Édith Msika | La boîte aux lettres

Ce matin, le vieux dit entendre parler russe autour de lui, ça le fatigue. Il dit : du russe ou des langues étrangères, c’est fatigant. Les hommes deviennent des femmes ; les femmes deviennent des hommes, ajoute-t-il. Puis : je suis perdu, je n’ai plus mon dentier ni ma montre. Quelle heure est-il ?
Maud répond affectueusement : onze heures vingt, il est onze heures vingt. L’heure est un repère, pour chacun. Le lieu aussi ; le lieu commun aussi. Au bout d’une vie, il reste une seule double question : quelle heure est-il et où suis-je.
Puis il parle de la boîte dans laquelle il sera, et aussi du sommeil, qui est gagné. C’est toujours ça de gagné. Il dort souvent, il espère s’endormir et ne plus se réveiller, c’est ce qu’il veut dire, mais on ne veut plus dire quelque chose au bout d’une vie, cependant le téléphone reste une belle invention.

Le vieux ne veut plus rien dire de particulier, sauf ceci :
- que la tombe n’a pas besoin d’être arrangée,
- que ce n’est pas la peine, pour aller y habiter avec sa femme déjà dedans, de dépenser de l’argent à redorer les lettres du nom par exemple.

Maud pense à son vieux qui n’a plus de conscience du temps ni des sexes ni des langues, ou plus exactement qui en a une telle conscience, aigüe, qu’il est apte à se souvenir de ce qu’il n’y a plus, à nommer ce qui se confond. Qui dit qu’il est perdu, ce qui prouve qu’il sait qu’il ne l’est pas, mais qu’il perçoit qu’il pourrait l’être.
Sauf que son vieux attend d’aller dans la boîte. Puis que cette boîte soit déposée dans la tombe aux lettres dédorées qu’on ne doit pas redorer. Dans la boîte aux lettres, finalement.

L’infirmière dit que le vieux va, que c’est stationnaire. Maud n’a pas pu lui parler, le téléphone a directement basculé la communication sur une musique, elle est tombée sur le standard. Il a du mal raccrocher son téléphone. Mais il va. L’infirmière s’étonne, mais vous n’avez pas eu de ses nouvelles ?
Stationnaire ne lui dit rien. Stationnaire, c’est un état, ça dit l’état, c’est comme si on disait : son état c’est son état. L’infirmière n’a pas le temps d’aller raccrocher son téléphone, il faudra rappeler. Mais quand Maud rappelle, c’est à nouveau la musique, elle raccroche immédiatement. Elle ne veut pas avoir encore affaire à la tautologie de l’infirmière.

Il faut savoir par où commencer le travail, a dit le vieux, puis : il y a toujours un procédé quelconque qui fait avancer.
La nuit de Maud a été trouée de réveils longs.
Ce qui recommence, inlassablement, la suite des jours et des nuits, ce qui recommence, l’éternité. Ce qui recommence et commence à chaque fois. Il faut trouver un procédé quelconque. Écouter ce que dit le vieux, trouver un procédé quelconque.

Elle a eu longuement le vieux au téléphone, en direct, sans passer par la tautologie, à la fois sur la question du procédé quelconque pour avancer (se raser, se faire piquer, se débarbouiller, prendre une chaise pour se déplacer, puis une autre, puis une troisième pour faire un ou deux mètres, sans oublier manger, dormir) et sur le fait que c’est comme ça, finalement sur le travail, qu’il faut savoir par où commencer.

Ce soir, le vieux a une bonne voix malgré l’absence de dentier qui lui fait la voix palmée, il parle de sa mémoire, il dit qu’il fouille dans ses souvenirs, qu’il réfléchit à ses ancêtres, dans la pénombre, allongé sur le dos, et qu’autour de lui il y a des femmes qui ont été des enfants. La teinte du monde est grise là-bas aussi, mais calme.
Il parle de son enfance, comme il la retrouve, il dit qu’il avait fini par se décider à travailler, qu’il ne pouvait pas continuer à ne rien faire. Maud pense : comment ça se décide, de travailler plutôt que de ne rien faire ?

