José Morel Cinq-Mars | La poussette Potemkine

Automne 1925, Odessa.

Eisenstein filme l’écrasement en 1905 d’une révolte populaire, prémisse de la révolution russe d’octobre 1917. D’abord accablée, puis révoltée par la mort d’un marin, la foule crie vengeance et réclame justice. La riposte est sans pitié. Les cavaliers cosaques chargent la foule, et écrasent la rébellion dans le sang. La révolution patientera encore douze ans.
La scène mythique du bébé dans son landau dévalant l’escalier qui mène au port horrifiera des générations de cinéphiles. Elle sera copiée ou parodié des dizaines de fois par d’autres cinéastes. Cinquante ans plus tard, je la découvrirai au ciné-club de l’université. Longtemps elle reviendra hanter mes rêves.

Septembre 2016, Toronto

Mes vacances se terminent. Ma sœur retourne à Montréal et je rentre à Paris. Avant de nous quitter, une pointe de déception dans la voix, elle me glisse :
− Tu ne m’as rien dit de Nice ?
− Non, je ne t’ai rien dit de Nice.

Septembre 2016, Paris

− Tu ne veux pas écrire quelque chose sur Nice ?
− Je ne sais pas. Je veux bien essayer, mais je ne te promets rien. Ce n’est pas si simple.

15 août 2014, Nice

Absorbée par le chagrin de la mort récente de mon père, je viens chercher un peu de consolation dans la beauté de la Baie des Anges. Depuis une dizaine d’années c’est à partir de ce lieu et de sa lumière que j’ai construit les paysages intérieurs que je visite quand la vie devient plus âpre.
Sitôt sortie de la gare et mon bagage déposé à l’hôtel, je file vers la mer où je suis arrêtée par la masse compacte de la foule qui contemple le feu d’artifice d’un 15 août. Impossible d’accéder à l’eau, ni même à la plage. Je remonte l’avenue et d’un coin de rue voisin je contemple le ciel éclaboussé de lumière. La mer peut attendre.

15 octobre 2015, Bobigny

Je mets un point final à ma carrière de psychologue dans les services de PMI de la Seine-Saint-Denis.
Trente-cinq ans au service des bébés, des petits enfants et de leurs parents. Impossible d’imaginer cesser toute activité auprès des tout-petits. Comment continuer autrement ?

13 novembre 2015, Paris

Est-ce un hasard ? Je n’ai conservé aucune image du ballet que je suis allée voir au Palais de Chaillot en compagnie d’une amie. Après la représentation, nous prenons un verre place du Trocadéro. Comme nous n’avons plus l’âge des petits enfants confiés à une baby-sitter ni celui des amours impatientes, nos téléphones, éteints pour le spectacle, n’ont pas été rallumés. Au moment de partir, le garçon me prévient « Faites attention à vous. » Je m’étonne de cette sollicitude inhabituelle : « Pourquoi me dites-vous cela ? » Le serveur se trouble. « Je n’ai pas le droit de vous le dire. - Ah, non, vous en avez trop dit ou pas assez ! » Alors, à mi-voix, il lâche tout : l’attentat au Stade de France, les fusillades, les morts aux terrasses, la prise d’otage en cours. Je me rue sur mon téléphone. L’amie fait de même.
Dix messages de ma fille qui ne m’en envoie pas autant en un mois. Elle sait que je sortais ce soir, mais ignore où. Elle sait que le café du Bataclan est celui où souvent je donne rendez-vous. Monde à l’envers où c’est la fille qui s’inquiète de la mère. D’abord, la rassurer. Et rassurer mon fils qui vit depuis peu dans un village de Bretagne où je peux le croire à l’abri de la furie terroriste. Mes petits-enfants aussi, à l’abri.
Puis, une urgence, vitale : rentrer chez moi.

25 stations.

