Didier Castino, Lettre au Fils

Après le silence de Didier Castino vient de paraître aux éditions Liana Levi.





Le père, Louis, est mort. Le fils, Lucien (le dernier des trois), avait sept ans. Le père est mort écrasé par le crochet d’un moule qui lui tombe dessus aux Fonderies et Aciéries du Midi à Port-Saint-Louis-du-Rhône, en juillet 1974. Lucien est en colonie de vacances et il arrivera trop tard pour assister à l’inhumation.
Le père est mort à cause de l’usine. À cause des conditions de travail à l’usine. Le patron apporte une enveloppe pour que la famille oublie. La mère, Rose, refuse l’enveloppe.
Est-ce l’injustice ? Est-ce l’absence définitive du père, enterré avant son retour ? Est-ce l’époque – aujourd’hui – où les ouvriers restent les ouvriers même si on ne les appelle plus comme ça, les luttes les luttes (les FraLib c’est aussi dans le Midi), et le patronat le patronat, est-ce l’ensemble de ces raisons, et encore quelques autres, qui sont à l’origine du récit ? Didier Castino convoque les témoins, les fantômes, il écrit une Lettre au Fils qu’il renversera, dans la dernière partie, en Lettre au Père.
Louis raconte la vie avant Lucien, l’amour avec Rose, les vacances en Savoie, l’Ami 8 pleine à ras bord, le bonheur familial. Et l’usine qui trône dans la vie, qui conditionne tout :

Si l’usine va bien, c’est grâce à nous. Le travail qui augmente, le travail qui épuise. Pour qu’elle aille bien, il faut qu’on s’épuise.

Puis c’est l’accident. Il dit « Je meurs », ensuite il parle depuis sa mort. C’est simple et fort, sans pathos, un film avec arrêt sur images, images dont la brutalité ou la tendresse presque cocasse nous étreignent. L’Ami 8 par exemple. Personne ne veut s’en séparer, on la laisse dans la rue, puis dans le garage d’un ami, puis :

Ils l’ont enterrée dans le jardin. Lentement ils ont poussé la voiture telle qu’elle était, marron, avec les pneus, les vitres, les sièges intérieurs, ils l’ont regardée s’enfoncer, l’ont recouverte de terre, et ton oncle a planté un abricotier dessus. Maintenant il parle de « l’abricotier de Louis », c’est un abricotier qui donne, qu’est-ce qu’il donne cet abricotier !

L’épisode est emblématique du récit que fait Didier Castino : il mêle pudeur et impudeur – beaux moments où le père parle de son sexe à son fils —, cœur chaviré et sourire, révolte politique et nécessité littéraire, relation des faits en lieu et place de la mise au rencart.

Dans le silence, tu n’existes pas. Si tout le monde se tait, on t’oublie, un livre fermé, on t’interprète, on fait des faux-sens, des contresens et tu n’as rien à dire. Mais après le silence tu n’existes pas non plus. Seuls nos récits existent et tu n’as aucune prise sur le cours de nos légendes. Ce que je t’ai fait dire parle de moi, toi tu n’es qu’un masque. Tu n’aurais jamais eu l’idée de parler de toi, de ta petite vie d’ouvrier, tu n’aurais jamais osé. Une vie d’ouvrier, on la vit, on ne la raconte pas. On n’a pas les mots. Moi je la raconte. Je sais écrire, j’ai fait des études et j’ai du vocabulaire. Chez moi, on lit sans s’en rendre compte.

C’est peut-être pour échapper à cette sale habitude, ne pas se rendre compte, que Didier Castino écrit. Pour s’arrêter à tout ce qui achoppe dans une vie, une mort, mais pas seulement, des conditions de vie, mais pas seulement, une époque mais pas seulement, tout ce qui exige d’être regardé et dit pour être pleinement vécu.

Claudine Galea.

20 septembre 2015