La comédie humaine d’Arlene Heyman

Tard dans la vie l’amour d’Arlene Heyman, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Anne Rabinovitch, a paru aux Éditions Christian Bourgois.





Ce sont des nouvelles. Autour du sexe, de l’amour, de la vie à deux, du couple. Et ça commence sans détour, avec l’incipit de la première nouvelle, « Les amours de sa vie » : « Tu as envie de faire l’amour ? lança Stu à Marianne lorsqu’elle entra dans leur appartement. »
Sans détour et avec humour, ce sont deux facettes de l’art d’Arlene Heyman dont c’est le premier livre que nous avons la chance de lire en France, grâce aux éditions Bourgois, dans la traduction de la talentueuse Anne Rabinovitch (James Salter, Joyce Carol Oates, notamment) qui est aussi romancière.
Arlene Heyman ne cache rien du déroulé d’une séance sexuelle quand on est sexagénaire. Mais là n’est pas l’enjeu littéraire. Il est dans le portrait qu’elle fait de la vie conjugale. Le sexe n’en est qu’un aspect, les maris se superposent, les rapports hommes-femmes se révèlent au grand jour. C’est une séance de déshabillage intime et universel.
« Amoureuse de Murray », la deuxième nouvelle du livre, raconte la liaison d’une jeune étudiante avec un artiste reconnu. Il ne faudrait pas croire que le style au vitriol d’Arlene Heyman exclut le sentiment d’amour, la tendresse. L’amour demeure un mystère entier et respectable. Et enviable.

L’auteure, psychiatre et psychologue new-yorkaise, est certainement passée maître dans l’observation de nos processus les plus secrets, les plus retors. Mais elle est aussi une virtuose de l’accident, inaugural ou final : ouvertures et chutes de ses récits sont souvent savoureuses.
L’art de la nouvelle tient à la fois dans son économie narrative et sa construction qui ne peut comporter aucun à-peu-près. Il faut à la fois aller vite et prendre son temps. Que tout un imaginaire se développe dans l’esprit du lecteur. La fin semble toujours repoussée et quand elle arrive, on la prend comme une gifle.
Dans « Dancing », la nouvelle la plus longue du recueil, l’architecture narrative est une petite merveille du genre. La leucémie d’un homme, Matt, et la chute des Twin Towers se font écho, cernant peu à peu la vie de la femme et du fils de Matt.

Un ballon qui fracasse une vitre, la tête tranchée d’un saumon sont les micro-événements qui font exploser le récit presque naturel de la vie qui continue, presque indifférente aux bouleversements privés et publics.
Tout est dans ces « presque », qui, en permanence, agissent comme des points de bascule, où l’apparente banalité du monde se transforme en une farce cruelle.

Parce que les personnages de son livre ont déjà eu plusieurs vies, parce qu’ils jouissent sans entraves et ne se privent pas de mots pour dire leurs désirs, parce que désirs et besoins se superposent, parce que romantisme se confond avec kitsch, parce qu’il n’est plus temps d’habiller d’illusions et de faux-semblants les moments importants de l’existence, parce que mieux vaut être cru que cuit, les nouvelles d’Arlene Heyman sont jubilatoires. Les femmes en sont les narratrices insolentes et mélancoliques, l’amour ne peut jamais être complètement tourné en dérision. Il est un moteur de vie exceptionnel et l’âge n’y change rien. Tard dans la vie l’amour : que du bonheur !


Claudine Galea

5 juillet 2017