Shéhérazade et son romancier, roman

             Shéhérazade est la conteuse qui, dans Les Mille et Une Nuits, s’offre à épouser le roi perse Chahriyar afin de lui raconter une histoire à ce point passionnante qu’il préférera la laisser en vie tant que le conte ne sera pas terminé plutôt que l’égorger comme il a fait de ses précédentes épouses. Dans le roman de Réza Barahéni, Shéhérazade et son romancier (2e éd.) ou l’Auschwitz privé du Dr Charifi (traduit du persan par Mme Katayoun Shahpar-Rad, Fayard, 2002), Shéhérazade se nomme Azâdeh khânom ; Azâdeh signifie « libre » et khânom « dame » ou « madame », un titre familier lorsqu’il est, comme ici, placé après un prénom féminin (note de la traductrice). Son écrivain, c’est Charifi.

             « Il était une fois. Il était une autre fois » : le Dr Akbar, écrivain et psychanalyste, commande un récit au Dr Réza, docteur ès lettres. Celui-ci se met au travail. « Il était une fois. Il était une autre fois » : le menuisier Bib-Oghli est âgé de vingt-neuf ans en 1949 quand son histoire commence. Il a un cousin de quatorze ans qui lui-même avait, en 1946, un frère aîné qui s’appelait Taghi... le Dr Réza s’endort. A son réveil les scènes ont changé d’ordre et de perspective, elles semblent raconter une autre histoire, et en effet c’est l’écrivain Charifi qui parle désormais à la première personne, on est maintenant en 1995 et il vient précisément de recevoir une lettre de Taghi. Pourtant pas plus que le Dr Réza l’écrivain Charifi ne peut mener la narration à son idée. A la moindre distraction, au moindre changement de scène les personnages s’entremettent dans l’histoire, mettent leur grain de sel là où Charifi leur demandait simplement de se conduire raisonnablement, c’est-à-dire selon sa propre imagination.

             Ni récit en abyme ni variation pirandellienne, c’est à la mise en place d’un réseau d’éléments narratifs mobiles et à l’observation de ce qui s’ensuit que travaille Barahéni.

             Azâdeh khanom intervient alors :

Azâdeh arrive au printemps

— qu’elle arrive et c’est le printemps -
Elle s’accroupit à côté de notre curiosité
et tout doucement déploie des paupières de prés khezri devant les yeux aveugles
Elle se met soudain à chanter parmi nos ossements
Furtivement elle entrouvre la porte
Quelques marches plus bas elle nous accueille à bras ouverts
Elle loge au creux de notre poitrine brûlante une paire de perdrix arrondies
Elle orne nos flancs comme on fait des mariées
Elle nous récite nos secrets
Elle passe au crible le sable du désert
Et nous met de côté, infimes paillettes d’or
Entre les saisons de larmes et de douleur elle jette des ponts d’arcs-en-ciel, d’eau et de lune
Elle nous féconde par les rayons du soleil
Elle nous embrasse avec notre jeunesse
D’un mouchoir de baisers elle essuie de nos larmes la couleur de nos yeux
De la révélation de ses innombrables cœurs elle glisse un autre stylo entre nos doigts
Et nous dit : « Maintenant, recommence à écrire »
Et c’est toujours furtivement qu’elle entrouvre la porte
Son visage altier scrute nos blessures galactiques d’amoureux
Et jauge toute la verte hauteur de notre désarroi
Elle fait avancer à jamais en angle le stylo sur le papier

             L’écrivain Charifi la croise sans cesse dans les scènes du roman qu’il écrit comme il la reconnaît dans les sculptures de Rodin, dans les tableaux de Picasso ou en compagnie du Fedor des Nuits blanches de Saint-Pétersbourg. Loin d’être « la » femme ou « la » conteuse, elle représente la possibilité même de l’existence de la fiction. Bienveillante, ironique, attentive, elle exauce le désir que chacun a de raconter et d’entendre raconter une histoire, le désir que chacun a d’être raconté afin que, grâce à la parole et à la fiction, quelque chose de son aventure humaine avant la mort soit recueilli et sauvé. « De nos jours, dit-elle, nul ne songe vraiment aux difficultés que peuvent rencontrer les écrivains. Si nous autres, personnages de romans, ne pensons pas à leur venir en aide, plus rien ne sera écrit [...] J’aimerais bien faire quelque chose pour résoudre la crise du roman. »

             À la structure temporelle linéaire des Mille et Une Nuits, Barahéni a substitué une structure basée sur la spatialité. Ce qui conduit la narration ce sont les lieux, villes, champs de bataille, stations-service, routes désertes, chambres, qui se juxtaposent, se recouvrent ou se chevauchent au gré du basculement dans l’une ou l’autre période, et ce sont les voyages, les déplacements, les trajets, les itinéraires qui y conduisent, qu’ils soient courts - de l’atelier de menuiserie à la prison - ou longs - de Londres à Téhéran -, la distance devenant un élément aussi négligeable que l’écoulement des décennies. C’est dans ces lieux romanesques et sur ces chemins imaginaires que naissent et s’établissent les fraternités et les indifférences, les amours et les haines individuelles ou historiques, c’est là que s’engendrent et se conjuguent les générations, figures d’une narration qui ne prendra jamais fin puisque le lecteur, à son tour, une fois le livre refermé, s’en fera le relais.

             Comme Salman Rushdie, Réza Barahéni traverse, brasse et convoque l’histoire, la littérature et la culture tant de l’Orient que de l’Occident qu’un certain cynisme obtus s’ingénie en vain à nous présenter comme inconciliables. Il revient à ces écrivains de nous donner à partager leurs valeurs communes et l’inestimable singularité de leur intelligence.


Réza Barahéni est né à Tabriz, Iran. Privé du droit de s’exprimer dans sa langue maternelle, l’azéri, c’est en persan et en anglais qu’il a écrit la cinquantaine de livres, romans et essais, qui composent son œuvre. Emprisonné sous le régime du Shah en 1973 puis en 1981-82 dans l’actuelle République islamique d’Iran, il vit maintenant au Canada où il enseigne la littérature comparée à Toronto.

Dominique Dussidour - 7 septembre 2003