche du travail et un logement, et Mattis éprouve tant de fierté à le transporter qu’il le ramène à la maison, mais pourquoi ! (se demande-t-il) Car voilà bientôt sa sœur Hege et Jörgen amoureux.
             Et plus une passée de bécasses, de jeunes filles ou de pensées à l’horizon. Aucun passager dans la barque (un deuxième, au moins). Les pensées ont beau sinuer, patienter, s’efforcer de coller aux choses et aux gestes de façon légère, presque chantante, le monde s’espace, se raréfie, se défait, dans la bouche de quiconque les mots ne répondent plus.
             Mattis ne saurait chasser Jörgen du cœur de sa sœur ni même l’empoisonner avec une fausse oronge. Sa survie relève de cette question : « Pourquoi que les choses sont comme ça ? » (demande-t-il) Comment ? Comme ça : incompréhensibles, déroutantes, terribles, et quel sera leur nom si Hege part avec Jörgen et l’abandonne ?
             Un jour sans vent, Mattis monte dans la barque et rame jusqu’à ne plus voir la rive. Il donne un coup de talon dans le fond pourri de l’embarcation et ne bouge plus (il a pris soin de ne rien emporter qui permette d’écoper). L’eau du lac monte peu à peu, envahit la barque. Aucune pensée ne vient à Mattis, aucun secours, aucune détresse, aucun cri. Ses mains saisissent les deux rames flottantes. L’eau noire s’enroule autour de ses chevilles. Si le vent ne se lève pas avant qu’il n’ait atteint la rive il passera l’épreuve de l’oiseau fatigué de la terre sans se noyer.
             Dans Les Oiseaux, Vesaas raconte la solitude de Mattis aussi attentivement qu’il évoque l’eau du lac, l’oiseau dans le ciel, l’orage, la nuit. Tel un peintre (Rembrandt dans Les Trois Arbres, 1643, ou Francis Bacon dans Van Gogh dans un paysage,1957), il n’établit pas de hiérarchie, n’opère pas de distinction entre les éléments humains et non humains qu’il décrit, la fine ombre du poisson sur un fond sableux appelant à ses yeux autant de compréhension et d’intérêt que le café offert par une femme. Son art romanesque travaille le monde tel qu’il est, à la fois dans l’acceptation et avec le détachement que permet une longue intimité avec le bonheur et le malheur.


Écrit en 1957, Les Oiseaux, préfacé et traduit du norvégien (nynorsk) par Régis Boyer, est disponible chez Plein Chant (16120 Bassac), collection de L’Atelier furtif. Renseignements éclairés sur le beau catalogue de cet éditeur sur poesieschoisies et sur Tarjei Vesaas sur le site des éditions José Corti qui ont publié récemment la barque le soir, traduit également par Régis Boyer.

3 septembre 2004
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