l’inondation est là


mercredi 1er juin
Depuis deux jours, de la fenêtre de mon bureau, je regarde monter la Seine. Pas une fois cet hiver, même aux périodes où elle était grossie par les pluies, elle n’a atteint ce niveau. Elle a changé de couleur, passant du vert à un brun clair, boueux, et maintenant elle charrie quantité d’objets, boîtes, bidons, branches, papiers, cartons, caisses en polystyrène, bouteilles plastique. Le courant est fort, le fleuve emporte tout. Au club d’aviron où j’ai conduit mon fils hier soir, pour son entraînement, l’eau avait recouvert les marches qui descendent aux pontons, et les pontons eux-mêmes flottaient, à deux mètres du quai, retenus à leurs amarres, montés avec le niveau de la Seine. Les garçons ne peuvent plus ramer, le courant est trop fort. Ils s’entraînent pour les championnats de France sur le « tank à ramer », sur les ergomètres, tandis que l’eau lèche les marches des pontons.


Je surveille régulièrement le point le plus bas, à quelques mètres de ma maison, en léger contrebas de ma porte d’entrée, qui ouvre sur la route que sépare un talus du fleuve en crue. Le talus est haut, la levée est suffisante pour me protéger, mais l’eau pourrait arriver par la route, ayant débordé au point bas, à l’aplomb du pont de chemin de fer. Sous ce pont, les péniches continuent de passer, se rapprochant de plus en plus de la partie inférieure du tablier, à mesure que le tirant d’air se réduit. Hier soir, un énorme bateau de croisière comme il en passe de temps en temps, gigantesque hôtel flottant dont les salles de restaurant largement éclairées me font entrer jusque dans l’intimité des voyageurs, a ralenti à l’approche du pont, mesurant sans doute ses chances de ne pas accrocher les antennes de ses appareils... Puis, lentement, il s’est avancé. Quelques personnes juchées sur la plateforme supérieure, au plus haut point du bateau, regardaient s’avancer la structure métallique du pont, les larges croisillons qui ornent son tablier et ne pouvaient s’empêcher de baisser la tête, mues par un mouvement réflexe de protection. Mais le gros bateau est passé, et a repris de la vitesse peu après.
J’ai commencé à travailler sur la crue avant de m’installer dans cette maison. Je n’ai pas choisi de venir habiter au bord de la Seine, mais j’y ai vu comme un présage au livre que j’étais en train d’écrire. Je ne savais si je devais souhaiter ou redouter qu’il me soit donné d’assister à une crue exceptionnelle. Voir l’eau monter procure un étrange sentiment, à la fois excitant et inquiétant. La puissance de l’eau a quelque chose de réjouissant, comme celle du feu, et l’on est comme un enfant devant la rivière, fasciné par ce mouvement, cette implacable force muette. Mais on comprend très vite qu’on ne peut rien y opposer. On peut s’éloigner, se sauver, mais pas retenir l’eau. Elle avance et personne ne peut l’arrêter. Les branches basses des arbres sont déjà submergées, mais elles vont supporter l’immersion. Les plantes peuvent faire cela. Pas nous.


Je contemple ma bibliothèque, au rez-de-chaussée. Vais-je me décider à dégarnir les rayons les plus bas et à porter les livres à l’étage ? J’ai encore le temps... Chaque jour je reporte au lendemain. Pour l’instant, il s’est arrêté de pleuvoir. J’inspecte les bassines, dans la grande salle, sur la mezzanine de la chambre de ma fille, dans l’entrée. Il pleut dans la maison, le toit dont la pente est assez faible n’est pas étanche en cas de fortes pluies. L’eau ne s’écoule pas assez vite, stagne dans les chenaux, s’infiltre. Puis elle finit par couler dans la maison, à travers le plafond, le long des poutres. Elle est partout. Le matin au réveil, on découvre de nouvelles fuites. Sentiment d’être pris en tenailles entre le ciel et le fleuve.

Je repense à notre maison, celle que j’ai conçue tout au long de l’année avec les étudiants de l’atelier du roman. Si elle était amarrée à la berge, juste devant chez moi, sûr que je m’y sentirais en sécurité. Mais la force du fleuve, nous ne l’avons pas prévue dans nos calculs : la maison flotte sur un étang. Et si la crue faisait tout déborder, si la maison était emportée ? Comment se comporterait notre goutte de verre sur un fleuve charriant des troncs d’arbres, des palettes de bois larges comme des lits doubles ? Je pense à toutes les situations dramatiques dans lesquelles pourraient se retrouver les occupants de notre maison. Et dans lesquelles la romancière que je suis va bientôt les précipiter.