Le trajet en métro passe sous le Bataclan. Je voyage sans doute dans la dernière rame ayant circulé avant que la ligne tout entière n’ait été immobilisée. C’est le moment que choisit mon téléphone pour tomber en panne. Dans les wagons étrangement déserts, toute timidité disparue, j’interroge anxieusement les autres voyageurs sur ce qu’on peut apprendre par le net. Ils répondent volontiers. Je crois que nous avons tous besoin de vérifier que quelque chose d’humain peut encore nous relier.
Les nouvelles sont mauvaises.
Arrivée à la maison je préviens ceux dont je pense qu’ils s’inquiètent pour moi. Les premiers messages arrivent du Québec. Rassurer. Penser aux autres est ma façon de faire face à ce qui m’effraie.

13 novembre 2015, et après.

Je ne regarde aucune image de l’attentat, à l’exception des quelques-unes prises d’une fenêtre donnant sur la sortie arrière du Bataclan. Une femme enceinte suspendue dans le vide appelle à l’aide. Après un temps qui semble interminable quelqu’un la sauvera.
Les morts des attentats sont jeunes. Leurs enfants sont petits. Les victimes laissent des dizaines d’orphelins. D’autres enfants ont vu ou entendu ce qui se montrait de l’horreur qui a traversé la ville ce soir-là. Les standards téléphoniques des CMP sont débordés.
Je voudrais bien aider, mais je ne trouve nulle part où offrir mes services.

Décembre 2015.

Je signe un contrat avec la Réserve sanitaire. Une prochaine fois – comment croire qu’il n’y en aura pas une ? - je pourrai peut-être aider en faisant ce que je me sens capable de faire : écouter celui ou celle qui vient de rencontrer l’horreur.

14 juillet 2016, minuit, Rostrenen

Quelques jours de vie légère avec mes petits-enfants s’achèvent. Au moment de me coucher je jette un dernier coup d’œil sur les actualités et découvre l’attentat sur la promenade des Anglais. Un camion a roulé sur la foule venue admirer le feu d’artifice. Vertige et nausée.
Je ne regarderai pas les images à la télévision.

3 aout 2016.

Alerte de la réserve sanitaire. L’hôpital pour enfants de Nice a besoin de renfort. Qui est libre au début du mois d’août ?
Je pense : rien d’important en ce début du mois d’août.
Je pense : je connais et j’aime cette ville. J’y suis venue souvent. J’y ai beaucoup marché. Cette ville m’a parfois réconfortée. Y venir aider a du sens.
Je pense : je connais le travail avec les enfants.
Je pense : des traumatismes, j’en ai rencontrés tout au long de ma carrière. J’ai appris à écouter en restant attentive à l’autre des récits d’incestes, de viols, de morts d’enfants, d’exils douloureux, d’abandons. J’ai travaillé avec des malades dans le coma. Je ferai face.
Je réponds « présente ».

11-15 août 2016, Nice, hôpital pour enfants.

Tout va bien.
J’écoute les parents inquiets qui téléphonent pour demander des conseils et des avis, je reçois des familles, je rends visite au dernier enfant blessé le soir de l’attentat et encore hospitalisé. Sa mère est elle-même soignée dans un autre hôpital de la ville. Il a un peu mal, et surtout il s’ennuie. Terriblement.
Je rencontre les soignants qui sont sur le pont depuis un mois. Certains de leurs collègues viennent de partir en vacances. Eux-mêmes le feront bientôt. Ils sont fatigués, mais debout. Ils sont formidables. Ils sont touchés de notre présence. Ce que nous apportons est pourtant bien peu en regard de ce qu’ils ont eux-mêmes traversé.

Tout va bien.
Le bureau où je travaille donne sur la promenade des Anglais. L’été ruisselle par la fenêtre. Etrange collision entre cette splendeur et les images d’horreur de l’attentat qui a vu rouler, là précisément, la machine de mort.
Nous sommes trois réservistes, D. le psychiatre, B. un jeune psychologue et moi. Nous trouvons aisément l’accord qui permet de bien travailler ensemble. On peut s’émouvoir, réfléchir, partager nos questions, échanger nos observations. Quand nous nous retrouvons un soir au restaurant on nous prend pour une famille : parents retraités avec leur jeune fils. Nous ne démentons pas. Pas de survie psychique sans le pouvoir du rire et du jeu.

