Michaël Glück | vers l’encre (inédit)
vers l’encre


pour un projet de livre
avec Anne Slacik





1.
cueille rassemble noue et lie ce qui chute ou tombe ce qui cadavre du vif ce qui a quitté la verticale vers la jonchée de fleurs ou bouquets le debout le coucher le gisant ce mouvement-là de l’héliotrope à l’abîme au creusé parmi les racines ou c’est selon dans l’air dispersion dans l’air fumée fumée vertige du noir vers l’encre

sous le décharné jeté à la nuit où vermille la nettoyeuse la pâleur des charpentes fait cette aube inhumée qui ne se souvient pas et nul ne peut plus dire quel effroi a effacé jusqu’au noir des pupilles non plus ce qu’il en est des vieilles images dans l’album de la mémoire emporté au-dessus celui qui viendra rassemble et noue gerbe des mots

2.
au-dessus qui se penche pour lire ce qui s’en va connaît le miroir de chaque épitaphe l’œil n’ignore aucune lettre la voix les épelle une à une et ce n’est qu’un nom dit-elle après un nom sans ombre le mien qui vient qui se penche anticipe l’étreinte qu’on se donne l’absence qu’on s’accorde

tout un grouillement de signes au-dessous tout un alphabet de matières putrides rongements dissolutions fête vorace de la décomposition une lente transformation une joyeuse reconversion la tête ô que devient la tête dans ce laboratoire souterrain dans cette alchimie des choses ce tournoiement des particules

3.
où est la surface de la terre et où commence le ciel voi che entrate où la limite entre deux versants de la monnaie quand je lis le filigrane d’où vient la lumière de quelle ténèbre de quel aveuglement une pièce dans chaque orbite et trois dés pour remplacer les dents manquant ma guitare a sept cordes

une note pour le repos le lit est descendu dans le giron d’argile dans l’humus dans la boue dans la tranchée d’un champ de batailles le lit est plongé plus profond sous les dialogues d’ossements les plus jeunes en- dessous crie l’officier des lombrics il reste encore un peu de place mais viendra bien le temps

4.
naître et n’être pas sont frères siamois jumeaux dont l’un mange l’autre mais qui peut savoir qui mange l’ombre ou quelle ombre me mange qui veut découper la matière en suivant le pointillé ne crée pas la parfaite carte du monde il n’est nul pays qui ne soit des vivants et des morts de la lumière et de la lumière

couchés sur le dos nous regardons disent-ils ceux qui se sont penchés sur nous nous sommes ne sommes plus au berceau dans nos draps de sapin mais bientôt la résine et la cire ne suffiront plus à masquer notre puanteur nos éternuements glisseront sous les dalles de marbre horreur des miasmes de l’éternuité

5.
au bord de l’absence le chemin est damé sous les talons ferrés cliquetis du cahin-caha ou bien c’est comme si nous marchions sur une poutre d’acier au-dessus du tohu-bohu comme si aller était toujours précéder les commencements ou les arracher pour les précipiter vers l’obscure ou la fin comme si

nous ferions semblant de vivre disent les morts ne disent rien si au moins là-haut vous faisiez semblant d’être affligés j’y pense et puis j’oublie sing sing c’est la vie nous ne mourons qu’après les enterrements nous mourons d’épuisement parce que vous n’avez plus rien à nous dire qui puisse tenir nos membres assemblés

6.
sens dessus dessous narcisse ne sait qui est qui qui vivant qui noyé et nos amours faut-il qu’il m’en souvienne quel reflet sous la peau de la terre quel autre ici creuse ton carré de fraises des bois ici lève ton blé œuvre fût-ce en vain œuvre pour ces insectes coprophages qui tôt ou tard nous survivront

moi rien pas moi rien rien et nier pas l’ombre ni la présence ne répond de rien ne répond à rien sans voix tous les sans voix si nombreux là-dessous villes sur villes maisons sur maisons tombeaux sur tombeaux et les peuples d’en haut sans fin toujours s’enfoncent et ce qu’ils ont conçu les rejoint sous la cendre

7.
et je ferai faire une image à la ressemblance de toi le revenant jamais ne reprend la place de qui l’a quitté le revenant toujours de trop loin revient et de ce trop loin chacun se rapproche la main vive dans la nuit cherche sa main morte les phalènes se noient dans les larmes des chandelles et sphinx à tête de

ceux d’en bas qui ont nourri n’ont plus rien dans le ventre lors qui pourrait peindre leurs faims qui pourrait peindre leur absence de désir le vent sous le clavier de la cage thoracique ceux d’en bas n’ont jamais entendu les rires de ceux d’en haut ni leurs applaudissements étouffés par les gants de la chair

8.
ramassons simplement une motte de terre nous tenons dans nos mains ce que nous deviendrons nous tenons ce miroir où main gauche s’inverse en droite inexistante nous tenons ce miroir où nous nous abîmons la mort est sans image elle est bouquet de mots qui devancent toujours nos lèvres décharnées

petits poucets frondeurs nous posons sur la pierre les cailloux du retour nous jouons à nous égarer nous inventons des rites des sentiers des traverses mais nous savons très bien que le chemin finira par nous retrouver nous l’avons toujours su l’enfance est le berceau de ce très vieux savoir que nous nous efforçons d’oublier

9.
le plan d’une ville ressemble à celui de son cimetière toute métropole commence par sa nécropole les danses d’épousailles succèdent aux macabres toute naissance est renaissance après la longue stérilité le linceul fait la nappe les enfants sont vêtus avec les nippes de ceux qui ne le sont plus recto verso

ce qui reste des os brûlés fait l’encre des jours et des livres qui s’écrivent s’écrivent recto verso recto verso la vie paraît en renonçant et le renoncement relance les dés d’autres cellules d’autres insurgées voyez dans le grand remuement la saine colère le grondement le dialogue incessant de l’irrésignation

10.
on pose sur les os une gerbe de roses on pose sur la cendre le vase d’une absence on répète des gestes qui ne sont à personne insensés si l’on songe

qui posera les os sur les roses défuntes


Michaël Glück
écrit au monastère de Saorge
20-22 octobre 2009






A l’écoute,la nuit remue 6

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