le mouvement qui déplace les tables (6)

Je renvoie à une note en bas de page [1]

Sixième partie : table de collection(s)

Pica pica bavarde, commère, péronnelle, bonimente, baratine, concierge, jase, jacasse, jaspine, potine, parlote, papote, javotte, compose en « otte » un poème féminimasculin [2].

La pie bavarde crie typique un bavardage criard “chack-chack-chack-chack-ckack”, lançant de rapides et nasillards “mag ? mag ? mag ?” ou “yak-yak-yak” . Elle dépêche une accumulation de bijoux volés sur un guéridon. Une horde de journalistes suit [3]. La Castafiore est annoncée et leur en joue un air : « Ah ! je ris de me voir si belle en ce miroir. »

La Gazza Ladra est prisonnière d’une cloche de verre. Une cuillère en argent avec les initiales “MD” a été volée. Mark Dion accuse immédiatement la pie et la claquemure en visibilité. Tout ce que l’artiste a perdu récemment, tout ce qui a subitement disparu de ses coffrets, tout un capharnaüm de colliers, de perles précieuses, de boutons de culotte, de clefs rouillées, de porte-clefs, de ramassis en verroterie, de camelote fanée et scintillante, de brisures en stuc et de staff en stock, tout ce que son cabinet recèle de plus précieux a été dérobé par la pie.

L’Ivresse du réel [4] fait des ravages, surtout chez les nicheurs sédentaires. La pie est monogame et niche en solitaire. Elle forme un couple aux liens solides et durant longtemps. Son vol est plus faible que celui des autres corvidés, et plutôt moins régulier à cause de la longueur de la queue. L’oiseau habite une table de collection(s), un guéridon bien connu comme « soigneur de gravité ».

L’idiot du Vieil-Âge lui aussi est un collectionneur mais à la manière de Tintin qui collectionne les boules de neige artificielle [5]. Puisque « Tintin pleure à toute berzingue ! » je me décide enfin à tout dire à mon éternelle fiancée :

Ma chéri, mon Dulciné, mon Poupé, ma Bébée, mon Louve, ma Jésus, mon Vénus, ma Bandite, mon Bibiche, ma Belet, ma Bijoue, ma Bonheure, ma Calinou, ma Désire, ma Trésore, ma Mark, je t’aime “dion” [6] ... Jadis la situation était grave mais pas désespérée. Aujourd’hui, elle est désespérée mais ce n’est pas grave
.

Soit un début d’inventaire de choses jetées
mais gardées quand même : Museum


1. Espaces d’espèces dans les pages mauves.

Au commencement, la forme d’oxymore donnée par le titre de l’exposition [7], « Le Musée », vraiment une institution des moins “naturelles” [8] et "l’histoire du collectionnisme" [9] qui semble inconnue dans la maison carrée. L’effet d’annonce perecquien ouvre sur une chose et son contraire : « Il y a des choses différentes qui sont pourtant un peu pareilles […] » [10]

2. Joies ineffables de l’énumération

La fonction didactique de l’art ne pose pas de problème à Mark Dion. Il fait bien volontiers la “chasse aux insectes”
 [11] avec Jean-Henri Fabre et après Paul-Armand Gette [12].

3. Théâtre du monde

Mark Dion rend le musée à l’étrangeté originelle de toutes les curiosités dont les
Cabinets et de nombreux
historiens
attestent l’existence depuis le XVème siècle. [13] Cet espace de rangement inédit est contemporain d’une méditation sur les signes du monde : Naturalia, Artificalia, Scientifica, Exotica.
L’artiste est comme le jaloux divin interprète des signes auquel “la vérité” se trahit [14] dans un théâtre du monde dont la scène est une armoire ou une table.
Le comédien avec son paradoxe et l’artiste avec son dédoublement (le mot “double” et le suffixe “ment”) se montrent hors et dans l’espace de jeu et d’exposition. D’ailleurs cet espace est dit aujourd’hui de “monstration” : le monstre c’est celui qu’on montre.

Squelette triomphe sur pieds au centre du grand meuble garni de tablettes servant par ordre alphabétique, de haut en bas, de gauche à droite, face au spectateur, à arranger, classer, classifier, contenir, disposer, distribuer, échelonner, endiguer, enfermer, entreposer, étiqueter, grouper, harmoniser, mettre en ordre, mettre en place, ordonner, parquer, placer, plier, ranger, remettre, remiser, répartir, resserrer, retirer, séparer, sérier, serrer, situer : livres, instruments divers, livres, instruments de mesure, reliques, jouets anciens, ossements, carcasses et ossatures, jouets du XXème siècle, oiseaux taxidermisés et livres de poche, planches physiognomoniques et crânes ostéologiques, objets conchyliologiques, flores et plus particulièrement résineux et cucurbites, matériel de pyromane, trophées de géologue et dominant la collection, la pie, la pie bavarde, la pie voleuse, la Pica pica, l’oiseau passereau qui récolte pulsionnellement tout ce qui brille.
Theatrum Mundi [15] : Armarium est une œuvre pie, dialectique, pieuse et qui pose problème : « Mon problème, avec les classements, c’est qu’ils ne durent pas ; à peine ai-je fini de mettre de l’ordre que cet ordre est déjà caduc. » [16]

4.Camouflages

5. Encyclopédies

« Six mois plus tard, ils étaient devenus des archéologues ; — et leur maison ressemblait à un musée. »

Mark Dion dit avoir été extrêmement influencé par Bouvard et Pécuchet.