Tout va bien.
Le travail est semblable à celui que je viens de quitter dans les consultations de PMI. J’écoute, j’accueille ce qui doit l’être.
Certains enfants sont impressionnants de vitalité, certains parents le sont par leur dignité. D’autres sont sidérés, perdus, en colère, angoissés.
Si tous ont été touchés par l’attentat, l’événement vécu n’est pas le même pour tous. Question de position au moment de l’attentat, d’entourage, de ressources personnelles, d’aide reçue ou pas, au moment même et après, d’histoire, de culture, de ce qui s’était passé avant, de ce qui s’est passé après… Pas deux récits semblables, même dans une même famille. Des points de convergence, des dissonances, des singularités, des répétitions.

Certains ont vu sans comprendre ce qui se passait.
Certains allaient partir, d’autres arrivaient.
Certains étaient sur les bords, d’autres au milieu du trajet sanguinaire.
Certains avaient été mis en garde – « N’y va pas » -, certains avaient rassuré leurs enfants « Mais non, ce qui s’est passé à Paris ne recommencera pas ici. »
Il y a ceux qui ont vu et n’ont plus pu sortir de chez eux. Ceux qui n’ont plus dormi. Ceux qui ne veulent plus se séparer de leur famille. Ceux qui veulent partir, quitter leur maison, leur ville, le pays.
Ceux qui voudraient chercher refuge ailleurs. Oui, mais où ? Où échapper aux images qui reviennent hanter les nuits ?

Il y a ceux qui ont perdu un proche, un père, une mère, un ami…
Il y a une petite fille dont l’amie d’école est décédée.
Il y a un père qui s’effraie d’avoir eu à choisir entre projeter sa vieille mère et sa fille sur les rochers en contrebas ou croire que le camion s’arrêterait. Il a fait le choix juste. Et si… ?
Il y a un grand-père qui vient d’être amputé de la jambe et qui, de l’hôpital, cherche quelqu’un qui puisse recevoir son petit-fils resté à ses côtés jusqu’à l’arrivée des secours. L’adolescent est italien, il ne parle pas français. Une employée du consulat s’offrira à servir d’interprète. Pouvoir consolateur de l’affection et de la solidarité.
Il y a celui qui n’a rien vu mais dont la mère s’inquiète. Il est placé en famille d’accueil et s’y trouve bien. Il est joyeux, après-demain il part en colo. Il y est déjà allé. Il aime ça. Il m’explique comment se faire des copains. « Tu vois dans le car tu vas t’asseoir à côté d’un autre et tu lui parles. Et quand tu arrives à la colo, ça y est, t’as un copain. » Quelque chose de touchant dans l’inquiétude de sa mère -« Il va bien finir par aller mal, non ? » - comme une tentative pour exprimer cette préoccupation maternelle qui a peut-être fait défaut dans le passé.
Il y a la petite qui a vu une psychologue après l’attentat et qui revient, parce que d’avoir parlé une fois, lui permet maintenant de nommer la violence du père. Peut-être aussi ses égarements à son endroit.

Il y a la mère qui raconte qu’on n’a pas voulu qu’elle se mette à l’abri dans la boutique encore ouverte. Mais qu’à l’hôtel douze étoiles les gens ont ouvert la porte et l’ont aidée pour qu’elle entre avec sa poussette.
Il y a la mère devenue folle parce que dans la cohue elle a d’abord perdu son bébé qui dormait dans sa poussette, puis elle n’a pas su où les secours emmenait sa petite fille qui avait roulé sous les roues du camion. Après, on lui a retrouvé, son bébé. Il était indemne. La grande s’en est tirée avec un bras et une jambe cassés. Le frère, quatre ans, était présent lui aussi : c’est lui qui qui porte la colère de sa famille. Il se fâche d’être incapable de dessiner son papa, puis y parvient pourtant en lui traçant une couronne d’épines à l’intérieur de la tête. Il fabrique des pistolets pour tuer les méchants et démolit la maison que je construis. Aussi souvent qu’il la démolit, aussi souvent je la reconstruis, jusqu’à que lui vienne à lui aussi l’envie de construire une maison. Forcément bien plus haute que la mienne. On jouera ensuite à imaginer qui habitera dans les pièces de cette haute maison, très solide et percée de fenêtres.

