Milan Kundera, Une rencontre

Parmi les lectures de cet été, ce carnet d’humeur de Kundera, qu’il a publié chez Gallimard en mars dernier, et qui regroupe en neuf chapitres un ensemble de réflexions sur l’art, souvent très roboratives, animées par l’acuité d’un regard vif, venu d’ailleurs, et qui ne se laisse jamais enrégimenter par la pensée conforme, ni par la mode.

On retrouvera ses vieilles passions littéraires (Rabelais, Malaparte, Gabriel Garcia Marquez entre autres) à l’origine d’une réflexion sur le roman, ainsi que de nombreuses notes sur les musiciens, musiciens tchèques en particulier et avant tout Janacek.

La musique et l’art romanesque se trouvent unis autour d’une même pensée qui rejoint bien des positions esthétiques contemporaines parmi les plus fortes. Il est bon de les voir réaffirmées par quelqu’un qui, en quelque sorte, vient d’ailleurs, et adopte volontiers la position qu’autorise le regard « naïf » et provocateur de « l’étranger ».
Ainsi, à propos de Xenakis, cette note :

(…) le moment peut venir (dans la vie d’un homme ou dans celle d’une civilisation) où la sentimentalité (considérée jusqu’alors comme une force qui rend l’homme plus humain et pallie la froideur de sa raison) est dévoilée d’emblée comme la « « superstructure de la brutalité », toujours présente dans la haine, dans la vengeance, dans l’enthousiasme des victoires sanglantes. C’est alors que la musique m’est apparue comme le bruit assourdissant des émotions, tandis que le monde de bruits dans les compositions de Xenakis est devenu beauté ; la beauté lavée de la saleté affective, dépourvue de la barbarie sentimentale.

Ainsi Xenakis, comme du reste le fait Janacek, se détourne de « tout l’ensemble de l’héritage de la musique européenne » pour entendre « le bruit du monde qui arrive vers nous de l’extérieur comme les pas de la pluie, le vacarme d’une usine ou le cri d’une foule ».

Telle est la démarche des artistes, peintres, musiciens, romanciers que convoque Kundera dans son livre, créateurs d’une nouvelle écoute du monde que toutefois, dans sa mode la plus superficielle et cependant la plus concertée, une certaine modernité ignore hélas...

En 1999, un hebdomadaire parisien (l’un des plus sérieux) a publié un dossier sur « Les génies du siècle ». Ils étaient dix-huit au palmarès : Coco Chanel, Maria Callas, Sigmund Freud, Marie Curie, Yves Saint Laurent, Le Corbusier, Alexander Fleming, Robert Oppenheimer, Rockefeller, Stanley Kubrick, Bill Gates, Pablo Picasso, Ford, Albert Einstein, Robert Noyce, Edward Teller, Thomas Edison, Morgan. Donc : aucun romancier, aucun poète, aucun dramaturge ; aucun philosophe ; un seul architecte ; un seul peintre mais deux couturiers ; aucun compositeur, une cantatrice ; un seul cinéaste (à Eisenstein, à Chaplin, à Bergman, à Fellini, les journalistes parisiens ont préféré Kubrick). Ce palmarès n’était pas bricolé par des ignorants. Avec une grande lucidité, il annonçait un changement réel : le nouveau rapport de l’Europe à la littérature, à la philosophie, à l’art.

Jean-Marie Barnaud - 1er septembre 2009