L’inattendu des passages et galeries

(La souris s’aventure dans le tunnel.)

« Les passages sont des noyaux pour le commerce des marchandises de luxe. En vue de leur aménagement, l’art entre au service du commerçant. »
Walter Benjamin, Paris, Capitale du XIXe siècle (Editions Allia, 2003, page 11).

Sébastien Rongier m’avait demandé, la semaine dernière, de réaliser quelques photos de « passages » parisiens pour accompagner l’impressionnant dossier qu’il a élaboré sur Jean-Michel Palmier et notamment son livre consacré à Walter Benjamin.

J’ai donc été me promener dans quelques lieux « benjaminiens » par excellence, déjà explorés mais toujours changeants : la rue Vivienne et sa galerie, les passages des Grands boulevards (Panoramas, Jouffroy, Verdeau...), adorés par les surréalistes, et ceux de la rue Saint-Denis et du faubourg du même nom, et puis la jolie galerie Véro-Dodat.

La littérature s’écrit en faisant appel à l’imagination ; la photographie peut être également ce tremplin qui exige d’ouvrir ensuite les pages de livres qui modifient le regard, ouvrent l’angle de la compréhension, changent l’objectif poursuivi et non forcément soupçonné sur l’instant même.

1. Galerie Vivienne.

Deuxième arrondissement : le blockhaus de l’AFP fait face à la Bourse. Quand elle brûla quelque peu en 1968, il était facile de prendre des photos depuis le desk des journalistes !


La rue Vivienne est droite et longue, il paraît qu’elle figure déjà sur le plan Gomboust de Paris en 1652. La famille Vivien : des échevins, propriétaires de terrains. On laisse ainsi une trace sur une plaque de rue.

Dans la galerie Vivienne, quelques boutiques sont fermées. Atmosphère de mystère suranné, saturé peut-être.


Il n’y a pas beaucoup de passants matinaux, mais ce sol géométrique et cette immense verrière se renvoient la balle : « On évite l’emploi du fer pour les immeubles, et on l’encourage pour les passages, les halls d’exposition, les gares – toutes constructions qui visent à des buts transitoires. » (Walter Benjamin, opus cité, page 14).


Celui-ci voit deux conditions nécessaires pour le développement des passages : l’apogée du commerce des tissus et l’architecture métallique (la loi d’airain de la marchandise…).

2. Passage des Panoramas.

Deuxième arrondissement : il faut trouver la rue Saint-Marc, et ensuite l’on arrivera, terminus, dans le boulevard Montmartre. C’est un peu comme un train panoramique.

« Décor où se complaît ma sensibilité, je te baptise Passage des Cosmoramas. J’ai parmi mes vieux jouets une boîte de prestidigitation où, sur des étagères garnies de miroirs de métal, sont rangés les gobelets, les muscades, la baguette jaune et noire, les pièces de cinq francs à l’effigie de Napoléon III multipliables à volonté, tout l’attirail d’un transfigurateur des mondes. Ce lieu en est l’image, et tout s’offre à ma guise pour y transposer la vie. »
Aragon, Anicet ou le Panorama, roman (Gallimard, 1921, Livre de poche N°2530, page 29).


Etrange, cette survivance des marchands de timbres (comme dans les rues aux alentours de la salle Drouot) : certains s’y cassent sans doute les dents. Figurines à la Faulkner, minuscules marionnettes de papier… Quand les codes barres remplaceront ces vignettes postales, on aura définitivement oublié ce goût déjà de plus en plus rare à lécher.

Le ciel, comme dans tous les passages parisiens est par-dessus le toit, mais visible de l’intérieur d’en bas.

3. Passage Jouffroy.

Neuvième arrondissement : s’agit-il d’un passage dédié à un ancien surréaliste ? Il s’était rappelé au bon souvenir de ceux qui luttaient contre la dispersion, aux quatre vents mauvais de l’appât du gain, de la collection d’André Breton, en avril 2003, en faisant paraître un article dans Libération, le 7 avril, le jour même de la mise à l’encan, pour dire qu’il s’agissait d’un combat d’arrière-garde et inutile.


Le passage Jouffroy est court, mais possède plusieurs librairies, dont une excellente qui est spécialisée dans le cinéma. Affiches de polars ou de westerns : c’était peu de temps avant la mort de l’acteur de films noirs Jack Palance.


On monte quelques marches, on bifurque, un couple d’Américains sort de l’hôtel Chopin, ils ont dû prendre leur petit-déjeuner « continental ».


Curieux que la salle des ventes Drouot soit si proche : peut-être vont-ils aller ensuite participer à quelque loterie argentée ?

4. Passage Verdeau.

Neuvième arrondissement, toujours. Le labyrinthe aboutit sur la grande artère du boulevard Montmartre : les passages sont des raccourcis, des voies piétonnières avant que la mode n’en soit imposée ici ou là, et aucune Vespa ou Mobylette n’y enfume les piétons.