Il y a le père qui raconte comment sa fille n’a pas compris ce qui se passait au moment même mais qu’elle est restée ébranlée par les cris d’une mère qui avait perdu son bébé. (Celui qui fut retrouvé ensuite, peut-être ?)
Il y a ce père qui a fui son pays en guerre pour trouver la paix en France. Il avait quitté la première ville d’accueil pour venir s’installer sur la côte. Il pensait que la vie y serait plus douce. Il veut repartir, trouver un autre pays. Quand je reçois sa fille, seule, c’est cette perspective d’un nouveau déracinement qui l’affecte plus que tout.
Il y a la mère qui pour aller au travail doit affronter tous les jours l’insupportable de devoir repasser par le lieu de l’attentat : c’est le trajet de l’autobus, le seul qui puisse la conduire là où elle va. Sans cesse elle revoit une poussette écrasée par le camion.
Il y a celui qui voudrait plus de soldats, plus de vigiles armés, des tanks dans les rues et des chicanes en bord de mer. Il porte un treillis, parle fort, serre les poings, crie sa révolte. À ses côtés, un petit garçon recroquevillé. Il restera muet, même seul avec moi.

Il y a l’enfant qui demande « pourquoi il a fait ça, le monsieur méchant ? »
Il y a que nous n’avons pas de réponse.

Préparer un attentat en sachant que des enfants, des bébés périront, comment est-ce possible ? « Peut-être en ne l’imaginant pas, justement », suggère B. Peut-être, oui.

Tout va bien.
Je regarde la mer, si puissamment belle.
Je marche sur la Promenade. Aux images de l’été frémissant se superposent celles des récits, et les bruits, les cris, les sanglots, les plaintes. En quelques endroits, des fleurs séchées, des peluches, des messages à la graphie maladroite. Je me méfie de ces superpositions. Elles ne m’aident pas. Ni ne m’aideront à aider.

Je marche. Le plus longtemps possible.
Je visite la cathédrale russe. Trop d’ors.
Je vais nager. Je prends quelques photos, décevantes.
Le soir je bois des coups avec un vieil ami.
Un après-midi, en traversant devant la gare je panique face au camion blanc, un peu lent à freiner au feu. D. a vu l’effroi sur mon visage. Il le désamorce d’un mot d’esprit.

Tout va bien.

Samedi, pont du 15 août. Nice.

Le service de pédopsychiatrie est fermé. Mon avion ne part qu’en toute fin d’après-midi. J’en profite pour aller voir la rétrospective Ernest Pignon-Ernest au Mamac. J’admire la subtilité avec laquelle il sait réagir en artiste aux événements politiques.

Fin août 2016.

Je vais bien mais
Comme le nourrisson de Ferenczi : « je sais tout mais je ne sens rien ».

Je vais bien mais

Qu’est-ce qu’il m’arrive ?
Je m’embrouille dans mes rendez-vous. Je me cogne aux meubles. Je fais tout de travers : je jette les bouteilles dans le bac papier et le papier dans le bac pour le verre, je laisse bouillir le café, le lait déborde, les casseroles brûlent, je casse mes lunettes. Je me perds dans mon quartier. À pied. Je suis incapable de passer un coup de fil. La valise des vacances qui approchent reste désespérément vide. J’ai des rêves agités dont je ne me souviens pas au matin.
Je passe des heures paralysée devant mon écran d’ordinateur.

Je vais bien mais
Je ne suis pas triste, je n’ai mal nulle part, je n’ai pas envie de pleurer, je ne fais pas de cauchemar. Juste, j’ai perdu « mon nord ».
Me trouvant si désorientée, une amie s’agace « Mais enfin, pourquoi y es-tu allée ? » Je ne trouve rien à répondre. Sa question me laisse vaguement honteuse et coupable. Mais de quoi ?

Je vais bien mais
Sentiment intime de catastrophe.
Quelques jours plus tard, un autre ami s’exclame : « Ne cherche pas. Tu es traumatisée, voilà ce qu’il y a ! » Traumatisme. Le mot fait mouche. Il me ranime. Je peux enfin penser : « J’ai peur. »

Un souvenir me revient en mémoire.