L’odeur de l’eau imbibe l’air dès que j’ouvre la baie vitrée : c’est une odeur mélangée de rivière et de terre, avec une composante particulière qui agresse le nez, quelque chose de l’ordre de la saturation, du trop-plein. Tout est trempé alentour, les jardins, les talus, le chemin de halage, les caniveaux, la chaussée. Pour entrer chez moi, je dois enjamber une large flaque que l’égout gorgé jusqu’à la gueule n’absorbe plus. Sa largeur varie au gré des averses. En voyant passer au fil de l’eau un bidon de couleur rouge, qui file à toute allure, je repense au système de gouttière que nous avons imaginé la dernière fois que nous nous sommes vus, les étudiants et moi. C’est une gouttière qui fait le tour de la maison circulaire, dans son diamètre le plus large, à peu près à mi-hauteur, et puisqu’il n’est pas possible de la masquer, nous avons imaginé de la rendre voyante : elle sera réalisée en PVC d’un rouge orangé profond, celui-là même dont les Japonais peignent les torii, ces portiques de bois qui symbolisent l’entrée dans une enceinte sacrée, que ce soit à l’entrée d’un sanctuaire shinto ou sur le rivage, comme à Miyajima où le portique vermillon semble flotter sur l’eau lorsque la marée haute vient lui mouiller les pieds.

En fin d’après-midi, l’eau a encore monté et déborde sur la chaussée au point le plus bas de la route. Elle qui était encore à 10 cm du bord hier soir est passée par-dessus et s’étend sur près de la moitié de la voie. Les cyclistes qui passent encore par là roulent dans l’eau, les voitures lancent de grandes gerbes sur la rambarde déjà prise d’assaut. Le soir je rentre tard chez moi, après un concert, et alors que les services de la Ville auraient installé un ouvrage pour barrer la route au fleuve, je découvre que la Seine a maintenant recouvert toute la route et s’avance vers ma maison.


Pourtant, à 22h, les services de la ville arrivent et se mettent au travail, ils montent le « batardeau » entre deux murets conçus à cet effet, situés à 20 m de chez moi, que je vois depuis que j’habite ici mais dont je n’avais jamais remarqué les profondes rainures : je comprends maintenant à quoi elles sont destinées. Au sol, les ouvriers retirent une longue plaque de métal qui recouvre la chaussée sur toute la largeur, découvrant une tranchée dans laquelle ils vont glisser des plaques de métal. Sur une largeur de quatre mètres environ, ils montent un mur, avec ces plaques qu’ils maçonnent sur place, une fois ajustées dans les cornières du sol et des murs latéraux. L’un d’entre eux a préparé le ciment dans une brouette, à quelques pas de mon seuil. Puis ils repartent, après avoir condamné le petit tronçon de « boulevard » qui va de la rue du Canada au batardeau, et qui passe devant ma porte. Ils m’expliquent que s’ils ne sont pas venus plus tôt, c’est qu’ils ont d’abord évacué toutes les voitures qui se trouvaient de l’autre côté du pont de chemin de fer : une fois le mur édifié, elles n’auraient plus pu sortir (le boulevard est en impasse après le pont) et se seraient retrouvées coincées par l’eau. J’apprends que les accès de cet immeuble ont déjà été condamnés côté Seine. Les habitants entrent désormais par l’avenue qui longe leur résidence par l’arrière. Sous la large baie vitrée de mon bureau, la Seine continue de charrier ce qu’elle arrache sur son passage. Elle monte, régulièrement, je mesure son ascension sur l’ouvrage qui se trouve devant chez moi, une sorte de bloc de fonte en forme de U plein, plongé dans l’eau, dont les parois sont constituées d’un large quadrillage en relief. L’eau, qui découvre ordinairement cinq « carreaux », atteint déjà le bas du troisième. Je me couche, rassurée par le mur.

jeudi 2 juin
Je travaille à ma table toute la matinée et j’assiste à la montée, lente mais implacable, du fleuve qui maintenant a atteint le deuxième barreau de la rambarde qui en compte cinq, sur la route condamnée la veille au soir. Derrière le batardeau, il y a déjà plus de 80 cm d’eau. Je décide de vider les rayonnages les plus bas de ma bibliothèque. Je monte les livres dans la pièce à l’étage.
C’est le jour de mon atelier à l’ENSTA. C’est aussi la dernière séance pour Thomas, qui part le samedi pour l’étranger où il va faire son stage d’été. Ses parents habitent Longjumeau, dont le centre-ville est largement inondé depuis la veille. Lorsque j’arrive à l’école, il me montre des photos prises avec son portable. Une voiture, laissée sur le bord d’un trottoir, a déjà de l’eau jusqu’en bas des portières. « C’est fichu pour celle-là ! » commente Thomas. La rue s’est transformée en rivière, dont dépassent les panneaux de signalisation, le haut des abribus... Je lui montre à mon tour des images de la Seine devant chez moi, et du batardeau construit la veille au soir. Nous n’en revenons pas, être ainsi rattrapés par notre sujet ! Malgré tout il y a encore, dans la surprise qui est la nôtre, une sorte de curiosité amusée, d’excitation devant l’exceptionnel. Nous ne savons rien de ce qui va se produire le lendemain. J’ai une réunion à Paris, en fin d’après-midi. Lorsque je rentre chez moi dans la soirée, je trouve mes enfants en train de discuter avec le chef de la police municipale, devant la maison. Il attend les services de la ville, qui vont rehausser le batardeau. Pour la première fois, je sens l’inquiétude me gagner...

vendredi 3 juin
La suite, et les événements des deux journées qui suivront, je le garde pour le livre, celui que je vais écrire maintenant.

12 juillet 2016
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