Havres de paix dans l’agitation commerçante au-dehors, sanctuaires d’un passé qui a laissé quelques empreintes… Ce courant d’air, est-ce le fantôme d’Isidore Ducasse, comte de Lautréamont qui se déplace si rapidement et incognito ?


A force, les galeries finissent par se ressembler, les horloges marquent presque la même heure, mais avec quelques minutes de décalage en fonction de la progression du piéton. Si l’on est encore à Paris, il peut s’agir aussi bien d’un univers de scenic-railway, d’un décor de cinéma resté muet, où le Bonheur des Dames est toujours proclamé, au coin d’une devanture, à son acmé.


5. Rue Saint-Denis.


Premier et deuxième arrondissement : la rue Saint-Denis est elle-même un lieu de passants. En travaux actuellement, il y a plus de marcheurs que d’automobiles. Les passages s’y succèdent, une activité intense s’y déploie puisque l’on aborde déjà les frontières du Sentier : c’est le règne du vêtement, et le déshabillé s’y offre sans fausse pudeur.


Il y a une vie de quartier ici, ce n’est pas l’avenue des Champs-Elysées et ses touristes en groupes serrés. Les travailleuses et travailleurs accomplissent les tâches qui leur sont dévolues. Ça n’arrête pas. La masse de cartons qui peut être transbahutée sur des diables est formidable…


Dans le passage du Caire (création du lieu en 1798), impossible de photographier une vitrine avec des mannequins originaux : la patronne surgit et vient m’informer que c’est interdit ! Il faudra que je consulte un Dalloz ou un Cazeneuve (Olivier).


Chacun veille sur son territoire, chacun est sur le pas de sa porte, regardant la noria des colis (et des coolies) qui circule sans interruption.


Walter Benjamin (opus cité, page 35) : « Cet avilissement que subissent les choses du fait de pouvoir être taxées comme marchandises est contrebalancé chez Baudelaire par la valeur inestimable de la nouveauté. »

L’Egypte est-elle loin ? L’exotisme des noms de certains passages est déjà comme une promesse de départ, de voyage. Une odeur d’épices se répand comme par enchantement. Il manque la sirène du bateau.


6. Rue du Faubourg Saint-Denis.

Dixième arrondissement : de l’autre côté de la porte monumentale. Une sorte de très court passage avec un ciel de pierre sur fond de nuages effilochés.

Puis l’on retrouve, au long du cheminement improvisé, le passage du Prado, un peu désert. Son architecture de voûte est remarquable.

D’autres enfilades se profilent. Ici, passage Brady, c’est le règne indien, Bombay-sur-Seine, ou Calcutta, dépaysement (de Paris) assuré.


En continuant, on peut atterrir sur le boulevard de Strasbourg et retrouver le cinéma qui appartient à Jean-Pierre Mocky, auteur de L’Albatros (Baudelaire n’est pas loin), enchâssé entre deux salons de coiffeurs que l’on qualifie maintenant d’« ethniques ».

7. Galerie Véro-Dodat.

Premier arrondissement, pour terminer : je retrouve, trois ans après une chronique à elle consacrée, cette jolie galerie et je me demande avec une certaine anxiété si elle a changé.

Elle est située juste à côté de la rue Jean-Jacques Rousseau, et le promeneur solitaire a dû sans doute la faire profiter de sa présence impalpable et tutélaire.

Un libraire, spécialisé dans les ouvrages rares, ouvre justement son étroite boutique, j’entre et je discute avec lui (le livre en devanture sur le douanier Rousseau a été écrit par une maîtresse d’Apollinaire). Je prends les coordonnées de mon aimable interlocuteur : il s’appelle Bernard Gauguin.


Sans une exposition dans les vitrines des magasins, la galerie Véro-Dodat semble cependant plutôt inanimée mais conserve sa perspective linéaire qui permet à ceux qui traversent de gagner un temps précieux, surtout s’ils se dirigent vers le ministère de la Culture et de la Communication.


L’immeuble, dans le style nouille de fer (Walter Benjamin aurait-il apprécié cette architecture qui ne semble pas « transitoire » ?) était recouvert de bâches à l’époque de l’exposition Denise Bellon. Maintenant, il resplendit au soleil timoré de ce matin du 8 novembre, et affiche sur sa façade des panneaux vantant les actions du patrimoine (tour de surveillance de la plage de Malo-les-Bains, classée pour son architecture cubique…).

Mais sans doute est-ce grâce à quelques fonctionnaires obstinés que les galeries et passages parisiens ont pu être sauvegardés et franchir la houle destructrice des aléas du temps.

Il est vrai que le patrimoine s’intéresse au passé : existe-t-il pourtant un conservateur qui se préoccupe de la place prise par la publicité (et les messages subliminaux qu’elle transporte) sur les trottoirs ou aux abords des agglomérations ?


En revanche, dans l’inattendu des passages et galeries parisiens, aucune affiche pour faire vendre telle ou telle marque de grande surface ou de vêtements : il existe donc encore des paradis où seules les images aimées sont celles que nous pouvons choisir librement.

Dominique Hasselmann - 14 novembre 2006