Antoine Emaz

Antoine Emaz est décédé le dimanche 3 mars dans l’après-midi. Avec lui, c’est l’une des grandes voix de la poésie contemporaine qui s’en va. Un poète humble et discret qui disait que tout ce qu’il voulait exprimer et partager (« mes peurs, mes dégoûts, mes joies... mon lot de vivre, souffrir inclus ») se trouvait dans ses poèmes. C’est là, et nulle part ailleurs, qu’on peut le trouver.

« Écrire s’enracine dans un certain nombre de hantises profondes. Même si l’œuvre bouge un peu, c’est toujours pour finalement retourner à ces quelques points d’ancrage qui font l’identité de l’auteur. »

Il déclarait mener une « vie ordinaire, entre pas facile et pas impossible, comme tout le monde ». Restait la force de percussion de ses mots. Sa façon de les associer. La tension qu’il y mettait. Il les voulait simples, issus d’un vocabulaire usuel qu’il utilisait avec précision. Il tenait à être concis, économe, en accord avec sa pensée et sa mémoire.

« Les poèmes ne sont pas recherche du temps perdu ; ils sont fixation, cristallisation durable d’un moment vécu. Dans ce moment, la part de mémoire peut être importante. »

Derrière le poète se cachait un infatigable lecteur. Outre les trois auteurs (Reverdy, Du Bouchet, Guillevic) à qui il affirmait devoir beaucoup et auxquels il a consacré plusieurs textes et études, tout ce qui participait de la diversité et de la richesse de la poésie actuelle retenait son attention. Il a ainsi rédigé de nombreuses notes de lecture pour le site Poezibao. Des critiques extrêmement fouillées et exigeantes.

« J’ai toujours eu le goût de découvrir, via les revues. Je n’ai pas toujours été récompensé de ma curiosité, c’est vrai. Cela ne m’amène pas à écrire comme ci ou comme ça, c’est vrai aussi. Mais cela me donne une sorte d’air ambiant, pour une époque sans courant dominant mais pleine d’œuvres en suspension ».

Disponible, il l’était également là où il pensait pouvoir aider les autres en leur donnant un peu de son temps, de son énergie. C’est dans cet esprit qu’il a présidé la commission poésie du Centre National des Lettres de 2009 à 2013.

La mort, il l’évoquait comme tout un chacun. C’était l’inéluctable, la précarité de l’être. Elle est présente tout au long du Poème de la fin (qui figure dans l’anthologie Caisse claire publiée en Points-Seuil).

« à la fin
qu’est-ce qu’on a donc à voir avec la vie
la mort

on bouge avec ce qui bouge
on se tait avec ce qui reste

il n’y a pas grand chose d’autre »

La poésie d’Antoine Emaz est en grande partie publiée chez Tarabuste. On y retrouve en particulier deux anthologies, De peu et Sauf, où sont rassemblés plusieurs recueils épuisés. Limite, son dernier livre de poèmes en date, a également vu le jour chez cet éditeur en 2016. À ces titres, il convient d’ajouter Caisse claire (poèmes 1990-1997, Le Seuil) et les indispensables livres de notes publiés aux éditions Rehauts : Lichen, lichen (2003), Lichen encore (2009) et Planche (2016) ainsi que Cambouis (2010), Cuisine (2011) (tous deux chez Publie.net) et Flaques (Centrifuges, 2013)

Poezibao vient de mettre en ligne un important dossier qui rassemble les nombreux textes qu’Antoine Emaz y a publié ainsi que les notes de lecture qui ont été consacrées à ses diverses publications sur le site.

La page Antoine Emaz sur Remue.net est ici.


Les citations sont extraites de Flaques, éditions Centrifuges, 2013

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7 mars 2019
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