Rythmes pour apprivoiser la hérissonne, de Doina Ioanid

On peut rêver d’une langue qui ne se laisserait pas définir par des fonctions. D’une langue a-fonctionnelle qui aurait pris les grammairiens en grippe ou qui plus simplement les ignorerait comme on ignore le froid quand on a toujours vécu dans un pays chaud. On entend souvent dire : exprime-toi. Du point de vue de la littérature l’expression n’a pas pour fonction première de mettre en contact avec des choses - sentiments, expériences, paysages -, elle viserait plutôt à les éloigner, à les filtrer, à les maquiller. Le deuil de la sincérité est bien quelque chose à quoi doit consentir l’écrivain, s’il veut voyager et faire voyager son lecteur.

Dans le livre de la poétesse roumaine Doina Ioanid que publie les éditions de l’Arbre à paroles - alors même que le Salon du livre qui met cette année la Roumanie à l’honneur s’apprête à ouvrir ses portes (elle y sera !) -, il est question d’un mal qui prend progressivement une forme animale jusqu’à donner son titre à l’ouvrage : Rythmes pour apprivoiser la hérissonne. Rythmes des phrases mais aussi des îlots, des archipels que découvre une parole économe, une écriture intermittente qui fait contrepoint à ce qu’on devine être un chant de douleur continu mais silencieux. Il me semble que le projet de Doina Ioanid n’est pas tant de s’approprier cette douleur qui ne l’occupe que trop que de dévoiler par fragments son corps impersonnel, étranger et mutant, et que le nom de hérissonne fixe momentanément. La douleur est un élément, un fond sur lequel se détachent des figures : celle de l’autre, de l’autre animal, mais celle de soi aussi, celle d’un soi altéré, métamorphosé par l’expérience de la fragilité, de la perte, de l’oubli ou du refoulement :

« Ma peau est en ouate de verre, ma langue est en ouate de verre, même mes yeux sont en ouate de verre. Et toucher est devenu impossible. »


C’est le corps de l’insensé dont Descartes se défendait vigoureusement dans sa première Méditation métaphysique, ne voulant point s’y reconnaître ; le corps de ceux qui selon ses dires « s’imaginent être des cruches ou avoir un corps de verre ». Corps du mélancolique qui s’imagine vêtu d’or et de pourpre alors qu’il est tout nu. Curieuse confusion qui révèle cependant une parenté signifiante. Comme si au sein de la cruche comme au fond d’un aquarium, d’un océan, se déployait un savoir dont on ne sait presque rien. Que ce que la main de celle qui écrit laisse voir en perdant un peu d’encre à mesure qu’elle traverse l’espace-temps qui la relie au dehors. Ce dehors sur lequel s’ouvre ce livre et contre lequel il avance tout en le fuyant :

« Trop fatiguée, trop myope. Même mon nom, coquille brisée, glisse par delà ma peau, au fond de moi, parmi les tissus tendres, parmi les organes pulsant comme des soleils effrayés, là où plus rien du dehors ne passe. »


La désappropriation de soi, de son propre corps, est source de violence, laquelle fait paradoxalement apparaître la figure communautaire d’êtres sans actualité, voués à la souffrance.

« La solitude qui te cisaille les tripes et te balance contre les murs, la solitude d’un ghetto bucarestois, avec ses tsiganes qui te crient des conteneurs de ne pas t’approcher. »


Le singulier rejoint le collectif, de même que le souverain communique avec le supplicié (le sort du premier rejoint parfois, quand il se fait renverser, celui du second). Jusqu’à ce que celui-ci glisse progressivement vers l’exclusion comme vers l’insensibilité ou l’anonymat. Il se ferme, s’isole, préparant son corps à de nouvelles métamorphoses. Le devenir-animal se situe dans cette zone, il déporte le corps vers un autre système où l’on cesserait de s’opposer, de subir ou de vaincre. La fatigue ou le sommeil apportent parfois des solutions, engendrant les monstres qui nous sauvent. C’est la voie du rêve, de l’imagination. Mais elle aussi connaît des limites, des descentes, notamment quand elle se confronte à une intériorité vide, un dedans insondable ou quand le dehors semble absurde, la vie mécanique, insensée. L’écriture cherche alors une autre voie. Arrive un moment où le langage se rêve sous la forme d’un outil ou d’un instrument extérieurs à la réalité qu’il appréhende. Pour fuir les sentiments, les émotions, le langage se mue en données chiffrées ou en équations, idéal de précision, d’efficacité, d’objectivité, idéal de neutralité. La poétesse questionne ironiquement en direction de cette voie dans laquelle elle hésite à s’engager :

« Mais quel est le coefficient de ton bonheur à minuit, quand vient la hérissonne, qu’elle se glisse dans ton lit et se niche sur ton ventre ? Quelle étude moderne saurait mesurer son grignotement sonore et le convertir en pourcentage ? »


Dans un genre comparable, à travers la lecture de magazines féminins toujours prodigues en tests divers et variés, la narratrice expérimente un nouveau rapport à l’alphabet :

« Quel genre de personnage de conte es-tu ? Le Petit Chaperon Rouge, Cendrillon ou la petite sirène ? Quel genre d’amoureuse es-tu ? Quel genre de personnalité as-tu ? Quelles forces gouvernent ta vie ? Quel genre de job s’accorde à toi ? Des A, des B, des C et éventuellement des D alignés et numérotés te disent d’avance qui tu es. »


Un autre jour - le temps échappe à toute mesure, à moins qu’il ne passe pas, qu’il ne s’écoule plus - elle monte par mégarde dans un bus : le 301. Chiffre qui devient celui de l’errance, du hasard. Chiffre nomade, tombé du ciel, ordonnant arbritrairement une destination à prendre, un chemin à suivre. Nul doute que pour un écrivain cette voie chiffrée est des plus risquées. C’est la face négative de l’impersonnalité, pas celle qui s’affranchit des limites étouffantes du moi mais celle qui débouche sur la dépersonnalisation, le renoncement, la manie, l’obsession, la folie peut-être. L’écriture de Doina Ioanid ne la suivra pas longtemps. Mais c’est comme si via cette forme de symbolisation numérique, elle avait renoué avec un dehors : des noms de ville refleurissent dans son texte, « c’est Pâques, il fait chaud et ensoleillé », elle évoque son pays, la Roumanie, la ville de Paris, un double au nom étrange (Mika-lé), sa mère, sa grand-mère. Le spectre du passé refait surface, il y a des arbres dans une cour... Les sensations reviennent, rafraîchies, renouvelées. Elle écrit au sujet de son cœur :

« Avec de l’alchémille, de la camomille, du sang-de-dragon et de l’herbe-aux-chats, je l’envoûte et l’enchante. Avec des gimblettes, je l’appâte. Avec de la cannelle, de la muscade. Et je lui apporte des fleurs de la grande île. »


On aurait cependant tort de croire que l’histoire est finie et que la partie est gagnée. La réconciliation demeure un horizon, un possible que l’écriture convoque ou défie sous la forme d’une prière. La hérissonne ne se laisse pas faire, le verbe apprivoiser ne se laisse pas toucher. Une des leçons les plus amères de l’écriture, c’est que si sur un plan elle peut s’estimer heureuse de ce que à quoi elle donne lieu (un livre), sur un autre elle doit bien reconnaître qu’elle n’a pas atteint son but. Sauver ne fait pas partie de ses prérogatives, de ses attributs. Sur la couverture du livre des garçons forment une ronde, ils jouent à la chandelle. Qui se tient à l’écart, une jeune fille se bouche les yeux.

Pascal Gibourg - 7 mars 2013