La nuit on enroule des bandes-molletons sur les mollets du vieux, le matin, on les lui enlève. Il dort bien avec les bandages, mais il a hâte qu’on les lui enlève lorsqu’il se réveille. Il est bien, il dit qu’il est bien, qu’il y a de l’espoir, il ne dit pas qu’il faut le garder, il ne se force pas, il dit qu’il y en a. Qu’il y a toujours quelque chose, pas le procédé quelconque, non, quelque chose. Quelque chose ; Maud réfléchit à ça, quelque chose. S’il y a quelque chose, il n’y a pas rien. Et au fait que le vieux ne se force pas à être. C’est troublant. Il est.
Au téléphone, Maud lui demande où il est. Assis. Assis au bord de mon lit. Entre deux. Puis : je vais me coucher.

Elle a fini par avoir le vieux au téléphone, après plusieurs essais infructueux, parce que le temps qu’il arrive au combiné est long de plusieurs minutes, et que les sonneries n’attendent pas qu’il se lève.
Il a parlé d’enlèvement cette fois ; ils l’ont enlevé et mis là, il ne sait pas pourquoi, il répète qu’il est perdu, qu’on le nourrit, qu’on le débarbouille, qu’il attend, qu’il attend. Les bandes aux jambes le soulagent, mais il ne comprend pas ce qu’il fait là. Il ne fait rien. Les bandes se défont toutes seules, il est assis dans un fauteuil. On les lui enlève un peu plus tard, peut-être.

Le vieux vient d’apprendre qu’il est assigné à résidence définitive à l’hôpital. Ne reviendra jamais dans l’autre endroit, n’apprendra plus à marcher. Ne recommence pas. Et de regimber. Il y a une fin, il l’a toujours dit, que quand on est envoyé là-bas, on n’en revient pas. C’est un long, très long séjour. Il changera d’étage, sûrement. Au lieu d’être à l’étage des convalescents, il sera aux longs séjours.

On nous laisse comme les soldats, on nous abandonne, les soldats estropiés, ils disparaissent, c’est ça l’espèce humaine, on nous met dans un coin puis on disparaît, on nous fait disparaître, on nous laisse disparaître.
Il croit qu’il peut revenir, il pourrait revenir à l’autre endroit. Ceux de là-bas, ils sont assis sur des chaises. Tout le monde attend, on attend. Maud attend aussi. Elle lui dit moi aussi j’attends, on est tous à attendre quelque chose.
Les rouleaux sur les jambes, je les arrange comme je peux, mais c’est pas évident, ils tombent, ils se mettent pas bien.

C’est un hôpital militaire, continue le vieux. A sa tête il y a des officiers, si si. L’après-midi je dors. J’attends la mort, c’est long. Je vais disparaître, c’est comme ça, c’est ça qui se passe, on est là puis on n’est plus là, ça va vite, trente, quarante ans et c’est fini. C’est idiot dans le fond, on est là puis on n’est plus là. [...]





lire encore, sur remue.net, un extrait d’"Introduction au sommeil de Beckett" (texte intégal sur publie.net)

pistes biographiques d’Édith Msika sur le site des éditions P.O.L




Publications papier :

Une Théorie de l’attachement, POL, 2002

« Jeu avec les possibilités de la fiction, Une théorie de l’attachement est ainsi un texte sur le désir et la perte, un éloge de la contingence érigée en art de la fugue romanesque. L’élégance du second degré, en somme, mais sur lequel planerait une fièvre insidieuse, celle de la folie. » Yvan Gattegno, Les Inrockuptibles, 17 avril 2002

– préface du livre de photographies Art people or employees, Susanne Strassmann, Al Dante, 2011

Publications très antérieures :

Les femmes ; L’écriture, composant le n°27 des Cahiers de l’Hirondelle, 1975
L’antimoifolie, paru dans la revue Plasma, 1975




Sur le web, à partir de 2008 :

– plusieurs textes (le dernier, Lire, janvier 2012) dans l’Atelier des auteurs, sur le site de POL

Les repus ; Le pli, textes parus sur le site synesthésie

Édith Msika a adopté le web dès fin 1995 :

Parution arbitraire, 1996, sur Toonet, un site de Fred Wallich