Jean-Paul Galibert | B comme bord (de l’infini)

Pourquoi y a-t-il toujours quelqu’un face à la mer ? Pourquoi partout ces chemins, ces jetées, ces digues, où les passants se croisent et longent, ou se contentent de s’asseoir ? Pourquoi tant de ferveur pour ces passages au bord de l’eau ?

C’est un appel de l’infini, sans doute, mais qui se contente du bord et de sa douce protection. Car le bord est plein de tact : il nous dispense la vue en nous dispensant de tout départ. La tempête elle-même se fait bonheur. Il offre les infinis comme un spectacle sans autre danger qu’imaginaire. On peut choisir le bord pour exister, car il est le plus sûr des infinis, le seul que nous sentons capable de survivre à tous les autres, comme un pur tracé qui nous exempterait de tout le reste.

Tout l’art du bord est d’être une extrémité qui s’exempte des deux mondes qu’il sépare. Le bord de l’eau n’est ni tout à fait la terre, ni tout à fait la mer. Il est le lieu par excellence du passant, ou mieux du promeneur : celui qui a compris que l’existence est un jeu, un pas de deux, un art de ne croire ni au monde ni à soi.

Exister : la tache est vaine, et proprement sans lieu, à moins de se faire passage, comme un flâneur sur une grève. Passons, soyons le temps au bord de l’eau, la trajectoire plus que lente, puissante, qui met tout en trajectoire. Soyons ce lent passé du temps, qui scinde les espaces. L’homme est le seul vivant capable de promenade, de figurer, sans intérêt, comme un temps pur. Soyons ce temps qui inspire tout autant qu’il expire. Suivons la sente qui s’absente de toutes les absences.

Il suffirait pour exister de longer l’illusion d’exister, devenir un passant, et c’est tout l’art de celui qui borde la mer. Il ne s’endort ni sur la terre ni dans la mer. Il veille. Il borde sans choisir, il longe l’un comme l’autre des infinis. En cela, nul départ : il est au fond très bien sur la grande route humaine, celle qui ne mène nulle part. Le bord des infinis est la route qui les longe tous et permet de profiter de chacun comme un spectacle tactile et absent, à la fois immédiatement proche, à même ma peau, et aussi délicieusement lointain que tout inaccessible. Nous ne sommes pas plus faits pour vivre dans le fini que dans l’infini. Peut-être la vie humaine n’est-elle possible qu’au bord de l’infini.

A nous d’être lisière, animal des limites, amateur des confins. Saurons-nous habiter la peau des choses, la lumière des objets, la silhouette des trajectoires ? Nos caresses n’épousent déjà que la surface des corps. Nous serions des êtres sans épaisseur, des lisières, des liserés, des liserons. Nous serions des fils, des orées, des pistes. Soyons têtus, soyons ténus. Rien n’est plus fin, peut-être, que le sentier de l’existence.





Jean-Paul Galibert

9 janvier 2013