J’ai été extrêmement influencée en 1990-1991 par l’exposition Feux Pâles et par le texte de Patricia Falguières : « Inventaires du mémorable » [17].
Au même moment j’ai été extrêmement impressionnée par ma tentative de lecture exhaustive des 975 pages du Livre des passages de Walter Benjamin Paris, capitale du XIXème siècle, publié par les éditions du Cerf et des pages 228-229 en particulier : « Le motif le plus caché de celui qui collectionne pourrait peut-être se circonscrire ainsi : il accepte d’engager le combat contre la dispersion. »

6 etc. Collectionneur de collections

Aujourd’hui par surdité et indifférence, par sagesse aussi, j’essaie de collectionner les silences.

[1« J’aime beaucoup les renvois en bas de page, même si je n’ai rien de particulier à y préciser. »
Georges Perec, Espèces d’espaces, Galilée, 1974, p. 19

[2Louise Bourgeois, catalogue de l’exposition féminimasculin Le sexe de l’art, Éditions du Centre Pompidou, Gallimard / Electa, Paris 1995, p. 122

[3Laurent Margantin à propos de Claude Minière, Pound Caractère chinois, Gallimard, cite Pound dans La Quinzaine Littéraire du 16 au 28 février 207, N° 940, p. 15 : « Aujourd’hui l’Occident tout entier se baigne dans un égout mental, parce que le "journal du matin" tiré à dix millions d’exemplaires est chargé d’éveiller chaque jour le cerveau des occidentaux. Blablamachine passe pour un philosophe, Trucmuche pour un économiste, et une centaine de vermines de moindre envergure se faulilent chaque jour sur des kilomètres carrés de papier journal. »

[4Voir le catalogue de l’exposition inaugurale du Carré d’Art, Musée d’art contemporain de Nîmes : L’objet dans l’art du XXeme siècle. L’ivresse du réel, Carré d’Art, Nîmes, 1993.

[5Tintin et les sept boules de neige artificielle
Certains collectionnent bien les boules de sulfure avec des fleurs suggestives en forme de trompes de Fallope ou de cratères lunaires pris dans la masse de verre. D’autres - le plus souvent des femmes ! - y prédisent l’avenir dans des sphères de cristal qu’elles promènent de foire en foire ! Alors ? On se demande pourquoi Tintin ne pourrait pas en posséder avec de superbes filles qui coulissent et des paillettes de strass qui neigent sur leur corps qu’elles dénudent au fur et à mesure qu’on les agite et les culbute dans leur huile ! On connaît dans le genre des tours Eiffel qu’on peut mettre sens dessus dessous ou des Notre-Dame de Lourdes qui renversent leur Bernadette Soubirous comme s’il s’agissait de Mademoiselle Veuve Poignet ! Les touristes et les paralytiques en ramènent d’entières valises ! Leurs cheminées en regorgent et leurs armoires à souvenirs craquent de partout ! Mais des tours Eiffel à poils, non franchement, ça n’intéresse pas Tintin ! Pas plus que des Enfants de Marie avec une véronique tatouée en guise de suaire petite culotte sur leur péché triangulaire ! A choisir, Tintin leur préfère les siennes ! Il en a sept ! Déjà sept boules ! Avec des pin-up de calendrier ! Des call-girls déshabillées ! Des femmes à plus si affinités, si vous comprenez ! Tintin a la Schtroumpfette avec juste un string bleu de Prusse ! Blanche-Neige, avec une tête de nain barbu à la place du système pileux ! Poitrinette avec un bandana au-dessus des bas qu’elle a gardés et qu’elle caresse. Madame La (très) Jeune Concierge avec un petit mot doux à son adresse sur l’ardoise qui lui sert de cache-sexe. Tournesolette avec un slip de bain nettement plus échancré un peu plus à l’ouest. Rackamette avec son index en forme de sabre de corsaire sur son endroit intime le plus à l’index et, bien sûr, dans une boule plus volumineuse et plus floconneuse, la réplique exacte de sa chère Bianca avec les dessous chic de Marilyn (enjambant, toutes souffleries en marche et toutes voiles dehors, une bouche d’aération du métro) et le haut de la Reine d’Angleterre prête à s’envoyer en l’air en gardant son chapeau ! Tintin en voudrait huit de boules ! Sa huitième merveille ce serait sa jeannette, la clone parfaite de Mademoiselle Jeanne (la soi-disant fiancée de ce manche de Lagaffe qui la traite comme une planche à repasser et l’appelle Moiselle comme s’il la confondait avec un quart Maroilles méchamment avancé), une jeannette nue qui garderait ses lunettes pour bien signifier qu’ une femme à lunettes est toujours une femme à quéquette ! Avec le bout de son affolante queue-de-cheval ramené sur le bout de ses seins qu’elle ne saurait lui cacher et les doigts de sa mignonne menotte entrouverts sur sa quiquine ! Ah ! divine ! Divine Jeanne ! Coquine va !

