Duras | Récits de friction

Une lecture de Cahiers de la guerre et autres textes de Marguerite Duras (POL/Imec, 2006) par Thierry Beinstingel.


— de Thierry Beinstingel lire aussi Dix heures et demie du soir en été, une autre lecture de Marguerite Duras
— dossier Marguerite Duras sur remue.
— Thierry Beinstingel a créé le site Feuilles de route
— compte rendu de Central dans Le Matricule des Anges par Franck Mannoni


On connaît la transparence de Duras : elle irrite, elle achoppe contre nos vies. Pas assez hypocrite, trop orgueilleuse, elle nous dérange. Elle ne fait aucune différence entre sa vie et ses livres, la biographie et le récit, la réalité et la fiction. Elle a tout utilisé : pas une parcelle d’elle-même qui ne fut jeté dans le chaudron de l’écriture à la manière des soupes de légumes dont elle se vantait et qui ont, il est vrai, réchauffé plus d’un proche dans l’époque des pénuries.
C’est la guerre donc — et l’immédiate après-guerre — c’est cette époque que l’on dit sombre, encore taiseuse, versée dans l’ombre et qui nous est donnée avec la parution de ces manuscrits donnés à l’Imec.
Ne pas s’attendre à des textes neufs, des révélations : on l’a dit, Duras est transparente. Tout ce qui figure dans ces quatre cahiers a déjà été injecté dans les récits qui suivirent parfois quarante ans plus tard.
Quatre cahiers donc sont réunis dans une enveloppe que la présente édition a eu la bonne idée de photographier ainsi que quelques (trop peu) précieuses pages. Il est écrit sur cette enveloppe de la main de Duras « 4 cahiers de la guerre réutilisés Day Outside 2 + 1 cahier titre théodora roman non utilisé ». Bien sûr la parution reprend avec naturel le titre Cahiers de la guerre mais c’est surtout les adjectifs « utilisés » qui sont ici significatifs : pour l’axiome durassien, l’écriture est une machine : tout écrit est destiné à être utilisé et, à l’inverse, si quelque chose ne peut être utile, ce n’est pas de l’écriture.
(Nota : cette maxime n’est pas gratuite, elle est véritable, mathématique, intemporelle et universelle : donc il suffirait de se poser la question aujourd’hui à son sujet plutôt que de craindre la mort du livre de façon récurrente. Se demander par exemple si le prospectus de votre supermarché du coin, glissé dans votre boîte aux lettres, est utile. Qu’un seul le lise et la réponse est positive : c’est de l’écriture, dans les mêmes mécaniques que Duras ou Proust...)
Pour en revenir à ces cahiers, un des intérêts majeurs est justement d’apporter un éclairage sur la friction permanente entre la réalité et la fiction (tiens, c’est drôle : rajouter de l’r à la fiction, on obtient friction de même que pour le même ajout avec mot, on obtient mort...). C’est ainsi qu’à la parution de La Douleur, en 1985, qui reprend des textes de ces cahiers, alors qu’elle évoquait leur présence (« les cahiers des armoires bleues de Neauphle-le-Château »), certains lecteurs restèrent incrédules, ce qui prouve bien le renversement permanent entre la perception de la réalité et celle de la fiction. Tout est roman et vice versa…
Que cette parution prouve bien l’existence de ceux-ci et c’est un pas supplémentaire dans la volonté de transparence qu’a, par principe, toujours manifesté Duras (je dis bien « par principe » car il reste toujours des zones d’ombres dont on ne sait pas grand-chose « de sa main », notamment celle qui concerne son travail au ministère des Colonies...).
Un autre intérêt majeur est historique : les textes sur le retour de déportation de Robert Antelme constituent un témoignage écrit en temps quasi réel, encore dans le saisissement (et c’est cela l’important). Ce récit est particulièrement précis sur l’arrivée massive des déportés et des prisonniers de guerre au fur et à mesure que les Alliés libéraient les camps dans les derniers soubresauts d’une Allemagne maintenant en flammes. On y trouve les procédures mises en place, les acteurs institutionnels à rigidité chrétienne et militaire, à fausse compassion, et parallèlement la chasse intrépide aux collaborateurs qui devait donner bonne conscience à ceux qui n’en avaient pas tellement... Là encore, l’engagement de Marguerite Duras est manifeste, résolument hors de la bêtise ambiante même elle comprend avec vivacité le désir de vengeance de l’époque. La description particulièrement crue de Robert Antelme qui oscille à son retour pendant trois semaines entre la vie et la mort (de faim) est très émouvante : comprendront encore mieux tous ceux qui ont dû s’occuper du quotidien le plus palpable d’un proche en fin de vie.
Mais l’attrait supplémentaire de ces Carnets de guerre est contenu dans les annotations décisives quant aux choix dont est confronté chaque écrivain : dans la photographie d’une page du « cahier beige », Marguerite Duras a noté quelques « pense-bêtes » épars : par exemple « Nous au lieu de je » montre bien la permanente confrontation du sujet (dans tous les sens) avec son récit. Les recommandations « ne pas mettre en cause - ne pas utiliser les termes "assassins" - procéder par petits chapitres » révèlent aussi les préoccupations éditoriales, les choix déontologiques.
Il n’y a pas de doute, ces Cahiers de la guerre sont importants, bien sûr ils s’adressent aux inconditionnels de Marguerite Duras mais leur intérêt va bien au-delà : il est rare que de véritables manuscrits nous soient donnés (ou ici très fidèlement retranscrits, ce qui est autrement plus confortable à lire), d’autant plus que ceux-ci témoignent de l’œuvre à venir et des obsessions récurrentes qui la traverseront.
En 1980, dans Les Yeux verts, Marguerite Duras écrivait : « J’ai envie que vous lisiez ce que je fais, de vous donner, à vous, des écrits frais, nouveaux, de frais désespoir, ceux de ma vie de maintenant. Le reste, les choses qui traînent dans les armoires bleues de ma chambre, de toute façon elles seront publiées un jour, soit après ma mort, soit avant, si une fois, de nouveau, je manque d’argent. »
Nous y sommes.

Thierry Beinstingel - 26 mars 2007