Demeures d’espacement

n°1 de la série "notes méridiennes" dont on peut lire le texte de fabrique ici

"Intimes Archétypes" de Lysiane Schlechter
Galerie Première Ligne, jusqu’à la fin mai
8 rue Teulère, Bordeaux.

Exposés actuellement dans la Galerie Première Ligne [1] habitée en poésies écrites et dessinées par Cécile Odartchenko, les blocs de matière de l’artiste luxembourgeoise Lysiane Schlechter (papier, carton, colle, fil de fer, pâte à modeler, bois, verre, pigments colorés ...) reconduisent leurs formes dans ma "main de lecture" singulièrement serrée par les mains d’écriture du poète Lambert Schlechter qui parle Le Murmure du monde aux côtés des sculptures de sa sœur.
C’est l’écho de cette reconduction qui est noté, de sculpture en sculpture, dans les existences méridiennes de ces demeures d’espacement.

Il n’est pas d’espacement tangible. Malgré l’absence de matérialité entre les choses, avec la matière, la sculpture touche la distance impossible à figurer.

[Waldrand] Une forêt de troncs célestes dont les cimes se rendent haut les mains à la lisière.

[La folie de Hölderlin] Une tour de campanile construite en briques de langue dont un pan de mur effondré découvre la petiterie [2] du poète jailli.

[Reaching for the sky] (Ce qui reste de la Tour en vérité est le sommet.) Un vestige fait de langage dont la folie est de toucher le ciel.

[Sagrada Familia] Une basilique du futur antérieur dont les maçonneries virtuoses découpent l’imperméabilité babélienne.

[Une Termitière] Un monticule de terre en équilibre dont le fourmillement creuse la portée de l’élévation. (Les vides de la construction ne sont pas des creux de langage mais des oscillations entre la présence et l’absence d’un nom.)

[Twilight City] Un murmure de crépuscule dont l’ombre prend congés en ouvrant la porte d’une ville souterraine.

[La Vigie] (Voir jusque au centre de la Terre.) Un bouquetin très haut dans les nuages déploie ses visions le long des racines les plus enfouies.

[Twxlight Path] Une faille ouvre un chemin transducteur.

[Schatzinsel] Une Île recouvre le Trésor d’un "double bind" dont la duplicité (des formes) à la fois visible et cachée resserre et élargit l’écart entre l’émerveillement de la découverte et la catastrophe pressentie.

[Das Grosse Rasenstück] Le monde des « Intimes archétypes » [3] est sans mesures. Ou bien l’herbe pousse trop vite ou bien les attouchements de la rosée rétrécissent la chaise.

[Tempesta] L’arbre mort ressuscite dans un coup de vent une tempête dont les lignes jouent du violoncelle.

[Le musicien inconnu] Une perturbation biosphérique désarme le soliste assis sur le plus haut trône du monde. On ne rivalise pas avec le chant de la Terre.

[Lichtung] Un chevreuil surpris dans une clairière dont l’étonnement hésite entre la lumière et l’enfoncement du dedans.

[Le chien de Tarkovski] Un chien attend l’intonation de son maître dont les variations de hauteur provoquent l’avalanche des pierres qui l’enserrent.

[Abri] (Le frère d’Anubis est un chien.) La « Escalera de la Vida » traverse une pyramide dont le sommet porte un columbarium d’âmes.

[Envol] Ébruitée doucement par un vol de vanneaux [4], la musique déniche les premiers œufs du printemps. Écho soulève l’oiseau de Pierre en première ligne.

[Éclosion] Une oie blanche a brisé les quatre dimensions d’une mappemonde qui n’est peut-être pas le monde,

[Black Angels] peut-être pas le monde de la bourgeoisie catholique bordelaise [5] dont le décor écrase l’arbre de vie d’ambitions d’aigle et de faux semblants de corbeau,

[Portrait de Narcisse] peut-être pas davantage une chanson du Velvet Underground and Nico (Nico joue un rôle dans la Tempesta),

[Hommage à Hokusai] peut-être seulement une immense Vague qui porte et déporte indéfiniment l’existence d’un cachalot blanc au pinacle d’un Hollandais volant.

[From shadow into light] Une lanterne renversant l’ombre vers la lumière dont le déplacement ne manque pas la joie.

[Espace de vie] Un lit veille et réveille les mêmes rêves chaque nuit dont chaque jour les reconstruit sans en avoir vraiment détruit l’image.

[Partir] Partir.

Catherine Pomparat - 28 avril 2014

[1Galerie ouverte en connivence et affinité avec la revue littéraire de même nom : Première Ligne

[2In Lambert Schlechter, Piéton sur la voie lactée, éditions PHI, juin 2012, p. 10.
Lire les articles de Jacques Josse consacrés à l’œuvre poétique de Lambert Schlechter sur remue.net

[3Titre du texte de Lambert Schlechter consacré à l’exposition de Lysiane Schlechter.

[5ref. à Les Anges noirs de François Mauriac (1936)