30 août 1959, Montréal

C’est l’été. La ville est envahie par les sauterelles. Il fait terriblement chaud et humide.
Ma mère qui se passionne pour les théories behavioristes entend faire de ses enfants des êtres intrépides et autonomes. Elle a confié notre jeune sœur, vingt mois, à mon grand frère, 7 ans, et à moi-même, 5 ans, pour que nous la conduisions à la Goutte de lait, un centre de vaccination pour enfants, situé pas très loin dans le même quartier, au cœur de Montréal. Sur le trajet, il n’y a que deux rues à traverser. C’est moins que les sept que nous franchissons pour aller à l’école. Seuls.
Mon frère dirige la poussette où est assise ma sœur le bébé. Moi je sautille derrière. Soudain surgit une voiture qui ne s’arrête pas au stop et heurte mon frère et ma sœur. Je ne fais ni une ni deux, tourne les talons et fonce en courant à la maison. Ma mère ouvre la porte, je crie : « Maman, maman, Michel et Louise sont morts. »

Black out 1

L’image d’après, je vois ma mère en nuisette, assise sur les marches d’un escalier au coin de la rue où a eu lieu l’accident. Elle est enceinte. Très très enceinte.
Police, pompiers, premiers secours. Foule de curieux.
Mon frère et ma sœur partent pour l’hôpital. Le premier a été légèrement blessé au genou, la seconde, qu’on a extraite de sa poussette ratatinée, est indemne. Un miracle, dira-t-on. Des héros miraculés. Voilà ce qu’ils sont devenus instantanément.
Dans l’affolement, moi, j’ai perdu une barrette. Est-ce qu’on va me disputer ?

Black out 2

Une semaine après l’accident, ma mère met au monde un enfant de sexe masculin. 550 g. Très grand prématuré, il restera à l’hôpital jusqu’à Noël.
Il fallut long de temps avant qu’on puisse croire qu’il vivrait. Il en fallut encore beaucoup plus pour que je me demande un jour s’il n’y avait pas un lien de causalité entre l’annonce intempestive faite à ma mère et la naissance prématurée de mon petit frère.

Octobre, novembre 2016, Paris.

Dans les lieux où je circule, un même mot d’ordre revient, insiste : « pas avoir peur ». La peur est incompatible avec le désir de résister à la grande noirceur qui gagne les esprits.
Pas / avoir / peur. Je fais quoi alors ?
Censure.

Décembre 2016
.
Je visionne « Peuples en larmes, peuples en armes », l’analyse du Potemkine d’Eisenstein par Georges Didi-Huberman. Dès la première des dix leçons, je me sens libérée : le philosophe de l’image réhabilite le pathos comme dialectiquement lié à l’action et à la révolte.
Je revois la scène du landau qui dévale l’escalier tandis que les cosaques chargent la foule.
Je comprends soudain comment ce signifiant « poussette » a pu condenser pour moi la mort, l’effroi et la culpabilité.
GDH déroule sa thèse : « Ce que Potemkine raconte c’est "la puissance d’un peuple au cœur de son impouvoir". »
Je pleure enfin sans honte, toute censure sur la peur levée. Non, l’effroi ressenti au retour de Nice ne m’exclut pas de la communauté de ceux qui luttent pour une société moins injuste. Quand elle est accueillie, la peur perd son pouvoir paralysant. L‘injonction d’être héroïque, formulée si tôt dans mon enfance, tombe alors comme une feuille morte. Je peux sécher mes larmes et revenir dans le cercle. On n’est pas coupable d’être vulnérable.

Janvier 2017

− Et maintenant ?
− Maintenant ? Je file, on m’attend. Il y a tant à faire, encore.
− Et tu vas comment ?
− Euh…disons…inconsolée ? Oui, c’est ça, inconsolée. Et gaie. Ciao !

(Elle sort en chantonnant.)

Montreuil, janvier 2017. [1]

José Morel Cinq-Mars - 20 janvier 2017

[1Le présent texte est paru simultanément ici et dans une version très légèrement modifiée sur le site oedipe.org. Merci à Laurent Le Vaguerèse pour m’avoir incitée à l’écrire et à Chantal Hibou-Anglade pour ses conseils précieux.