Soudain Tintin renifle bruyamment ! Ses yeux s’embuent ! Tintin a son ondée !

Jean-Pierre Verheggen, L’ Idiot du Vieil-Âge,
L’ Arbalète/Gallimard, 2006, p.52-53-54

[6DION : interjection, contraction de "Dis donc !" en bordeluche

[7soulignée dans le texte de l’historienne et critique d’art Natacha Pugnet intitulé "Espaces d’espèces" dans le catalogue de l’exposition Mark Dion, The Natural History of the Museum de la page 81 à 83

[8Voir la liste bibliographique des recherches effectuées depuis une vingtaine d’années par les sociologues de l’art, dans La Sociologie de l’art de Nathalie Heinich, La Découverte, 2001, 2004, p.110-120 et lire l’entretien avec Nathalie Heinich et Jean-Marie Schaeffer.

[9La référence à l’ensemble des recherches de Patricia Falguières et plus particulièrement ici « Les Inconnus dans la maison. Un parcours dans l’histoire du collectionnisme » in L’Intime, catalogue de l’exposition de La Maison Rouge – Fondation Antoine de Galbert, pp. 31 – 57, souhaitée par une lecture exigeante.

[10Il y a dans toute énumération deux tentations contradictoires ; la première est de TOUT recenser, la seconde d’oublier tout de même quelque chose ; la première voudrait clôturer définitivement la question, la seconde la laisser ouverte ; entre l’exhaustif et l’inachevé, l’énumération me semble ainsi être, avant toute pensée (et avant tout classement), la marque même de ce besoin de nommer et de réunir sans lequel le monde (« la vie ») resterait pour nous sans repères : il y a des choses différentes qui sont pourtant un peu pareilles ; on peut les assembler dans des séries à l’intérieur desquelles il sera possible de les distinguer.
Il y a dans l’idée que rien au monde n’est assez unique pour ne pas pouvoir entrer dans une liste, quelque chose d’exaltant et de terrifiant à la fois. On peut tout recenser : les éditions du Tasse, les îles de la côte atlantique, les ingrédients nécessaires à la confection d’une tarte aux poires, les reliques majeures, les substantifs masculins dont le pluriel est féminin (amours, délices et orgues), les finalistes de Wimbledon, ou bien, arbitrairement ici limités à dix […]
Georges Perec, Penser/Classer,
Textes du XXe siècle/Hachette,1985, p.167

[11Les Acridiens Les Ammophiles
Les Araignées Les Bembex
Les Bruches Les Cerceris
Les Chalicodomes Les Charançons
La Cigale La Dorthésie Characias
Les Épeires Les Fourmis rousses
L’Ergate Le Cossus
Le Grillon Les Guêpes
Les Halictes Les Hannetons
Le Kermes de Yeuse Le Lampyris noctiluca
La Lycose de Narbonne La Mante Religieuse
Les Méloés Le Minotaure Typhée
Les Mouches Les Onthophages
Les Papillons La Processionnaire du Pin
Les Pucerons de térébinthe Les Punaises
La Sauterelle verte Le Scarabée sacré
Les Scarabées Le Scorpion languedocien Les Sphex

[13Patricia Falguières, Les Chambres des merveilles, Paris, Bayard, 2003

[14Voir chapitre II, « Signe et vérité » de Gilles Deleuze , Proust et les signes, Presse Universitaires de France, 1964, Quadrige /Presse Universitaires de France, 1998 (deuxième édition), p. 23-35.
« Nous ne cherchons la vérité que lorsque nous sommes déterminés à le faire en fonction d’une situation concrète, quand nous subissons une sorte de violence qui nous pousse à cette recherche. Qui cherche la vérité ? C’est le jaloux, sous la pression d’un mensonge de l’aimé. Il y a toujours la violence d’un signe qui nous force à chercher, qui nous ôte la paix. La vérité ne se trouve pas par affinité, ni bonne volonté, mais se trahit à des signes involontaires. » Ibid. p.24

[15Et aussi : Patricia Falguières « Theatrum mundi in the sixteenth century » in Cosmograms, M. Ohanian & J.C. Royoux édit., New York, Lukas & Sternberg, pp. 103 – 112 ; trad. brésilienne in Cosmograms, M. Ohanian & J.C. Royoux édit., kristale company, Sao Paulo, AFAA, Paris, 2005.

[16Georges Perec, Penser/Classer,
Textes du XXe siècle/Hachette,1985, p.163

[17in Feux pâles. Une pièce à conviction, Les ready-made appartiennent à tout le monde / Philippe Thomas, CAPC / Musée d’Art contemporain, Bordeaux, 1990, pp.15-30.