Jean Rolin : Chrétiens, récit

Quand on arrive à la frontière d’un pays ou d’un récit on ne sait pas ce qu’on va voir ou lire. Certainement, on n’arrive jamais tout à fait ignorant. On a déjà passé des frontières, on a déjà lu des récits. Peut-être de cet écrivain (c’est le cas ici). Peut-être aussi on connaît le pays qu’évoque ce récit (ce n’est pas le cas). Quoi qu’il en soit, qu’on arrive pour la première fois dans un pays ou dans un récit, si on souhaite le découvrir mieux vaut oublier ce qu’on sait, ce qu’on a lu à ce sujet. C’est ce que fait Jean Rolin, que le territoire qu’il parcoure soit la banlieue parisienne (Zones, La Clôture), l’ex-Yougoslavie (Campagnes), ou ici la Palestine, nous essaierons de faire de même. Reste une question : passé la frontière, vers où diriger ses pas ? Il y faut une boussole, dont l’aiguille aimantée n’indiquerait pas nécessairement un nord magnétique - au moins une rose des vents.

Gaza est un si gros morceau qu’il peut paraître inconvenant de s’y attaquer avec la description d’un petit os. Mais mon entreprise n’est-elle pas dans son ensemble inconvenante et hors d’échelle ? Le petit os, de la taille à peu près d’une cuisse de poulet, aurait appartenu jadis à saint Porphyre, un ermite grec qui dans les premières années du Ve siècle, avec le concours de Byzance, imposa non sans mal le christianisme à cette ville résolument idolâtre. C’est à lui qu’est dédiée l’église orthodoxe abritant cette relique et située dans le quartier de Zeitun, au centre du vieux Gaza ou du peu qu’il en reste, non loin d’une église catholique sensiblement plus grande, mais beaucoup plus récente et moins belle.

Les chrétiens de rite catholique romain, orthodoxe ou melkite (catholique de rite grec) auront été la rose ou la boussole de Jean Rolin. En décembre 2002 et janvier 2003 il a séjourné en Palestine parce qu’il porte, dit-il, un « intérêt particulier » aux chrétiens, « prédilection » qui le fait « apparaître comme un peu louche » aux yeux de ses interlocuteurs, ce à quoi il répond non par un discours qui expliquerait ou justifierait sa présence mais par un récit, qui redouble la défiance à son égard. C’est à cela qu’on reconnaît les récits de Jean Rolin : sa capacité à se mettre entre parenthèses, à ne se désigner que par soustraction : il n’est pas un journaliste, il n’appartient à aucune Eglise, à aucune ONG. Ce qui le rend attentif ce ne sont pas les conflits mais les relations, conflictuelles ou pas, entre des individus que ne définit jamais totalement leur appartenance religieuse ou communautaire et qui s’expriment en leur propre nom, c’est ce qui, dans une situation, échappe au cliché, au cadre.
C’est ainsi qu’il évoque le siège de l’église franciscaine de la Nativité qui, en avril 2002, a fait la une de la presse internationale mais aussi un incident qui éclate durant son séjour entre des jeunes gens venus du village de Deir Jrir et des habitants de Taybeh, incident que nous n’aurions pas appris sans ce récit (et pour la résolution duquel on « sollicitera » l’arbitrage de Bédouins nomades). A chaque fois deux versions courent, l’officielle - la version autorisée du siège de la Nativité étant celle du patriarcat latin de Jérusalem : « Le siège de la Nativité n’est pas la seule circonstance dans laquelle le père Raed ait pris quelques libertés avec la vérité, ou avec la réalité, ces deux notions n’étant pas nécessairement indissociables, au moins du point de vue de quiconque sert une cause envisagée comme supérieure » - et l’autre, la destinée à personne, la non-ciblée, qu’il recueille.
Son récit s’ouvre sur le mode d’emploi du couvre-feu imposé par les Israéliens, se poursuit par des descriptions de paysages, l’évocation de lieux : Gilo, Beit Jala, Beit Sahour, route 60, Main Street ; des considérations météo ; des évocations d’autres pays, Turquie et Panama ; des lectures : un roman de Jane Austen (dont il veut savoir comment ça finit) et le dernier roman de Mauvignier ; des rencontres : le directeur du séminaire latin de Beit Jala ; Alice-Mirza qui travaille à l’hôpital et dont le mari est recherché par les Israéliens ; Jihad le chauffeur de taxi ; Tania et sa famille ; l’épicier Abou Johnny ; un professeur d’université qui consacre « une partie de la matinée du 31 décembre à la recherche d’une seringue pour injecter du beurre fondu dans sa dinde » ; Mariam, une vieille femme chrétienne qui confie à des hommes du village musulman voisin le soin de cueillir et presser sa récolte d’olives.
Ce séjour durant lequel il est hébergé successivement à Bethléem chez les franciscaines de Marie ; chez le curé de Ramallah ; chez le curé de Taybeh ; à Jérusalem à nouveau chez les franciscaines de Marie, s’achève à Gaza dans l’hôtel Adam en bord de mer.

Le directeur du centre culturel (...) ne sortit de sa torpeur que pour me raccompagner, très courtoisement, jusqu’à l’hôtel Adam, où je passai une partie de la nuit à me demander si je n’avais pas fait fausse route depuis le début : si je ne m’étais pas mêlé indûment de quelque chose qui, au fond, ne me regardait pas. A l’extérieur, la mer brisait de nouveau avec fracas sur la jetée du port, offrant de la Palestine cette image à laquelle je n’étais pas préparé.

Le Larousse définit la perspective ainsi : « Art, technique de représentation en deux dimensions sur une surface plane des objets en trois dimensions tels qu’ils apparaissent vus à une certaine distance et dans une position donnée. » Chrétiens (éditions P.O.L.) est le récit d’une telle mise en perspective de la Palestine, Jean Rolin n’y rend pas compte de tout mais ce qu’il a vu, on le lit selon une position donnée, la sienne.

Dominique Dussidour - 21 février 2004