La magie noire de David Bosc

Mourir et puis sauter sur son cheval, un récit de David Bosc, a paru aux éditions Verdier.





Le titre est si frappant qu’il engage aussitôt à en déplier l’étrange formule.
C’est un vers d’un poème d’Ossip Mandelstam que David Bosc place en exergue de son nouveau livre.
Le récit qui suit est aussi étrange et merveilleux que le titre. Tiré d’une histoire vraie, celle de Sonia A., jeune peintre espagnole ayant fui la dictature franquiste à Londres avec son père. En septembre 1945, elle se défenestre. Auparavant elle s’est mise nue.

La narration s’articule à partir de plusieurs plans, le récit qu’en fait le père, les articles de journaux de l’époque, et surtout le journal de Sonia.
Fiévreux, hanté, s’accordant au paysage dévasté de la ville de Londres sous les bombardements, ce journal semble vrai. Vrai au sens où il pourrait apparaître comme un document. C’est pourtant une fiction de David Bosc. Simplement, en renvoyant au « fait divers » initial, l’auteur crée un trouble dans la réalité. Nous sommes sur le territoire de la frontière, poreux et risqué. La « note de l’auteur » qui clôt le livre se termine par ces mots, « ce ne sont ici que fantaisies, brûlures de contes pour enfants ».

Les contes ne sont pas pour les enfants, ils nous sont destinés à nous, adultes, épris d’histoires qui nous racontent, et dans ce « nous » entre le monde.
Le conte a ses propres codes de narration, l’étrangeté dont use David Bosc appartient à cette tradition. Tradition qui n’a rien de rétrograde ni de périmé, du moment qu’elle interroge le sens de l’existence, notre visage intérieur.
Qu’on songe aux contes de Karen Blixen par exemple.
L’étrangeté tient ici à la façon dont s’organise le récit, plein d’ellipses et de faux raccords, comme on dirait au cinéma. Sonia A. transcrit des épisodes de sa vie, et ils apparaissent comme des imageries. Son œil de peintre lui fait voir tout ce que le quotidien recèle de non-conforme, d’excentrique, cocasse ou atroce. Pas de logique rationnelle, pas d’explication du monde dans ces mini-récits du journal. Ce qui se construit se fait de manière analogique, à la façon des récits de rêves, à la façon aussi des carnets d’artistes. Une logique opère qui échappe au savoir-faire, au sens commun, à l’efficacité, à toute forme de rentabilité, une architecture qui révèle peu à peu sa puissance géniale et destructrice.

Évidemment, c’est la langue de David Bosc qui opère cette magie noire. Une langue qu’on avait déjà remarquée dans La claire fontaine, magnifique texte sur les derniers jours de Gustave Courbet. Ici, elle se fait plus obscure, plus torturante, monstrueuse. Bosch, Le Décaméron, Nietzsche, Freud, Kaspar Hauser, Emily Brontë, Büchner sont nommés. Violence et sexualité sous-tendent l’ensemble du « journal » de Sonia. David Bosc aime traverser les écrans d’une époque historique particulière pour révéler d’aujourd’hui les recoins sombres de nos pensées, de nos désirs, de nos peurs, de nos attentes, de nos censures.
La mise à mort d’une poule dans l’atelier de Sonia, l’observation de ses restes, comme le tatouage de fourmis sur son propre corps, ou encore la tasse d’extrait de viande rituellement proposée après les dons du sang pour les blessés de guerre, secouent le récit sans le dramatiser. Où va Sonia ? Même si on sait dès le début qu’elle est morte, c’est autre chose qu’à notre tour on cherche à travers sa quête. Une chose ténue, le seuil infime qu’il y a parfois entre vivre et mourir, entre espoir d’un monde neuf et désespoir du vieux monde qui nous mutile, l’éclat de lumière qui va dissiper les brumes mortifères de l’Histoire.
La peinture se nourrit de ces observations aiguës et traduit l’impuissance de la création à renverser l’état du monde, à conjurer le désastre. Sept ans de guerre brisent la « joie pure » que Sonia voudrait voir resurgir. Son statut de femme exaspère encore son envie d’en découdre avec l’ordre établi. J’ai pensé à Virginia Woolf mais aussi à Alix Cléo Roubaud. L’altération du monde impressionne peu à peu le corps et la sensibilité de l’artiste. Sonia A. a gardé en elle, intacte, la curiosité de l’enfance mais cette enfance n’a plus d’espace où s’épanouir. L’effroi extérieur et intérieur a tout dévoré. Reste un acte ultime et liminaire, mourir nue comme on vient au monde.

Claudine Galea.

6 mars 2016