Dorothée Volut | Scènes extérieures

C’est vrai que c’est agréable de s’asseoir sur un de ces vieux bancs verts du jardin une après-midi d’automne sous la pluie. On ne voit guère ce qui nous entoure, ni la présence des statues partout dans la ville. Sur les pelouses ne se posent que des étudiants ou des clochards. Sur les bancs, les femmes ont les bras croisés. Etre toujours exceptionnel, comme si l’on avait crée sa propre entreprise. Je pense à l’amour joliment écrit, aux boucles que fait la vie – nous avions beaucoup ri ce jour-là. J’attends d’être sur le terrain pour voir, je connais très bien le domaine et l’art est une nécessité pour s’adresser à l’homme. Mourir, oui, à condition de coordonner les couleurs.



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C’est agréable aussi. Il y a des chats des chiens. Je n’aime pas les poissons mais les tortues m’apaisent. Il y a des animaux, alors on se promène. Certains vont en gondoles. Il y a des rues piétonnes il y a des piétons. Ici les enterrements et les mariages ont lieu dans la rue tout se fait dans la rue, c’est agréable. Ce matin j’ai trouvé un oiseau.



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Histoire de famille, voyage en caravane, enfants à l’arrière, pique-nique sur le bord de la route. Parfois on le fait sans avoir envie. C’est humain, l’humanité respire.



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Le paysage défile, les arbres en premier, qui semblent en marche. Le contrôleur est une femme dans un costume taillé pour un homme. Tout se déplace à vive allure. Le cahier reste en place sur la tablette qui se rabat ingénieusement. Mon corps épouse les formes d’un siège qui fut d’abord dessiné avant d’être construit. La journée a coulé comme de l’eau. Je pourrais prendre une feuille de papier, tracer une ligne verticale en son milieu, et créer ainsi deux colonnes. À gauche j’y rangerais les bons moments, à droite les mauvais. Mais je suis un peu paresseux.



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Dans la rue on se bouscule. Les coudes rentrent parfois dans les côtes. Heureusement sur le boulevard un chien vient à votre rencontre. L’homme sera sauvé par l’homme, sinon rien.



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La lune brille. La trapéziste se balance au-dessus de son vide. Enfant j’aimais les comptines que la maîtresse nous apprenait. J’aimais le jeu infini avec les lettres, la rotation délicate d’une poignée de porte. J’y accrochais mon axe. Avons-nous bien regardé ? Je reviendrai peut-être un jour dans la région. Pour l’instant je laisse intact le mystère des origines.



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Quel état. Mélange d’ancien. Retrouvailles et séparations. Vous-même c’est la répétition, on dit les choses se répètent – pas seulement nous. Maison rectangulaire, il suffit de suivre la ligne puis l’on revient à l’endroit de départ. Peu de constructions ouvertes ici-bas. Laisse ta main posée sur ma jambe. J’apprends tu apprends il apprend nous apprenons à vivre. Les prénoms s’entrechoquent. Ils confrontent leurs sonorités. Ils se souviennent de s’être rencontrés ou d’avoir passé des vacances ensemble. Qu’est-ce qui a grandi ?



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À la radio ce matin, un homme parlait d’une œuvre qui se construisit tout entière autour du mot béatitude. Je ne saurais vous dire pourquoi le souvenir de ce seul mot soudain.



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Puis la voix s’est décrochée du visage. C’est alors que m’est apparu la lenteur qu’il faut pour brosser les cheveux. Enfoncer comme de glisser prend du temps.



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D’autres jours la librairie est plongée dans la nuit. Les livres y restent seuls sous les doigts de personne. Au lieu de porter les réponses, les livres se reposent, remplis qu’ils sont de leur bonne raison de vivre. Ils ont été écrits : qui pourrait en dire autant ?



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Alors on a tiré les cheveux en arrière, mis nos bottes aux anneaux : et nous voilà partis chasser le bout de terre sur lequel tenir à cloche-pied. Au même moment, d’autres que nous se trouvaient ailleurs. Dans des forêts, sur des chemins herbeux, avec un chien ou un troupeau à viande. Dans une cour de ferme, une cuisine à lait. Les vitres des bureaux là-bas étaient sablées. La branche qui retenait la feuille tomba avec elle. On ne voyait plus que les ombres des gens vaciller dans des cases. Le vent soufflait toutes les intentions – se vêtir néanmoins.



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On vient là, on a tout notre temps. Comme on ne travaille pas, on a tout notre temps. La lumière rase les toits. Le froid n’empêche pas de sourire. On nous a préparé de belles rangées de chaises gracieusement alignées au centre de l’espace.



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Certaines personnes qui passent dans la rue sont belles. Qui étaient ces enfants ?




Dorothée Volut a publié "Alphabet" chez Éric Pesty éditeur ; ce livre est chroniqué ici.
On peut trouver trace d’elle en ligne ici et  ; on peut également l’ écouter lire sur le site du CIPM.

19 octobre 2009