Un naufrage de livres

(La souris frôlant l’image, la tisse.)

Le veau d’or sur ses vieux jours était devenu père d’une vache de fer-blanc qui s’appelait Réalité.
René Crevel, Le Clavecin de Diderot (Les Editions surréalistes, 1932).

L’article du Monde était daté du 16 décembre 2005, signé d’Alain Beuve-Méry (un nom de référence) et titrait : « L’ex-librairie des PUF va fermer ». Celle-ci devrait en effet céder, en février, son pignon sur boulevard Saint-Michel à Paris à un marchand de fringues, déjà installé un peu plus bas, mais qui souhaite donner plus d’ampleur à son accoutrement.

Le « commerce de la librairie » est sans doute aussi une histoire de chance : le nouvel occupant ne s’appelle-t-il pas, ironie du sort que l’on ne saurait inventer, Delaveine ?


En sortant du métro Saint-Michel, ce vendredi 13 janvier, la figure tutélaire de Gibert Jeune surveille la montée vers la Sorbonne. Celle-ci est encore entourée de petites librairies farouchement indépendantes.


Mais, place Paul Painlevé, comment ne pas penser également à celle de l’éditeur François Maspero située jadis rue Saint-Séverin, ce foyer intellectuel ardent mis à nu, autour des années 68, par ses révolutionnaires, même ?


Oui, cette immense librairie, ancrée place de la Sorbonne depuis quatre-vingt-six ans, va donc disparaître : j’y suis retourné ce matin avant de devoir me faufiler un jour au même endroit, par distraction, entre les blousons de cuir noir et les jeans effrangés.

Les souvenirs de la maison des mots ne peuvent cependant s’effacer de la mémoire des études, comme l’a écrit François Bon le 23 décembre 2005, à cause d’un simple trait de plume sur le contrat de vente d’un bail commercial.


La place de la Sorbonne est elle-même en plein ravalement : est-ce que les soldes ou la liquidation s’appliquent déjà aux choses de l’esprit ? Il s’agit bien d’un naufrage de livres.

Les étudiants ne semblent pourtant pas s’inquiéter de ce prochain changement d’habitude de fréquentation, et un bistrot qui a la vie dure peut toujours leur servir de bibliothèque chauffante. Les bacs de la piscine de béton, au milieu du quadrilatère, sont vides, sans doute à cause de la météo : aucun « caïman » n’est visible dans les bas-fonds, couleur de salissure.


Alors, on échafaude sur la façade de la Sorbonne : un moyen de tirer des plans sur la comète ?

Quand je pénètre dans la librairie « Place de la Sorbonne », qui affiche sur sa vitrine quelques articles de journaux relatifs à un sort qui semble désormais scellé, les rayons sont encore garnis mais peu de clients les visitent. « Agrégation, Capes, licence... » : les « apprenants » peuvent pourtant acheter tous les ouvrages au programme.


La richesse et la diversité des livres présentés sur plusieurs niveaux fait regretter une fréquentation qui n’est plus assez importante. Un vendeur interrogé sur la possibilité de prendre quelques photos dans le magasin semble totalement désabusé : quand je lui dis que depuis le deuxième étage, on aperçoit l’enseigne verticale de Delaveine, à trente mètres sur le même trottoir qui descend vers la Seine, il en paraît tout étonné !


Alors, que vont-ils devenir, tous ces livres et tous ces auteurs dont les visages souriants ou inquiets ornent les couvertures ?


Il va falloir les rassembler, les remettre dans des cartons (comme pour un déménagement personnel mais multiplié par cent ou mille), puis les acheminer vers un lieu inconnu où ils seront empilés les uns sur les autres avant, peut-être, de revoir le jour - et de sentir, enfin avec bonheur, un regard parcourir leurs lignes de fuite ?

Si l’on ose le dire en présence du gardien pétrifié à l’entrée du temple, place de la Sorbonne : dans une optique marketing bien comprise, il est clair qu’il faut, ici, « positiver ».

A saisir :

http://livres.lexpress.fr/critique.asp?idC=5285&idR=9&idTC=3&idG=3
http://www.coeur-de-france.com/peguy.html
http://www.tierslivre.net/spip/article.php3?id_article=236
http://www.augustecomte.org/

16 janvier 2006
T T+